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Notre classe

Entretien avec Ghislaine Tormos, partie 2

Témoignage. « Quand on est une femme à l’usine, on utilise tes mains et surtout pas ton cerveau »

Ghislaine Tormos, plus connue sous le petit nom de « Gigi » est une figure de la lutte de PSA Aulnay, usine où elle a travaillé pendant 11 ans avant sa fermeture en 2013, au terme de 4 mois de grève, avant d’être embauchée à PSA Poissy.

Début 2014, Gigi publiait un ouvrage-témoignage, « Le salaire de la vie », où elle raconte la lutte menée contre la fermeture de PSA Aulnay et son quotidien de femme dans une usine presque exclusivement masculine. Militante CGT, Gigi travaille actuellement à PSA Poissy dans les Yvelines, où elle occupe un poste de monitrice de ligne. Sa responsabilité dans l’usine : empêcher que la chaîne s’arrête, par des dépannages, et en remplaçant les ouvriers qui travaillent sur sa ligne.

Mais ce qui motive le plus Gigi à aller à l’usine aujourd’hui, c’est son militantisme quotidien pour combattre la résignation des ouvriers, transmettre cette conviction qui l’anime, que l’on n’est pas condamné à courber l’échine et à accepter les mauvaises conditions de travail, sans broncher. La force de Gigi, ce sont ses démonstrations quotidiennes qu’on peut « l’ouvrir face au chef », même quand on est ouvrier, et même quand on est une femme, malgré tous les verrous que la dictature patronale sait si bien installer dans la tête des travailleurs.

Dans un premier témoignage, Gigi racontait le symbole de résistance qu’est devenu « Le Goulag », le coin café qu’elle a installé au bord de la chaîne de production. Dans ce deuxième volet, elle relate son combat en tant que femme travailleuse qui se considère féministe.

Propos recueillis par Flora Carpentier

Pour le 8 mars, tu as eu l’initiative de rédiger un tract destiné aux femmes de l’usine, pourquoi est-ce important pour toi ?

« J’ai eu envie de mettre en avant la précarité des femmes. Leur dire « les filles il faut se lever, c’est pas normal qu’aujourd’hui vous soyez sous-payées, que vous fassiez les métiers de merde simplement parce que vous avez des enfants ». En plus maintenant on est plus souvent en familles monoparentales donc c’est pas évident. Bien souvent c’est la femme qui gère les gosses. Donc c’est mettre en avant tout ça, leur dire qu’elles ont droit de l’ouvrir. C’est pas parce que c’est des femmes qu’elles ne doivent pas parler, s’exprimer, se regrouper. Dans une usine c’est souvent la copine avec la copine, mais on voit rarement un groupe de dix femmes parler ensemble. Les seules qui se regroupent, ce sont les femmes qui font le ménage. Souvent ce sont ces femmes là, qui sont en grande précarité, qui sont ensemble à chercher à se former en politique. Et pourtant elles ne parlent pas bien français. Quand je vais m’habiller le matin, en attendant d’aller faire le ménage dans une usine pourrie - déjà elles ont un grand mérite - elles discutent entre elles : « c’est pas normal, pourquoi les garçons ils ont eu une prime et pas nous ? » Et elles cherchent à se regrouper.

Pour les ouvrières de PSA c’est plus compliqué, on sent qu’il y a le CDI derrière, les femmes se disent « Si jamais je l’ouvre je vais perdre ma place, je vais me retrouver à un poste super dur, donc je préfère me taire », etc. Donc moi c’est ça que j’avais envie de dire dans le tract, motiver les femmes et leur dire qu’elles ont une place à part entière et qu’il faut la prendre. »

Quelles sont les différences entre femmes et hommes dans l’usine ?

« Ben soit tu es dans le bon syndicat, le syndicat patron, et tu arrives à te sortir de la chaîne parce qu’on va te mettre à un poste de moniteur, ou dans les bureaux, et encore ça c’est assez rare. Mais sinon on est à des postes de merde, des postes où il n’y a pas d’évolution, où t’es une petite main. On utilise tes mains et surtout pas ton cerveau. C’est des postes en chaîne, en ligne, mettre des pièces dans un robot, au montage continuellement mettre des faisceaux électriques sur la bagnole, mais un poste où tu n’as pas d’évolution, où tu ne pourrais pas évoluer. La plupart des femmes font ces postes-là.

