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Genres et Sexualités

« Paye Ta Fac »

« Les filles, elles sont coiffeuses ou infirmières, pas ingénieures » : chronique du sexisme ordinaire à l’université

(C) THIERRY DAVID Le sexisme ordinaire est celui qui nous touche au quotidien dans toutes les sphères de la vie privée et publique, celui qui s’exprime souvent sous les traits de « l'humour ». Il commence dans le cadre familial, au sein des relations homme/femme, il se poursuit à l'école, dans les études supérieures et dans le monde du travail. Un sexisme ordinaire que les plates-formes Tumblr, qui ont émergé ces dernières semaines, tel que « Paye Ta Fac » permet de rendre visibles, et qui connaît déjà un certain succès. Les études sont jalonnées, pour les femmes et minorités de genre, d'expériences sexistes, homophobes, transphobes ou racistes qui ne peuvent plus rester dans le huis clos des amphis, des salles de cours, ni dans celui du bureau ou de la cantine de l'entreprise. Kasia Razoswki

Le sexisme dans le système éducatif : de l’école maternelle aux « études supérieures »

Le sexisme ordinaire se rencontre dès le plus jeune âge à l’école. La mission de cette institution, l’école « républicaine », d’après l’éducation nationale est « de donner envie aux enfants d’aller à l’école pour apprendre, affirmer et épanouir leur personnalité. ». Les filles vont donc se construire une personnalité dans une société et des institutions traversées et même structurées par le sexisme. Une animatrice d’une école maternelle, Camille Prieto a dénoncé cela à travers des dessins. L’un des thèmes qu’elle aborde, ô combien connu et rencontré par beaucoup de jeunes filles, est leur exclusion de matchs de foot sous prétexte qu’une fille ne sait pas jouer et que par conséquent elle va perdre. C’est une forme courante de sexisme qui d’une part ne considère pas la femme comme l’égale de l’homme, et qui d’autre part nourrit l’idée que la femme doit être protégée, qu’elle est « plus fragile ».

Camille Prieto critique également le vieux préjugé concernant l’attribution genrée des couleurs, le rose pour les filles et le bleu pour les garçons, qui assigne des goûts supposés être inhérents au genre. Ce sexisme dit « ordinaire » se retrouve dans tous les films d’animations où l’on trouve notamment des princesses qui prônent l’image unique d’une fille blanche, belle, douce, parfaite et accompagnée la plupart du temps par un valeureux chevalier venu pour la sauver.

Des stéréotypes validés et relayés quotidiennement par l’entourage familial et éducatif. La sociologue Patricia Mercader a recueilli notamment cette anecdote qui, à sa façon, met en lumière certaines conséquences que peuvent avoir ces conditionnements des relations homme/femme ainsi que l’attitude complice de membres de personnel éducatif : « Un élève va voir une surveillante en tenant avec force deux filles par le cou et avec un air triomphant dit : " Elles sont pas belles mes deux femmes ? ! ". Les deux filles cherchent à se débattre, leurs corps se plient sous la force du garçon. La surveillante répond : " Oh oui, dis donc, tu en as de la chance ! " ». Ce dont on parle ici est une véritable entreprise de division de genre entre les filles et les garçons qui vise à apprendre aux filles et aux garçons qu’ils sont différents, qu’ils aspirent à des choses différentes, qu’ils n’ont et n’auront pas les mêmes « rôles » à tenir dans la société. Un sexisme, une domination masculine et patriarcale très critiquée et rendue visible quand elle est vient des « autres », de « l’étranger » ou des personnes racisées : on pense à la stigmatisation et l’instrumentalisation médiatique et politique du port du voile par ces millions de femmes, corollaire du préjugé selon lequel les hommes "musulmans" ou "racisés" sont "plus racistes" que l’homme blanc. Le reste du temps le sexisme, la violence du patriarcat, sont tout simplement minimisés, intériorisés par les femmes et minorités de genre, invisibilisés à toutes les étapes de leur vie... Sauf quand les femmes parlent, s’organisent et tentent de briser le mur de l’indifférence.

