Politique

Edito. Manifester à Amiens ou sur les Champs ?

Tête haute et poing levé ou regard fuyant et visage masqué

Publié le 20 octobre 2016

Le contraste ne saurait être plus saisissant : d’un côté des militants syndicaux lutte de classe qui sortent d’un palais de « justice » la tête haute et le poing levé ; de l’autre, des policiers en civil, bacqueux en service ou pas, munis de leur brassard distinctif, l’arme visible dans son holster, défilant de nuit, tête baissée ou encagoulée, en direction de l’Elysée. Le 6 février 34, c’était il y a plus de quatre-vingt ans, et les flics d’hier soir, de la veille et de l’avant-veille, étaient bien moins nombreux que les Croix-de-Feu et les monarchistes d’alors. Les deux photos sont assez révélatrices, néanmoins, de l’état de polarisation de la situation actuelle.

Jean-Patrick Clech

Vers chez Wamen


D’un côté, donc, des militants ouvriers qui sont traités comme des délinquants passant aux assises : séquestration. De victimes, puisqu’ils ont perdu leur emploi et ont été jetés à la rue comme mille autres de leurs collègues, ils sont devenus coupables. Coupables d’avoir défendu leur gagne-pain. Nous étions nombreux, cependant, à les entourer, mercredi et jeudi. Pas autant, sans doute, qu’il l’aurait fallu. Compte-tenu de la gravité de la situation, il est certain que la réaction de la direction de la CGT n’a pas été à la hauteur, en termes d’appel à la mobilisation : cela faisait soixante-dix ans que de telles peines, véritable punition collective ou châtiment pour l’exemple, n’avaient pas été requises contre des syndicalistes. Au niveau des directions intermédiaires, des équipes syndicales, du monde militant, tou.te.s celles et ceux qui le pouvaient, néanmoins, ont fait le déplacement. La tête haute et le poing levé.

Le traitement médiatique d’Amiens a été ce qu’il a été, à mi-chemin entre le compassionnel bon teint et la caricature dégueulasse de la « manif-merguez-kronenbourg-cégétiste-qui-défend-des-voyous ». Au niveau gouvernemental, en revanche, ça a été le silence radio. La seule exception est venue de la secrétaire d’État Pascale Boistard, ancienne députée de la Somme et secrétaire d’État aux Droits des femmes, qui a assuré que « devant une si lourde condamnation, je ne peux qu’exprimer mon émotion fraternelle ». En guise d’émotion fraternelle, l’exécutif a requis, en dernière instance, vingt-quatre mois avec sursis.

Du côté des flics


C’est un tout autre son de cloche que l’on a entendu du côté des manifs de flics, et ce sont d’autres images que l’on a vu circuler. On se mobilise, dans la police, en se masquant le visage, la plupart du temps, mais en laissant son arme de service bien en évidence. On contrevient aux règles les plus élémentaires auxquelles on est censé répondre, à savoir le devoir de réserve et le strict respect de la chaîne de commandement, mais on a droit à la « compréhension ». Si on peut imaginer pourquoi, de l’extrême droite à Eric Ciotti en passant par les plus modérés des Républicains, on affirme son « total soutien » à la cause des policiers, du côté de l’exécutif, on est dans l’empathie.

Debout la nuit ?


Autant la foule de milliers de camarades présents à Amiens est porteuse d’espoir et exige que nous nous organisions de façon radicalement différente (et conséquente) pour continuer à mener les batailles qui s’offrent à nous, autant les cagoulards (au sens propre et figuré du terme) qui défilaient, en rangs serrés sur les Champs Élysées, à Nancy, Bordeaux ou Marseille, mercredi soir, sont l’expression tout autant d’une polarisation de la société que d’une décomposition et de ruptures significatives.
Si les manifs contre la Loi Travail et les Nuits Debout exprimaient une césure définitive entre une grande portion du « peuple de gauche » et les socialistes du gouvernement, les manifs de nuit de flics ne sont pas simplement une réplique réac des mobilisations nocturnes du mouvement, mais aussi et avant tout le symptôme d’éléments de cassure au sein même des institutions de la bourgeoisie, signe avant-coureur de cassures au sein même de la bourgeoisie. Plus que jamais, il y a course de vitesse entre deux tendances.

Ce n’est pas au nom de la défense des institutions républicaines, qui ont matraqué et éborgné au printemps, assassiné cet été, et condamnent lourdement cet automne, que ces mobilisations policières sont inquiétantes. C’est le fait que le pouvoir en place semble ne même plus être en mesure d’enrayer la spirale réactionnaire qu’il a lui-même enclenchée avec ses attaques en règle contre les droits sociaux et démocratiques.

C’est bien une raison supplémentaire pour se donner les moyens de donner une expression politique à ceux qui veulent en découdre avec ce gouvernement, avec la droite, avec l’extrême droite, leur police et le patronat. A Amiens, la tête haute, le poing levé, nous étions bien plus nombreux que les flics sur les Champs, et davantage encore que les rares conseillers qui se pressent aujourd’hui aux côtés d’un Hollande plus esseulé que jamais.