Notre classe

Au marché de la misère humaine

Témoignage. Pôle Emploi, ou la fabrique du chômeur coupable

Publié le 5 août 2016

Mathilde Brunel

Lors de mon premier rendez-vous au bureau de Pôle Emploi à Saint-Denis, j’ai été accueillie avec une phrase des plus symptomatiques. L’employé, ne cachant pas son soulagement devant mon dossier « facile », me l’a clairement dit : « C’est rare d’avoir des gens comme vous ici ». Jeune, blanche, diplômée de grande université parisienne, je dénote dans la longue file d’attente. Ce sera la seule fois au cours des mois qui ont suivi qu’un peu d’honnêteté transparaîtra de cette grosse machine à chômage qu’est Pôle Emploi. Le reste du temps, de rendez-vous en plateformes numériques et d’ « invitations » obligatoires en rencontres consulting, c’est le mensonge et les faux sourires qui règnent. Cachons bien, sous la paperasse, la réalité du chômage massif, des discriminations à l’embauche, et de la misère des quartiers.

Dans le contexte de la chasse aux chômeurs et aux « assistés » organisée par les gouvernements successifs, être inscrit à Pôle Emploi, c’est « se prendre en main ». On dirait presque que ça se mérite. Comme si l’argent que nous recevions chaque mois nous étaient versé gracieusement par les patrons, et ne provenaient pas en réalité du travail que nous avons fait et continueront à faire toute notre vie. Il faut donc mériter Pôle Emploi, mériter sa file d’attente et ses rendez-vous inutiles, juste bons à vérifier que vous ne sortez pas du rang.

Au mois de mars, en plein cœur de la mobilisation contre la loi Travail, j’ai oublié à quelques jours près de me « réactualiser » sur le site de Pôle Emploi, comme il faut le faire chaque mois. A peine avais-je eu le temps de le réaliser, me voilà radiée, sans allocations pour les prochaines semaines. J’attends encore le coup de fil de Hollande me remerciant d’avoir baissé les chiffres du chômage ce mois-là. Encore quelques têtes en l’air comme moi, et cette fois vraiment, « tout ira mieux ».

« Ça ne marchera pas sans vous »

Pour mériter sa place donc, il faut notamment se plier à un calendrier que Pôle Emploi a prévu pour vous, pour votre bien, pour vous aider dans votre retour à l’emploi. Vous être alors « invitée » (selon toute apparence, Pôle Emploi ne connaît pas le terme de « convocation » et préfère ainsi laisser planer le doute sur sa cordialité) à un certain nombre de « rencontres » et de rendez-vous qui ne sont en réalité pas gérés directement par Pôle Emploi, mais par des entreprises ou associations auxquels il sous-traite cette activité. A ces rendez-vous, vous n’êtes conviés que quelques jours avant, et vous ne connaissez jamais l’heure de fin. Un chômeur, ça n’a ni emploi du temps, ni enfants à garder.

Une fois arrivée sur place, ils vous apprendront en quelques heures à « connaître les outils » pour écrire un CV, une belle lettre de motivation, réfléchir à un projet professionnel, et « faire jouer votre réseau ». Notez bien que je n’ai pas dit qu’ils vous apprennent à faire tout cela. Non, ils vous apprennent à « connaître les outils ». Merci, ô grand Dieu de l’Internet, merci PowerPoint, merci banque de données numériques sur laquelle je vais devoir passer des heures à chercher un emploi – déjà pris, j’ai pas le bon réseau, et retour à la case départ. Lorsque vous aurez assimilé ces « outils », vous pourrez alors vivre joyeusement votre recherche d’emploi.

Oui mais... est-ce que ça marche ? Est ce que vraiment, si je me plie à votre calendrier, votre sourire niais et vos outils, je vais retrouver un emploi ? Avant même que le chômeur averti ne lui ait posé la question, le consultant a déjà sa réponse toute prête en bouche : « Malheureusement, comme vous pouvez l’imaginer mes chers messieurs-mesdames, les statistiques sont difficiles à estimer. Mais ce que nous savons, ce qui est démontré dans la pratique, ce que moi-même, consultant dévoué, j’ai pu observer, ce qui est sûr, c’est que ça ne marchera pas sans vous ».

Cette phrase, répétée inlassablement, est à chaque fois accompagnée d’un sourire bienveillant, auquel je me surprends à répondre moi même. Parce qu’au fond, ça veut dire que vous pouvez y arriver. Il suffit d’y mettre un peu du sien, et la vie devient rose à nouveau. A bien les observer, je pense qu’une partie au moins de ces chers consultants y croient, à cette phrase qui permet par ailleurs de les déresponsabiliser, et de camoufler ce marché de la misère qui s’est créé autour de Pôle Emploi et de ses sous-traitants, d’invisibiliser un instant les 6,5 millions de chômeurs et chômeuses qui sont dans la même situation que moi. Pour certains, j’irai même jusqu’à dire qu’ils y croient par humanisme, par conviction de faire un joli travail humanitaire, social.

Mais en réalité, ce qui se cache derrière cette phrase mielleuse, c’est une chose et une seule : vous êtes responsable. Responsable de ne pas trouver un travail, responsable de ne pas convenir au marché de l’emploi, responsable de ne pas répondre aux critères, de ne pas avoir les bons diplômes, de ne pas avoir le bon réseau, responsable de galérer chaque mois avec votre allocation de misère. Responsable, pour ne pas dire coupable. Car au fond, le chômage de masse, c’est bien la faute des travailleurs, n’est ce pas ?

Lors de l’un de ces rendez-vous, « l’invitation » était faite par une association qui s’adresse spécifiquement aux jeunes diplômés des quartiers. Jeunes cadres dynamiques et successfull se succédaient devant nous pour nous donner les « outils » pour une rentrée réussie sur le marché de l’emploi. Au détour d’une phrase pourtant, on apprend que cette association a été créé en 2005. « Suite aux tristes événements de 2005 », nous dit la jeune cadre dynamique en effaçant un instant son sourire de pacotille. Ne vous méprenez pas, elle ne parle pas de la mort de Zyed et Bouna, assassinés par la police, morts pour rien. Elle parle de ce qui s’en est suivi : des milliers de jeunes descendus dans les rues contre la vie dans les quartiers, contre ce système qui ne leur propose aucun avenir, au fond, contre Pôle emploi et son monde. De « tristes événements » que, dans cette salle pleine à craquer de jeunes à qui l’on explique comment mieux entrer en compétition entre eux et comment mieux se vendre, j’aimerais voir renaître. Pour arracher les sourires de tous ceux, patrons voyous et politiciens privilégiés, qui nous prétendent coupables de ne pas être une force de travail assez corvéable.