Et les salaires sont très bas. Moi en 15 ans d’ancienneté, si tu m’enlèves ma prime d’ancienneté et ma prime d’équipe, je suis Smicarde. Depuis 2010 je n’ai plus d’augmentation, après j’ai fait la grève de PSA Aulnay, donc maintenant c’est fini : pas d’augmentation individuelle, pas d’augmentation de coefficient, rien du tout. Pour une augmentation individuelle il faut toujours se plier et rentrer dans le moule, sinon c’est même pas la peine d’y penser. »

Pourquoi les femmes n’osent pas l’ouvrir ? Il y a une pression spécifique qui s’exerce sur elles ?

« Chez Poissy c’est plus macho que chez macho, c’est l’ancienne école. Ils sont restés encore dans les années 50 au niveau du management. La femme c’est l’ouvrière, elle n’a pas grand-chose dans le pois chiche, elle est rigolote… Maintenant comme il y a beaucoup d’intérim, c’est moins flagrant, mais ne serait-ce qu’il y a 3 ans, une des choses qui m’ont choquées c’est qu’on sent qu’il y a vachement de « promotions canapé ». Il y en a beaucoup qui ont obtenu d’être dans le bureau ou ailleurs parce qu’elles ont été « gentilles » : elles ont accepté de coucher, sortir avec le chef… on sent qu’il y a beaucoup d’histoires comme ça dans cette usine, par rapport aux anciennes.

Et puis ça va être toujours des petits mots sur le physique, une main sur l’épaule, une invitation au restaurant, des remarques comme « ah tu t’es fait une queue de cheval, ça te va bien »… et c’est tous les jours. Alors pour eux c’est gentil, mais ils n’ont pas à le faire, c’est pesant. Même l’uniforme, on est habillés comme des garçons mais on a la forme qu’on a, donc on sait très bien qu’ils connaissent mieux nos fesses que notre tête. Ils sont toujours en train de mater ton cul. Après ça devient une habitude, mais que certains jours on a plus de mal à accepter que d’autres.

Les femmes ont les mêmes droits à la formation, à l’évolution, il n’y a pas de raison qu’on les empêche. Le problème c’est que c’est « travaille et tais-toi ». On ne prend pas cas de l’avis d’une femme. Moi-même je suis monitrice. J’ai connu des choses à Aulnay, je peux faire évoluer ma ligne, mais si j’avance un problème technique que je peux faire avancer on ne va pas m’écouter. Par contre si un gars sur ma ligne a la même idée, là on va tout mettre en place pour le faire. »

Pour toi c’est important que les ouvriers prennent conscience de ces inégalités et qu’ils se battent aussi sur ces questions ? Comment tu crois qu’on peut y arriver ?

« Bien sûr. Je pense que s’il y avait plus de femmes qui avaient la niaque que j’ai, qui n’avaient pas peur de parler… Il faut que les femmes prennent conscience que ce n’est pas parce qu’on n’a pas 40 kilos de muscle qu’on ne peut pas se défendre. C’est ou on se met ensemble, ou on apprend à se révolter. Mais c’est un long chemin à faire. Les ouvrières sont conscientes de ça, qu’elles ont des problèmes, mais elles vont compter sur une grande gueule comme moi pour la mettre en avant et puis se dire qu’elle va parler pour les autres. Mais moi je leur dis que toute seule je ne peux pas faire grand-chose. »

Est-ce que les femmes culpabilisent de leur condition de femme qui peut les amener à demander des congés maternité par exemple ?

« Oui. Par exemple il y a une femme dans l’usine dont le fils a une maladie mentale donc elle ne peut pas travailler le samedi parce qu’elle doit le récupérer dans un centre. Au niveau de la loi, elle a le droit de rester chez elle, mais elle se sent en dû, donc elle ne va jamais se révolter. Elle estime que l’entreprise lui fait un cadeau en la laissant voir son fils le samedi alors que nous on travaille de plus en plus le samedi. Mais c’est pas un cadeau, c’est la loi !

