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Tribune libre

Témoignage. Seize ans après, le suicide de trop

Publié le 6 juin 2016

Le 17 décembre 2015 à 16 heures le professeur Jean-Louis Megnien cardiologue réputé de l’hôpital Georges Pompidou se jette de la fenêtre de son bureau, du septième étage de la structure.

Depuis 2000 des suicides de médecins hospitaliers parfois ultra-violents se multiplient au sein des établissements hospitaliers ou hors leurs murs. Mais c’est ce suicide qui va le premier déclencher un électrochoc dans le milieu médical français, une déferlante médiatique et l’éveil d’une solidarité ostensible.

Quelles peuvent être les raisons de l’effet détonateur de ce drame ?

La première est, semble-t-il, la personnalité attachante de ce brillant professionnel reconnu, apprécié par ses patients, et sa carrière hospitalo-universitaire en tant que professeur à la faculté de médecine Paris-Descartes. A 54 ans, père de cinq enfants, il est connu pour son amour de la vie, sa passion pour l’informatique et le pilotage d’avion.

La seconde est sans doute le cadre de la tragédie : l’hôpital Georges Pompidou, prestigieux navire-amiral des hôpitaux parisiens.

La troisième est l’aspect caricatural du harcèlement moral que le Professeur Jean-Louis Megnien a enduré dès 2012, la double maltraitance médicale et administrative L’engrenage se déclenche impitoyablement lorsque le poste qui lui était logiquement destiné revient à un confrère dans le cadre d’une pseudo-chefferie tournante. Retrait des moyens d’exercice, injures morales, isolement créé par le silence exigé des collaborateurs, exil dans un site improbable de l’hôpital, à l’étonnement des patients fidèles.

Face à l’inadmissible, l’intolérable, la parole de la victime sur les tortures morales va enrayer l’engrenage qui aurait sinon conduit à innocenter confrères et administration complices de la mise à mort.

Le professeur Jean-Louis Megnien informe ses amis et confrères, multiplie les mails traduisant son désarroi, la recherche désespérée d’une issue à une situation professionnelle devenue intenable, partage l’appréhension suscitée par un rendez-vous avec la directrice, Anne Costa, dénonce l’abjecte mise au placard. Le jour de son passage à l’acte il prend un café matinal avec son ami le professeur Philippe Halimi, radiologue réputé, se rend dans le bureau du chirurgien cardio-vasculaire Rachid Zegdi.

Les conditions de son retour le 14 décembre après neuf mois de repos forcé révèlent implacablement l’intention criminelle : la serrure de son bureau a été changée, le personnel du service a reçu pour consigne de ne pas lui adresser la parole. Le médecin tient bon jusqu’au début de l’après-midi fatale, consulte encore toute la matinée, prévoit un rendez-vous pour maîtriser un nouveau logiciel. Mais il commet pourtant l’irréparable et son corps sera retrouvé dans la cour intérieure du bâtiment à 16 heures .

Contrairement à ce qui s’est produit à Montpellier, Nevers, Nancy, Toulouse après les suicides de médecins hospitaliers, la colère, la révolte, la volonté de révéler la vérité sur le terrible parcours du professeur Megnien animent ses amis et confrères. Tout particulièrement le professeur Philippe Halimi et le professeur Bernard Granger, sommité de la psychiatrie parisienne chef d’un service à l’hôpital TARNIER, qui témoignent durant de longues semaines dans la presse, sur les ondes, grâce aux chaînes de télévision publiques et privées. La dénonciation du martyr vécu par leur brillant ami est d’une clarté indiscutable, sans appel.

Du Figaro à Mediapart, de Libération à l’Express, dans les colonnes de l’Humanité, de la Croix, de Paris-Match et jusqu’en Angleterre sous la plume d’un journaliste travaillant pour The Independent, les atroces conditions de travail imposées au professeur de cardiologie français si attachant sont dévoilées. La directrice de l’hôpital, Anne Costa , et Martin Hirsch sont interpellés sans crainte, sommés de réagir. L’évocation d’un décès accidentel par la directrice, informée de longue date du risque suicidaire encouru par le professeur Megnien, ne fait qu’envenimer la situation ..

