Monde

Les Etats-Unis face à une crise de légitimité

Tensions et divisions au sein de la classe dominante nord-américaine

Publié le 1er novembre 2016

A quelques jours de l’échéance présidentielle, la nouvelle révélation du patron de la principale agence de renseignement qu’est le FBI en dit long sur la crise et les tensions qui rongent la classe dominante américaine. Qu’importent les résultats de la prochaine élection présidentielle aux Etats-Unis, ce qui est sûr c’est que celui qui remportera le prochain mandat à la Maison Blanche devra faire face à une profonde crise de légitimité.

Depuis le début, la campagne électorale est aux prises d’une forte polarisation sociale et un profond sentiment anti-establishment. Elle termine sur une série de disputes et d’attaques vénéneuses réciproques, de reproches et d’accusations entre le camp républicain et démocrate : Donald Trump est allé jusqu’à déclarer qu’il ne reconnaitrait pas la validité du scrutin s’il perdait, et qu’il mettrait Hillary Clinton en prison s’il gagnait… Un climat de haine entre deux candidats comme on en avait jamais vu.

Ces deux candidats de la droite sont rejetés par une importante partie de l’opinion et des électeurs. Cette crise de représentativité du système politique américain s’exprime d’abord par la politique de Trump, mélange de chauvinisme servant à dévier le mécontentement social vers une politique raciste, anti-musulman et anti-migrant en particulier à l’égard des latinos ; et d’un fort protectionnisme, en particulier vis-à-vis du partenaire chinois. Mais, cette crise est également visible à travers l’attitude d’Hillary Clinton, qui accuse Trump d’être un agent de Vladimir Poutine et de la Russie, un argument qui sert également à masquer les scandales de corruption concernant la Fondation Clinton, géré par son époux, et les intérêts d’une politique néoconservatrice agressive vis-à-vis de la Russie.

En effet, l’approfondissement de la crise économique aux Etats-Unis, au même titre que l’augmentation des tensions internationales, et l’aggravation de la crise d’hégémonie que traverse l’impérialisme nord-américain à l’échelle mondiale, ont sapé les bases de confiance accordées au système politique de l’empire américain. Avec, comme derniers éléments, la débâcle que traverse Washington pour mener le régime syrien vers la transition politique, l’échec de sa politique d’intermédiaire avec la puissance chinoise – avec le revirement du président philippin, Rodrigo Duerte, qui a acté sa « séparation avec les Etats-Unis » auprès des Chinois - ou encore l’émergence de conflits ouverts avec ses « alliés » impérialistes en Europe, en particulier avec l’Allemagne.

Ces crises sur le front de la politique étrangère génèrent des conflits ouverts au sein de la classe gouvernante étatsunienne sur la question de la politique à suivre. A cela s’ajoute, sur le front intérieur, la crainte de voir croître la vague de contestation sociale dans le pays, née sous le mandat d’Obama : la violente répression et l’impunité des violences policières contre les afro-américains a réactivé cet esprit de résistance digne des années 1970 et de l’époque du black Power au sein de la communauté. Le « trumpisme » exprime, d’une certaine manière, une forme de réaction raciale face à la reprise du mouvement noir, qui s’ancre dans l’héritage WASP (White Anglosaxon Protestant), auquel, à travers la figure de Trump, s’identifient une partie des classes populaires blanches.

Dans ce contexte, la déclaration du directeur du FBI de vendredi dernier concernant les derniers e-mails d’Hillary a fait l’effet d’une bombe politique : elle a renforcé le caractère tout à fait exceptionnel de l’élection nord-américaine. Que son objectif soit celui de porter un coup fatal à la candidature Clinton, préserver la majorité républicaine menacée d’élimination au Sénat et au Congrès, ou lancer un avertissement contre le prochain gouvernement Clinton, il est clair que la prochaine administration sera soumise à une crise de légitimité dès le premier jour de sa prise de mandat.

Trump a d’ores et déjà tiré profit de la nouvelle situation qui lui est favorable. Il a chanté les louanges des institutions de Washington pour leur honnêteté, le fait que la corruption n’y soit pas aussi développée qu’il lui paraissait, tout en dénonçant « l’affaire des e-mails » de Clinton d’être un scandale relevant du Watergate qui avait valu la destitution de Richard Nixon.

Cinq jours avant les faits, dans un entretien avec Chris Wallace pour Fox News, le célèbre journaliste Bob Woodward, à l’origine de l’investigation qui a mis à nue le scandale du Watergate, avait invectivé la Fondation Clinton pour des faits scandaleux de corruption. Au travers de la Fondation Clinton, la famille Clinton aurait obtenu plusieurs milliers de millions de dollars de la part de gouvernements, d’entreprises et de riches individus à la réputation plus que douteuse. Parmi ces « affaires », le transfert d’argent de gouvernement comme celui du Qatar ou du Maroc à Bill Clinton. Ou encore, la facturation pour des sommes mirobolantes de conférence donnée par Hillary.

Face à ces accusations, Hillary est restée impassible : elle ne s’est toujours pas engagée à couper les liens familiaux avec la fondation si elle était élue. Pour le moment, le plan est que sa gestion passe aux mains de Chelsea Clinton, la fille de Bill et Hillary.

Les tensions des derniers jours montrent à quel point s’est dégradé le climat politique à Washington. Mais cela ne tombe pas du ciel. C’est bien l’expression de l’accélération d’une tendance qui s’est déjà exprimée dans les années 1990 avec le « sexgate » de Bill Clinton et les accusations des parlementaires républicains contre Bill Clinton qui ont conduit à la procédure d’impeachment non aboutie en 1998 ; et en 2000 lorsque la Court Suprême est parvenue à suspendre le recomptage des votes dans l’Etat de Floride, conduisant le candidat George W. Bush junior à être le vainqueur de l’élection présidentielle en dépit de son échec par le vote populaire.

La présidence sortante a dû gouverner avec un Congrès « insurrectionnel », dominé par les Républicains. Ces derniers ont tout fait pour conduire le gouvernement à la crise sur la question du budget fédéral, et ont alimenté l’opposition républicaine sur la question de la réforme médicale, le « Obamacare ». Avec ce scénario, peu importe qui gagne la prochaine élection, la première puissance mondiale est définitivement affectée par une crise de gouvernabilité très importante.

La situation est très grave pour les Etats-Unis et le monde, dans un contexte où l’ordre international qui s’est imposé durant les 70 dernières années est en train de se fracturer, voire au bord de l’implosion. En ces temps marqués par les turbulences économiques, politiques et géopolitiques, s’augurent des soubresauts dans la lutte des classes mais également des réponses des classes dominantes de plus en plus bonapartistes à la manière des politiques de leaders forts comme Poutine en Russie, Xi Jin Ping en Chine, Erdogan en Turquie, Orban en Hongrie… Ce ne sont que quelques exemples parmi les plus connus, mais ils expriment bien une tendance profonde à laquelle Trump appartient, dans sa version nord-américaine.

Bienvenue dans l’instabilité internationale, qui va toujours un peu plus affecter le commerce et l’économie. Une situation bien distincte de celle des dernières décennies, durant laquelle se menait l’offensive néolibérale, avant d’entrer dans la crise de 2007-2008. Le capitalisme, dans sa forme la plus chaotique, a commencé à s’exprimer, à chercher dans la force de nouvelles solutions à sa crise historique ; il est urgent que les travailleurs et les opprimés commencent à préparer la leur.

Traduction N.K