En plus avec les circonstances qu’il y a dans l’usine, où ils cherchent à éliminer du monde, je ne pense pas que ça serait la bonne période pour une femme enceinte, parce qu’elle ne serait pas sûre de retrouver son poste à son retour de congé maternité.

Donc moi j’ai envie de dire aux filles de l’usine que le 8 mars à 15h30 on s’arrête. Ca serait déjà un premier pas, pour montrer qu’on est là. Qu’on soit à la chaîne ou dans les bureaux. Je pense que ça aurait un impact dans l’usine, pour montrer le potentiel des femmes dans l’usine, montrer que les chaînes peuvent s’arrêter parce qu’il n’y aura pas de femmes. J’aimerais que ça marche mais c’est pas gagné ! »

Tu te considères féministe ? Qu’est-ce que ça veut dire pour toi ?

« Ah oui, à fond ! Je suis toujours en train de râler moi ! Déjà sur ma feuille de paye c’est écrit moniteur alors que je suis monitrice, et je ne me prive pas de le dire ! Maintenant ça fait rire tout le monde. Pareil quand mon chef arrive en disant « salut les gars ! », je le reprends toujours : « les gars et les filles ». Je rappelle toujours qu’il y a une présence féminine et que tu ne l’oublies pas, même dans ta façon de parler. Maintenant ça commence à rentrer.

Il y a aussi des choses anodines mais nous par exemple on a des toilettes où cet hiver il faisait 4°C à l’intérieur. Donc quand on remonte à une direction que c’est pas normal qu’il n’y ait pas de chauffage, la direction nous dit « non, non, c’est pas prévu »… c’est pour ça que j’aimerais bien porter ma parole dans une instance parce qu’il n’y a pas plus gênant qu’une femme qui raconte ses problèmes féminins autour d’une table où il n’y a que des hommes. Leur dire que nous quand on est indisposées et qu’on a des toilettes où il fait 2°C… c’est pas normal. Là je suis sûre que le chauffage va être mis parce qu’ils ne voudront plus m’entendre parler comme ça. C’est pour ça que je voudrais qu’il y ait des femmes qui parlent, ne serait-ce que pour remonter nos problèmes ! On a des problèmes physiques que les hommes n’ont pas. Il y a une ouvrière, sous prétexte qu’elle allait aux toilettes un peu trop souvent, on l’a retirée de la chaîne pour la mettre devant les robots, parce que devant le robot il y a des temps où elle peut aller aux toilettes. Alors que sur la chaine elle dérangeait les hommes à demander à être remplacée régulièrement. Donc c’est elle qui a été déplacée, on n’a pas envisagé les choses autrement. Il y a plein de problèmes comme ça. Donc oui je suis féministe. »

Tu penses que c’est important de lutter pour les droits des femmes dans la société actuelle ?

« Bien sûr, surtout dans la société actuelle où on est en train de régresser à vitesse grand V. Si aujourd’hui on ne fait pas prendre conscience aux jeunes filles de ce qu’elles sont, des droits qu’elles ont, on est mal barrés !

Moi ce qui m’a choquée par exemple c’est de voir le nombre de gens qui sont contre l’avortement. Je ne m’attendais pas à voir autant de gens arriérés là-dessus. Et ça touche toutes les couches sociales. Ca m’a choquée qu’il y ait encore ce débat en France, en Espagne, que ça revienne… c’est pas normal.

Pareil pour la précarité des femmes, par exemple des femmes SDF, l’autre jour je regardais un documentaire et c’est impressionnant le nombre de femmes qui sont à la rue et qu’on ne voit pas parce qu’elles se cachent vu qu’elles sont en état de danger permanent… et qu’on ne fasse rien pour ça. »

Ghislaine Tormos était invitée à intervenir au meeting de lancement de campagne de Philippe Poutou à Saint-Ouen : voir la vidéo de son intervention.




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