Politique

Justice et police complice : relaxe pour le chauffard de Vitrolles

Témoignage de Nadia, militante CGT, renversée par un camion sur un piquet de grève

Publié le 29 juin 2016

Le 26 mai dernier, lors du blocage du rond-point d’Anjoly de Vitrolles par des militants contre la loi travail, deux militants de la CGT, Nadia et Abdel, avaient été blessés par un camionneur qui avait forcé violemment le barrage filtrant. Nous avons recueillis les propos de Nadia suite à la décision de cette justice de classe, qui a prononcé la relaxe du chauffard.

Entretien avec Nadia

Propos recueillis par Maryline Dujardin

Peux-tu nous raconter la journée où tu t’es fait rouler dessus ?

C’était le 26 mai dernier, on s’est donné rendez-vous avec les copains sur le parking de Décathlon, on a fait deux groupes pour faire une distribution de tracts, barrage filtrant. Le premier groupe est parti au rond-point de la zone, et mon groupe est parti au rond-point de Anjoly dès 6h. Donc tout se passait bien, on parlait avec les gens, on était bien reçus, les gens étaient d’accord avec nos revendications. Et arrive ce camion. Moi j’étais à l’autre entrée du rond-point, je venais de laisser passer plusieurs voitures pour laisser passer un monsieur qui était avec sa petite fille handicapée et qui voulait aller à l’hôpital, et en fait à ce moment-là il y a un camion qui pète les plombs et qui force le barrage.

C’est après seulement que j’ai su tout le déroulement de l’histoire, mais sur le coup je vois tous les copains s’affoler, ça crie de partout, je vois la foule qui se déplace pour pas se faire écraser. Moi de peur pour la petite, je cours vers la voiture où elle se trouve, et là le camion arrive devant moi, le chauffeur me regarde, braque et me tape avec la cabine de son camion, ce qui me tape contre la voiture bleue de la famille où il y avait la petite fille handicapée, et je roule sous le camion. Arrivée sous le camion je rampe parce qu’il a failli m’écraser la tête et la roue m’attrape le bras, je vois tout le camion passer au-dessus de moi, c’étaient les minutes les plus longues de ma vie. Enfin pour moi j’étais déjà morte. En fait, en évitant qu’il m’attrape la tête, le camion m’a attrapé le bras. Je réalise que je suis en vie seulement quand je vois les copains arriver vers moi et me demander « ça va ? ça va ? ». Ils me disent « tu as la tête en sang ! ». Moi je ne la sentais pas, j’avais trop mal au bras.
Après j’ai su toute l’histoire, lorsque j’étais à l’hôpital. Qu’il y avait en fait une première victime, mon camarade Abdel. C’est lui qui avait donné un tract au chauffeur, qui lui a répondu « ah c’est bon ! ». Le camarade voyant le chauffeur s’énerver a essayé de faire vite pour le laisser passer, lui a dit « calmez-vous, ça va prendre un peu de temps ». Le chauffeur lui a répondu « De toute manière, je vais t’écraser ». Il a mis un coup d’accélérateur et il l’a écrasé.

Depuis, la petite fille est traumatisée, tous les jours elle demande à ses parents : « Pourquoi il a fait ça ? Il est vilain le monsieur ? Pourquoi il a fait [ça] ? ».

L’affaire a été jugée seulement un mois après, comment ça s’est passé au tribunal ?

Le chauffeur n’a pas du tout axé sa défense sur le fait qu’on soit des syndiqués, c’est la juge qui a tout axé là-dessus. Elle lui a ouvert une brèche, même une avenue en fait, elle a osé me dire : « Regardez le pauvre chauffeur, personne ne pourra l’indemniser lui ! ».

Je ne savais plus si c’était mon procès ou celui du chauffeur, j’ai failli y rester et elle vient me dire « le pauvre chauffeur ».

J’étais là en tant que victime, parce qu’on m’a roulé dessus, et la juge me dit « oui la CGT vous prenez la France en otage ». Elle s’est trompée de jugement parce que ce qu’elle voulait c’était juger la CGT. La juge m’a dit « Moi j’appelle pas ça du syndicalisme, j’appelle ça des assassins, vous êtes des voyous ! Vous êtes une horde de sauvages ! »

Au tribunal le chauffeur s’est défendu en disant qu’il n’avait rien contre les grévistes, il dit qu’il a été frappé alors que de base y a eu zéro violence de notre part ! C’est vrai qu’après qu’il nous ait écrasés les copains étaient énervés, mais c’est le Service d’Ordre de la CGT qui l’a même protégé jusqu’à l’arrivée des policiers. Et au procès il s’est fait escorter par la police au [tribunal], comme si on était des fous.
Quand la juge me donne la parole, je lui dis « Madame, le chauffeur moi je l’ai vu, et il m’a vue ! Il savait que j’étais sous ses roues », elle me coupe la parole et elle me dit « Vous dites n’importe quoi, c’est la voiture qui vous a écrasée ! ». Malgré les témoins, malgré tout ça. Elle a dit que les témoins sont de la CGT, que les attestations sont bidons, alors que les témoins ne sont pas tous de la CGT. Et [il y a] l’attestation du père de Fanny, la petite fille, dont on a bien voulu recevoir la plainte, parce que nous les flics ne nous ont même pas suivis jusqu’à l’hôpital.

Quand je suis sortie de l’hôpital, le samedi, je suis allée directement au commissariat. On n’a pas voulu prendre ma plainte et j’ai reçu le mercredi une lettre de convocation au tribunal. Donc il n’y a pas eu d’enquête, il n’y a rien eu. On est les victimes, on nous a même pas parlé, ni donné la parole. On a même pas pu porter plainte, et le père de Fanny, la petite fille, dans sa déposition dit « il n’y a [eu] aucune violence de la part des syndiqués ». Il raconte : « j’ai entendu le camion accélérer plusieurs fois et j’ai pressenti qu’il allait forcer le passage », et au tribunal le chauffeur dit ne pas nous avoir vus, comme si on s’était mis volontairement sous ses roues. Mais au fond le chauffeur c’est un pauvre gars, qui gagne 1300 par mois, il est débile, ses patrons l’accompagnent au procès. Mais là c’est la juge qui prononce ce verdict et qui délivre un permis de tuer [du] cégétiste en le relaxant.

Le procureur n’avait pas demandé grand chose contre lui ; 6 mois de suspension de permis et 300 euros d’amende. Il aurait été reconnu coupable de ces faits et coupable de ces actes, et là c’est même pas le cas, lui il a été reconnu en état de légitime défense avec un 44 tonnes, 15 témoins et 5 victimes.

Quant à mon camarade Abdel, il va très mal, il n’arrive même pas à tenir dans un fauteuil, il passe sa vie au lit, il a les deux talons cassés, c’est un enfer encore plus que pour moi.

Ce jugement c’est encore plus dur à accepter que de s’être fait rouler dessus par un camion.

C’est juste révoltant, c’est dans ces moments-là que l’on se rend compte que la lutte des classes elle existe encore et que ce jugement il est aberrant.
Mais moi je reste déterminée à continuer de lutter, c’est pas ça qui m’arrêtera !