Le docteur Jean-Yves Nau consacre plusieurs articles de son blog au drame, rappelle le mémoire que j’ai publié en 2013 dont il conseillerait « s’il l’osait » la lecture à l’IGAS que la ministre de la Santé Marisol TOURAINE se voit contrainte de solliciter. Le docteur Nau que j’ai appelé dès 2001 alors qu’il était encore journaliste au Monde et qui croyait en l’instruction de ma plainte précise que ce mémoire revient dans les conversations…

Les reportages vont se multiplier sur les chaînes publiques. Le documentaire de Jacques Cotta plongeant sans ménagement dans les causes de la casse des services publics et son retentissement impressionnant sur la santé des salariés est diffusé le 16 février sur France 2. Les harcèlements dans les hôpitaux de Toulouse et de Saint-Nazaire sont dénoncés sans appel. Impossible de mettre en doute l’ampleur de la mise en danger d’autrui par le triomphe de la logique comptable, les exigences aberrantes de rentabilité. Le DRH du centre hospitalier de Toulouse reste sans voix face à l’évidente discordance entre moyens et buts à atteindre.

Fin février c’est Jean-Karl Lambert qui évoque dans son reportage d’un quart d’heure de Complément d’Enquête le suicide du professeur Jean-Louis Megnien et d’un chirurgien nancéien. Le sourire cynique de Martin Hirsch en fin d’émission parait particulièrement déplacé.

Au point de vue juridique, la réaction de madame Sophie Megnien, médecin dans l’industrie occupant depuis peu un poste à responsabilité à Boston, ne s’est pas faite attendre après le décès de son mari : elle choisit finalement pour défenseur maître Bernard Fau et décide de porter plainte pour homicide involontaire. L’instruction de la plainte va commencer en avril après une courte enquête préliminaire..

Le Professeur Philippe Halimi crée avec quatre confrères, dont le professeur Bernard Granger, l’association « Les amis de Jean-louis Megnien » et recueille depuis des mois de précieux témoignages. De nombreux confrères contactent également le lanceur d’alerte et le professeur Bernard Granger. Le collectif du 6 mars voit le jour, réunissant plusieurs dizaines de confrères et consoeurs dont certains sont des lanceurs d’alerte en butte à des représailles administratives souvent ahurissantes. Le docteur Jean-Louis Ducasse, responsable démissionnaire du SAMU de Toulouse les a rejoint. Il me précise avoir lu et relu mon modeste essai... Un confrère a mis à la disposition d’un réalisateur connu, ayant déjà efficacement enquêté sur France Telecom, la preuve écrite que les méthodes employées pour supprimer 22000 postes dans les hôpitaux publics n’ont rien à envier à celles qui ont sévi chez France Telecom…

Quels que soient les événements des prochains mois, les conclusions des enquêtes concernant l’affaire Jean-Louis Megnien feront date dans l’histoire des hôpitaux publics français et plus généralement du monde du travail soumis aux ravages de l’ultra-libéralisme, aux diktats de la troïka méprisant l’opinion des peuples.

Comme l’immolation par le feu et la défenestration des salariés de France Telecom qui ont tant choqué la société française, le martyr révoltant de ce grand cardiologue vient révéler la partie immergée de l’iceberg hospitalier. Dépressions, cancers, burn-outs, affections cardio-vasculaires se multiplient chez des soignants épuisés, humiliés, confrontés au manque de temps, aux injonctions paradoxales de managers courroies de transmission d’un système de soins délibérément perverti.

Individuellement, comme après des suicides de salariés de l’industrie automobile ou aéronautique, c’est le terrible sentiment de culpabilité, les obsédantes questions restées sans réponse, qui vont ravager les proches des professionnels passés à l’acte, atroce onde de choc amplifiant la souffrance individuelle devenue insoutenable.

Puisse la solidarité enfin retrouvée constituer désormais le meilleur moyen de prévention d’autres drames.

Si je peux aujourd’hui vous proposer en toute humilité ce texte c’est qu’à Toulouse nous étions deux médecins à dénoncer les odieux harcèlements régnant à tous les niveaux d’un centre hospitalier aux mains d’un directeur fossoyeur. Et certains confrères avaient eu le courage de me soutenir par des certificats attestant de mon travail.

Deux sur un millier c’était certes bien peu, mais au fil des années l’information a progressivement circulé et à Paris ce sont quatre médecins fidèles à leur confrère sacrifié qui déclenchent le combat ; quatre sur 23500…
Le professeur Bernard Granger m’a dit lors de notre entretien du 21 avril souhaiter la création d’une antenne régionale de son association à Toulouse compte tenu de notre lutte.

Mais quoi qu’il arrive, sans l’aide de Jacques Cotta, ses ouvrages, ses conseils, son documentaire, sans le contact établi avec un courageux ouvrier de Peugeot parvenu à médiatiser les suicides de trois collègues et amis.

Le rappel des concitoyens de bonne volonté constituerait-il le plus efficace des boomerangs, réputés d’autant plus violents qu’ils sont tardifs ?

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