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Monde

Catastrophe industrielle en Chine

Tianjin, le Tchernobyl de Pékin ?

La Chine est le pays des catastrophes industrielles. Coups de grisou, accidents à répétition dans les complexes manufacturiers font partie du quotidien des Chinois. L’énorme explosion de Tianjin a néanmoins ému tout le pays et pourrait bien changer la donne.

Juan Chingo

Le 12 août, la ville de Tianjin, dans le Nord-est de la Chine, à 140 kilomètres de Pékin, a été le théâtre d’une énorme explosion qui a fait des centaines de victimes. Les explosions d’un dépôt où étaient entreposés des produits chimiques hautement dangereux ont tué 114 personnes, dont 53 pompiers et secouristes. 65 personnes sont toujours aujourd’hui portées disparues. A la suite de cette catastrophe industrielle à grande échelle, les autorités chinoises ont ordonné la fermeture de quarante sites web et de centaines de profils sur les réseaux sociaux, arguant du fait que les informations qui y étaient relayées généraient un climat de panique dans le district industriel de Tianjin.

La censure, néanmoins, n’a pas réussi à faire taire les Chinois. Sur les forums, les internautes continuent à échanger des photos, à commenter les images des explosions et à multiplier les messages alarmés quant à une possible pollution chimique à grande échelle.

Le 16, le général Shi Luze, chef d’état-major de la région militaire de Pékin a dû reconnaître que dans les dépôts où ont lieu les explosions se trouvaient entreposées des centaines de tonnes de cyanure de sodium, un produit chimique utilisé dans les activités extractives et hautement toxique lorsqu’il est inhalé ou ingéré. Le haut-gradé validait, de fait, les chiffres donnés par la presse chinoise ces derniers jours : étaient entreposées dans les dépôts de Tianjin 700 tonnes de cyanure de sodium, soit 70 fois plus que les quantités maximales autorisées par la loi.

Au vu des caractéristiques de cette catastrophe et des risques de pollution dans une ville de quinze millions d’habitants comme Tianjin, le Premier-ministre chinois Li Keqiang s’est déplacé en personne sur la Zone de Développement Economique et Technologique où a eu lieu l’explosion pour exprimer ses condoléances, au nom du gouvernement et du président Xi Jinping. Cela n’a pas suffi pour faire taire la colère croissante qui gronde à l’encontre du pouvoir central.

Des accidents industriels consubstantiels au modèle de développement chinois

Le drame de Tianjin n’est qu’une des facettes du modèle de croissance pratiqué par Pékin. En Chine, le développement industriel repose sur une catastrophe écologique et sociale à grande échelle. Avec son ouverture économique de la fin des années 1970 et en raison de sa main d’œuvre bon-marché, la Chine offre aux multinationales un autre avantage : aucune restriction en matière d’environnement, de façon à attirer les entreprises et les activités les plus polluantes. Selon Richard Smith, de l’Institut pour la Recherche Politique et le Développement, basé à Londres, « acier, coke, aluminium, ciment, produits chimiques et pétrochimiques, revêtement métallique, tannage du cuir, plastiques, peintures et finitions, fibres synthétiques et production textile, teinture de tissus, production de papier ainsi que le recyclage des batteries automobiles et de l’électronique : la plupart des industries toxiques et crachant de la fumée, faisant face à des restrictions environnementales croissantes aux Etats-Unis et en Europe, se relocalisèrent en Chine après 1980.[Par ailleurs], 70% des e-déchets mondiaux sont déchargés en Chine ».

Allant de concert avec cette ouverture, on assiste à la construction, en Chine, de projets de plus en plus pharaoniques (barrages hydroélectriques, aéroports, transport ferroviaire, BTP, etc.) dont le pays, le plus souvent, n’a pas besoin compte-tenu du niveau de productivité chinois, mais qui génère également un énorme gaspillage de ressources que Pékin aura, en dernière instance, à payer, comme en témoigne la dette astronomique que le pays est en train d’accumuler. Parallèlement, cette poussée des investissements s’est caractérisée, depuis le début, par une surproduction et une pollution absolument hors-contrôle.

