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Culture et Sport

Chroniques d’outre-espace

The Shape of Water : monstres et handicap, le pari difficile

Récompensé par la statuette du meilleur film aux Oscars, The Shape of Water, dernière pépite de Guillermo del Toro, propose une réflexion pleine de bons sentiments sur le handicap. Des bons sentiments qui échouent malheureusement sur les écueils d’une représentation validiste des personnes handicapées. Attention spoilers.

Crédits : Courtesy of Fox Searchlight

Monstres et handicap, le pari osé de Guillermo del Toro

Quoi de mieux que l’univers de Guillermo del Toro pour parler de handicap ? Le réalisateur, qui est primé de l’oscar du meilleur réalisateur, n’en finit pas de nous faire aimer ses monstres, qu’ils soient prédateurs ou attachants. Avec Le Labyrinthe de Pan, ses monstres avaient par ailleurs déjà été primés, avec 3 statuettes pour son film narrant les aventures d’une petite fille fuyant les horreurs de la guerre civile espagnole. Pour le scénariste et romancier, les monstres ne sont pas les horreurs qui se cachent sous les lits et dévorent les enfants : ils sont avant tout des manières de révéler qui sont les véritables monstres : de Vidal, le capitaine franquiste du Labyrinthe de Pan à Strickland, le colonel américain de The Shape of Water, les monstres sont souvent là pour refléter en miroir « l’inhumanité » des figures antagoniques, qui sont souvent des humains. C’est là toute la réflexion du réalisateur, qui posait déjà, dans le sage Hellboy, la question cruciale : « qu’est ce qu’appartenir à la communauté des hommes ? ». Une obsession qui permettait donc de poser la question du handicap sur un autre niveau, en partant des oppressions subies par les personnes handicapées, que la société actuelle s’évertue à rabaisser au point d’en faire des monstres aux yeux d’une partie de la population.

Ce n’est par ailleurs pas un hasard si à côté d’Eliza (Sally Hawkins), muette depuis son enfance, ses amis apparaissent aux yeux de la société américaine des années 1960 comme des monstres desquels il faut se protéger : Giles (Richard Jenkins), son voisin, est homosexuel, tandis que la seule collègue avec qui elle échange, Zelda (Octavie Spencer), est une afro-américaine méprisée par son patron, le colonel Richard Strikland (Michael Shannon), un cinquantenaire qui harcèle ses employées, vit dans une banlieue pavillonnaire et fait l’amour à sa femme en missionnaire. Le cadre est posé. Au beau milieu de la guerre froide, l’installation militaire dans laquelle travaillent comme agents de nettoyage Zelda et Eliza accueille un monstre aquatique humanoïde, « l’atout », la chose la plus importante que le complexe n’ait jamais abrité. A côté du colonel qui le torture et veut absolument pratiquer une vivisection, Eliza noue avec l’humanoïde une relation amoureuse, lui apprend à communiquer et le sauve finalement des griffes des scientifiques américains en le relâchant.

Romances monstrueuses au cinéma : une injonction à la normalisation

L’histoire d’amour entre Eliza et « l’atout » est loin d’être un nouveau motif cinématographique. Que ce soit La Belle et la Bête, la Petite Sirène, King Kong ou encore Edouard aux Mains d’Argent, de nombreux films ont déjà mis en scène de telles histoires. Mais de cet amour a priori impossible, peu de voies de sortie : comme l’explique Gilles Boussion, du cinéma le Pandora (Montpellier), ces histoires n’ont que peu d’issues possibles : ou le monstre se transforme finalement en humain (La Belle et la Bête, La Petite Sirène) ou bien la relation finit par s’autodétruire (King Kong, La Créature du Lac Noir). Une troisième voie subsiste : celle où l’humain se transforme en « monstre », comme les innombrables films de vampires où un baiser mordant transforme les amants en suceurs de sang pour l’éternité. Quoiqu’il en soit, ces représentations posent chacune un problème, où le couple de départ est obligé de se normaliser, dans un sens ou dans l’autre (et de se mettre dans le second cas à l’écart de la société), au risque de se détruire. Une morale, qui, dans le cadre d’un film parlant du handicap, a donc tout à déconstruire. Un pari que Guillermo del Toro relève, sans toutefois faire un sans faute.