C’est notamment ce qui s’exprime au travers de la plate-forme PayeTaFac relatant des centaines de témoignages sur le sexisme dans les études supérieures, un site où les étudiantes et le personnel des universités, peuvent partager leurs expériences. Ainsi, des hommes (la plupart du temps), chargés de transmettre un savoir, vont humilier des femmes – usant de leur statut, de leur supériorité hiérarchique et économique sur les étudiantes ou le personnel. A l’institut de Science Politique de Strasbourg, un maître de conférence donnant des cours d’Histoire à des L1 déclare que « vous, les filles, à Sciences Po vous n’êtes là que pour vous trouver un mari. Tout ce que vous avez à savoir c’est additionner et soustraire pour pouvoir acheter le poisson sur le marché ». Ou encore à Toulouse à l’université Paul Sabatier, un enseignant-chercheur en biologie cellulaire annonce que « les filles de toute façon, vous ne finirez pas votre cursus. Vous allez tomber enceintes avant et laisser tomber vos études par la même occasion ». Parfois, les remarques se rapprochent de propos évolutionnistes, courant de pensée des XVIII et XIXème siècles qui a forgé des théories racistes et qui suppose une différence biologique entre l’homme et la femme : « A votre âge, votre cerveau n’a pas fini de se développer, c’est plus long chez les femmes. Vous n’avez tout simplement pas ce qu’il faut pour faire une thèse ». Tout cela est très souvent justifié, amené par « l’humour » visant à faire culpabiliser (encore un peu plus) l’interlocutrice s’il lui venait à l’idée de s’insurger contre ces propos. Mais il n’y rien d’ambigu dans ce genre de déclaration qui vise soit à créer de la connivence entre les « dominants » soit à rabaisser les femmes considérées comme faibles, inférieures ou juste bonnes « à engrosser ».

Un tumblr qui s’alimente très rapidement depuis sa création– ce qui constitue la plus grande force de cette page qui « collectionne » les uns après les autres les pires comportements sexistes que subissent les femmes quotidiennement – et qui témoigne que le sexisme traverse l’ensemble des institutions et celles de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur en premier lieu.

Des études à l’arrivée sur le marché du travail : du sexisme à la fin du cours TD au licenciement dans l’entreprise

Margaret Mead, anthropologue américaine, a cherché ce qui caractérise le comportement des hommes et des femmes d’une société à l’autre pour montrer que ce n’est pas seulement des critères biologiques qui nous font homme et femme mais aussi des critères socio-culturels. Margaret Mead est l’anthropologue la plus reconnue aux Etats-Unis. Elle fait partie des scientifiques qui ont contribué à montrer que la construction sociale de l’identité de genre est une vérité scientifique, par exemple, dans certaines sociétés la douceur et la tendresse envers les enfants sont tout à fait une valeur masculine. Cela contredit la théorie de l’incapacité des femmes, et montre que l’école n’est ni plus ni moins qu’un des grands vecteurs du sexisme, des valeurs et des caractéristiques de notre société, paternaliste et machiste. Le rôle de l’école bourgeoise est de former des individus et de les insérer dans la société capitaliste. De fait ils produisent et légitiment un rapport homme/femme où l’homme domine. Dans les études supérieures, la femme n’a pas sa place. Par conséquent, les enfants reproduisent ce qui leur est transmis, inculqué, au fil du temps : ils/elles subissent et reproduisent ainsi eux-mêmes la division sexuelle et genrée des tâches, et relaient les préjugés sexistes. Ce qui est absolument nécessaire pour que le modèle de société capitaliste puisse se maintenir et se reproduire en prenant appui sur une conception bien précise de la famille, de la sexualité ainsi que sur une division sexuelle entre les hommes et les femmes.

A travers ces propos et comportements sexistes, certains professeurs Les institutions scolaires et universitaires transmettent le sexisme du fait de la validation de certains comportements (des professeurs) ou du mépris exprimé publiquement sur le rôle que devrait avoir la femme dans une société patriarcale. Cela va sans parler du contenu des cours et de leur lot de pépites sexistes ou encore de l’ensemble des récits nationaux et historiques traversés par la domination des hommes sur les femmes. Dans le milieu universitaire, il y a depuis plus d’une dizaine d’années des études féministes et sur le genre qui se développent et permettent d’avancer, de rendre visible, de dénoncer le sexisme et la société patriarcale dans laquelle nous vivons. Des études, des filières avec lesquelles l’Etat n’est pas très généreux et ni très aimant. La dernière de Valérie Précresse ayant été d’annoncer en décembre dernier la suppression du financement des études sur le genre, les inégalités et les discriminations. Le sexisme ordinaire (qui se combine souvent au racisme quand il touche les femmes racisées) ne se cantonne pas à des « mots », des pics ou des agressions verbales, car ces mêmes « mots » vont souvent avec des agressions, des harcèlements, des coups ou même des viols. L’intériorisation du sexisme, de la division entre les sexes a des conséquences réelles et terribles pour les femmes dans tous les aspects de leur vie. Les conséquences dans le parcours et le milieu professionnels ne sont pas des moindres : échecs aux examens, abandons des études puis harcèlements et agressions au travail, salaires inférieures, boulots précaires et licenciements.

Aujourd’hui, la page PayeTaFac sur Facebook, qui compte déjà plus de 6 000 likes, prouve que cela touche la communauté universitaire : les étudiant.es, personnels et professeurs. C’est désormais sur nos lieux d’études et d’apprentissages, puis sur nos lieux de travail, que nous devons nous organiser pour dénoncer et lutter contre le sexisme, les discriminations, l’homophobie et la transphobie !




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