Tout ceci est possible en Chine dans la mesure où la législation environnementale est systématiquement violée par les industries publiques et privées avec la complicité, à tous les niveaux, des fonctionnaires gouvernementaux. C’est ce qu’indiquent Raymond Firman et Yongxiang Wang, du Bureau National de Recherche Economique, basé aux Etats-Unis dans « The mortality cost of political connections ». Les deux chercheurs soulignent combien les entreprises ayant le plus de connexions avec les autorités politiques à un très haut niveau sont celles chez qui on recense la plus grande quantité d’accidents et le taux de mortalité le plus élevé.

Bien qu’il soit prématuré de dresser un bilan chiffré du désastre de Tianjin, la population pointe du doigt les connexions ayant existé entre les fonctionnaires et la compagnie Rushai International Logistics, propriétaire du dépôt où a lieu la première explosion. Les projecteurs sont aujourd’hui braqués sur cette entreprises dont les dirigeants seraient liés au Parti Communiste Chinois. La presse chinoise à l’étranger a même relayé l’idée selon laquelle l’actionnaire majoritaire de l’entreprise pourrait être le neveu d’un ancien membre du Comité permanente du Politburo, l’organe politique le plus influent du pays.

La crédibilité du Parti Communiste en question

Alors que les cours de la bourse chinoise continuent à chuter et dans le cadre d’un climat économique de plus en plus problématique comme l’indiquent les deux dévaluations successives de la semaine dernière, un nouveau scandale de corruption vient de secouer la direction du PC qui pourrait bien conduire à une contestation globale de son système de domination.

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que les questions environnementales commencent à toucher de plus en plus les classes moyennes urbaines, qui agissaient jusqu’à présents comme de véritables piliers du modèle de développement économiques sans se soucier de son coût environnemental et social. C’est sur ce secteur social conservateur que le régime anti-ouvrier et réactionnaire du PC chinois trouvait, jusqu’à présent, ses appuis principaux. L’explosion de Tianjin pourrait bien représenter un réveil bien amer. Comme l’a souligné Le Monde, « les petits propriétaires de la classe moyenne urbaine représentent en Chine la seule population qui ait jamais osé investir en masse la rue depuis la répression du mouvement démocratique de Tiananmen en1989 : à Ningbo, Dalian, Xiamen, Kunming, mais aussi dernièrement Shanghaï, des dizaines de milliers d’entre eux ont défié ces dernières années le redoutable appareil policier chinois pour protester contre la dangerosité de projets pétrochimiques installés aux portes de leurs villes. L’accident de Tianjin aura démontré que ces peurs d’apocalypse industrielle étaient plus que fondées. Sur Weibo, le Twitter chinois, l’un des textes qui ont marqué les esprits explique comment Tianjin a brisé, pour les Chinois, ‘l’illusion de vivre dans un pays normal’ ».

Ce n’est donc pas un hasard si le chef de l’Administration de la Sécurité du Travail, Yang Dongliang, a été destitué, le 18 août, accusé de « graves violations à la discipline et à la loi », expression qui, en Chine, est synonyme de « corruption ». Les autorités se refusent à faire tout rapprochement entre cette mise à l’écart et la dernière catastrophe industrielle mais Dongliang a été jusqu’en mai 2012 vice-maire de Tianjin. Certains journalistes n’ont pas hésité à rappeler, par ailleurs, que sa carrière avait commencé dans les entreprises chinoises nationales du secteur des hydrocarbures avant de se poursuivre dans l’industrie chimique, à Tianjin précisément.

Tout ceci indique combien la pression grossit, chez la population, contre les autorités et la direction de la bureaucratie stalinienne conduite par Xi Jinping. La démission forcée de Dongliang est liée, de ce point de vue, à la campagne anti-corruption lancée à Pékin ces derniers temps. Les autorités chinoises entendent, de cette façon, dévier la colère de la population en direction de quelques boucs-émissaires, de façon à ce que l’accident industriel de Tianjin ne devienne pas un « Tchernobyl chinois », en référence à l’accident nucléaire de 1986 en Ukraine qui avait mis à nu le mythe de la toute puissance soviétique.

La bureaucratie du PC chinois est d’ailleurs bien consciente de ce qui est en jeu. Toujours selon Le Monde, « pour les autorités, la ligne rouge à ne pas franchir, c’est que‘les gens se mettent à décortiquer l’écheveau de responsabilités entre les membres du parti, les bureaucrates, les gestionnaires d’entreprises publiques ou mixtes qui est au cœur des failles qu’a révélées Tianjin. Dès lors, on entrerait dans une critique plus élargie du système’ ».




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