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Notre classe

Les cheminots et les intellos # 2

Toni Negri répond aux grévistes de Paris Nord

« Cattivo maestro ». C’est ainsi que, de l’autre côté des Alpes, on appelle, parfois, Antonio Negri, figure emblématique de la tradition opéraïste et de la gauche extra-parlementaire italienne. On pourrait traduire l’expression par « mauvais exemple » ou encore « mauvaise graine ». C’est sans doute la raison pour laquelle les cheminots grévistes de Paris Nord ont sollicité le philosophe pour répondre à leurs questions, dans le cadre du combat contre la réforme ferroviaire.

Anasse, aiguilleur au Bourget : Comment un intellectuel aujourd’hui peut-être solidaire d’une grève de travailleurs.euses ?

Pourquoi ‘aujourd’hui’, en ce moment, je soutiens votre lutte ? Je l’aurais soutenue hier, également. Mais j’ai l’impression qu’aujourd’hui elle fait particulièrement mal, et aux patrons, et au chef de l’Etat. Pourquoi ? Parce que, tout d’abord, elle montre que la lutte des classes, il n’y a pas que les patrons qui savent la mener. En réalité, la lutte de classe ouvrière est décisive pour déterminer le fondement des rapports sociaux et du développement social, et par conséquent elle permet d’agréger toutes celles et tous ceux qui sont exploités. Ce n’est pas un paradoxe que la lutte de classes ouvrière des cheminots (difficile de trouver plus ouvrier, soit dit au passage) est en passe de devenir un moment emblématique de la lutte de classes de tout le précariat, y compris des étudiants.

En second lieu, ce combat -que nous souhaitons tous voir se transformer en une « grève sociale », ce qui est, par ailleurs, la condition de sa victoire- attaque les privatisations, un instrument fondamental du système de gouvernance du néolibéralisme et des transferts de revenus en direction du capital financier.

En troisième lieu, parce que Macron a fait de cette lutte un symbole de sa souveraineté sur les classes. Gagner cette bataille, pour lui, c’est liquider toutes les possibilités de lutte de classes et d’agrégation d’une opposition politique de classe pour les années à venir. C’est ce qu’ont fait Thatcher avec les mineurs britanniques ou Reagan avec les contrôleurs aériens. Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui, le néolibéralisme est en crise. Et vous êtes en train de le démontrer avec force.

Karim, Technicentre du Landy : Notre statut serait un privilège remontant à une époque révolue. Qu’est-ce qu’un droit et qu’est-ce qu’un privilège aujourd’hui selon vous ?

Un privilège, c’est une propriété, un statut, une condition qui exclut les autres. Votre statut n’exclut personne. Vous ne l’avez pas conquis pour exclure. Bien au contraire, vous souhaiteriez que l’ensemble des travailleurs puisse en bénéficier et, avec votre lutte, vous vous battez en ce sens. Un privilège, au contraire, c’est le statut des riches, des richissimes, ceux pour qui on a aboli l’ISF –ce qui exclut les citoyens d’une distribution moins inégalitaire et de droits qui pourraient en découler. Voilà ce qu’est un privilège.

Ceci étant dit, l’attaque contre le statut des cheminots est bien évidemment un prétexte pour imposer la privatisation de la SNCF ainsi que l’ordre social néolibéral à des secteurs du monde du travail qui, jusqu’à présent, y avaient résisté. Mais il y a un élément idéologique ultérieur dans la tentative qui est faite d’enlever leur statut aux cheminots : ce statut a été et demeure une conquête collective. Et c’est ce contre quoi les patrons sont vent-debout. Ils sont prêts à concéder des privilèges individuels mais ils refusent toute conquête « commune ». Il suffit de regarder ce qu’il se passe du côté de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes : après avoir expulsé les occupants, on leur permet de revenir uniquement à la condition qu’ils acceptent de souscrire à des contrats individuels. En aucun cas ils ne peuvent déposer des projets communs. Contre votre statut, on a brandi l’étendard de l’individualisme. La bataille contre votre statut est également une bataille symbolique au nom de l’individualisme.

Laura, aiguilleuse au Bourget : La grève pourrait se durcir dans la durée. On parle de nous comme des preneurs d’otages, qu’en pensez-vous ?

Ceux qui vous accusent de « prendre la société en otage » oublient que la société dans laquelle nous vivons est une société classiste, c’est-à-dire une société traversée par la lutte des classes. Les cris d’orfraie des patrons qui dénoncent une lutte ouvrière qui les prendrait en otage sont assez comiques, alors que la lutte des classes, ils la développent, eux, tous les jours. Comme si eux-mêmes ne prenaient pas en otage le monde du travail : « soit tu bosses au prix que je fixe, soit je te condamne à la misère ».

Mais au-delà de cet aspect comique, il faut tout de même reconnaître que ce genre de déclarations découle d’une certaine peur, chez les patrons. Notamment ceux qui ont vécu les grèves de 1995, à l’instar d’Edouard Philippe qui était, à l’époque, porte-parole de Juppé ! Ils sentent la convergence des luttes, surtout si la convergence s’inscrit dans la durée.

Ils craignent la construction d’un véritable mouvement politique des travailleurs, dans cette phase d’agonie de la social-démocratie que nous traversons. C’est ce qui a manqué à la fin de cet extraordinaire combat de 1995, même si la nécessité d’aller dans cette direction se faisait sentir. J’avais, à l’époque, interviewé Bernard Thibault [qui se trouvait à la direction de la CGT cheminots] qui m’avait dit : « soit les partis politiques de gauche sont capables d’une forte rénovation, rapidement, pour se mettre en phase avec le mouvement social, soit, si ce n’est pas le cas, le mouvement social saura proposer des réponses politiques inédites ». Mais les choses ne se sont pas passées ainsi. Est-ce qu’on veut, encore, aujourd’hui, être pris en otage par ces défaites ? Dans cette même interview, Thibault rajoutait que « les travailleurs eux-mêmes doivent soutenir la dimension politique de la lutte et, par conséquent, se réapproprier la politique ». C’est une ligne tracée pour aujourd’hui. Pour que les patrons soient, réellement, les otages de notre combat.




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