Creature From the Black Lagoon, Jack Arnold (1954) ; Hellboy, Guillermo del Toro (2004)

Car au centre de l’histoire d’amour entre Eliza et « l’atout » (qui est à mi chemin entre le monstre aquatique de la Créature du Lac Noir (1954) et de « Abe Sapiens » de la sage Hellboy), il y a la question de la communication entre un dieu amazonien, qui n’a jamais appris à parler, et une muette, dont un épisode violent a ôté à la naissance le don de parole. Alors que les scientifiques américains croient le monstre dénué de parole, Eliza trouve comment communiquer avec lui, grâce à la langue des signes, qu’elle commence à lui apprendre, et la musique. « Il ne sait pas que je suis moins que tout » explique Eliza à son ami Giles. Là, naît le premier problème : l’amour naissant met de côté la question du handicap ; il évacue la question et l’amour naît sans lui et non avec lui. Là se renforce l’habituel préjugé des relations que peuvent tisser les personnes atteintes de handicap : celui ci ne peut se faire que malgré lui.

Cependant, même avec ces présupposés scénaristiques, la morale aurait pu être très transgressive. Face à un monde incapable d’aimer une personne souffrant de handicap, seule une créature qui n’est pas traversée par la même culture aurait pu l’aimer. Le monstre aurait été finalement l’étranger progressiste face à une société oppressive. Le film esquisse cela, en échouant cependant. Comme le déplore Elsa Sjunneson-Henry dans une critique, la fin montre toute l’incapacité de Guillermo del Toro à incarner un discours alternatif face aux canons amoureux des romances monstrueuses. En effet, Strickland, archétype du patriarche américain, tue d’abord Eliza, avant que l’homme poisson tue celui-ci et ressuscite Eliza sous l’homme, transformant ses cicatrices natales en branchies pour qu’elle puisse vivre sous l’eau. Alors que la jeune femme avait expressément refusé de suivre son amoureux dans une vie aquatique, préférant rester au sein de la société « humaine », l’humanoïde la transforme et la sépare de son milieu. Morale de l’histoire : un handicapé ne peut pas aimer dans notre société sans être, ou bien guéri, ou extrait de son milieu pour vivre avec des gens « comme lui ».

Représentation du handicap au cinéma : quand la démarche ne va pas jusqu’au bout

Le film n’est cependant pas une représentation classique du handicap au cinéma. Il faut noter que Guillermo del Toro a eu l’audace de dépeindre une femme muette qui a une vie sexuelle. Rarement les personnes handicapées sont représentées comme ayant une vie sexuelle, ce qu’Eliza réfute, dans une scène de masturbation matinale ou encore dans un dialogue avec son amie Zelda à qui elle explique ses ébats avec la créature marine, répond à un « comment faites-vous cela ? » qui résonne comme un écho aux questions fréquemment posées aux personnes handicapées sur leur vie sexuelle, comme le note Kristen Lopez dans une chronique dans Hollywood Reporter. Non seulement Eliza a une sexualité, mais elle sait aussi se défendre face Strikland, qui la harcèle en se posant comme le mâle qui n’est pas plus dérangé par son handicap que par son non-consentement, à qui elle répond simplement « Fuck You ». Une scène qui rappelle que les personnes handicapées, et particulièrement les femmes, sont beaucoup plus victimes de violences sexuelles que les personnes valides.

Illustration par Wesley Allsbrook pour le New Yorker

Mais les réussites du film s’arrêtent là. Pour de nombreux critiques atteints de handicap, la performance de Sally Hawkins est problématique. L’actrice, qui n’est pas handicapée, utilise ainsi un langage des signes assez guindé et loin de la façon dont s’exprimerait une personne qui a communiqué toute sa vie ainsi. Karin Willison, rédactrice de The Mighty’s Disability, souligne ainsi qu’une actrice handicapée aurait beaucoup mieux joué le rôle, connaissant parfaitement ce que veut dire communiquer sans paroles. Si les différences sont difficiles à percevoir pour une personne qui n’est pas souvent au contact de ce genre de handicap, toute personne qui l’est voit immédiatement la différence. Depuis l’oscar décerné à Dustin Hoffman pour Rain Man, 15 des 29 récompenses ont été accordées à des rôles jouant une maladie ou un handicap sans toutefois qu’aucun des acteurs ne soit lui même malade ou handicapé.

The Shape of Water, Guillermo del Toro, USA, (123 minutes)




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