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Genres et Sexualités

#1917 « L’émancipation des travailleuses sera l’œuvre des travailleuses elles-mêmes »

Toulouse Le Mirail. Enthousiasme autour de la conférence-débat sur "Les femmes, l’Etat et la révolution"

La quatrième séance du séminaire « Marx aujourd'hui » de l’université du Mirail, consacré ce printemps au centenaire de la révolution russe de 1917, s’est tenue ce lundi 13 mars. Introduite par Anna, étudiante en master, militante syndicale et politique, cette séance spéciale, portant sur « Les femmes, l’Etat et la révolution », avait un double objectif. Présenter le rôle des femmes dans le processus révolutionnaire de 1917 et la législation extraordinairement avancée que la révolution russe et les bolchéviks en particulier ont instituée dans la foulée de la prise du pouvoir en octobre, mais aussi dialoguer, ce faisant, avec la situation et les débats stratégiques du mouvement féministe actuel. Quelques jours après la journée internationale pour les droits des femmes du 8 mars, ce sont plus d’une quarantaine de personnes enthousiastes qui ont participé à l’événement. Julian Vadis

De la Conférence internationale des femmes socialistes aux ouvrières du textile à Petrograd

Anna, militante du NPA et membre de la rédaction de Révolution Permanente a consacré une part importante de sa présentation d’abord à la condition des femmes en Russie avant la révolution, puis aux importants mouvements féministes de l’époque qui, à partir de 1914, vont voir les courants féministes bourgeois et ouvriers se déchirer autour de la question de la guerre. 6 mois avant la conférence de Zimmerval qui en confirmera l’orientation, la dynamique de la Conférence Internationale des Femmes Socialistes impulsée depuis 1910 et son mot d’ordre en 1915 de « guerre à la guerre », sur les mêmes lignes que Lénine, permet de comprendre le degré de radicalité et de politisation qui animait les ouvrières du textile à Petrograd, qui ont allumé le brasier de la révolution de février 1917.

Issu d’une riche tradition militante, le mouvement féministe de la Russie du début du XX° a été particulièrement révélateur de l’antagonisme de classe, les conditions de vie et de travail des ouvrières ou des femmes de moujiks (paysan pauvre) n’ayant pas grand-chose à voir avec celles de la tsarine. Plusieurs figures majeures de cette période, telles que Alexandra Kollontaï et Clara Zetkin, ont été largement évoquées, que ce soit leurs personnalités, leurs œuvres ou leur rôle dans la construction non seulement d’un mouvement féministe révolutionnaire, qui valut à Kollontaï, par exemple, exil et emprisonnement, mais aussi dans la création de nouvelles institutions dans la foulée d’octobre 1917.

Et si une chose a frappé le public, c’est bien la nature extrêmement avant-gardiste pour l’époque des droits alors obtenus par les femmes, en particulier au travers du code de 1918 : égalité civile homme-femmes et droit de vote dès l’époque du gouvernement provisoire, droit de demander le divorce, reconnaissances des enfants nés hors mariage, mais aussi la socialisation des tâches domestiques au moyens de laveries, crèches et cantines communes… Sans parler de la dépénalisation de l’homosexualité avec droit au mariage pour les couples homosexuels, ou bien encore le droit de changer de sexe sur son passeport, programme des plus offensifs sur le terrain des luttes qui, aujourd’hui, sont celles des LGBTQI. A quoi fit écho la défense profonde de l’auto-organisation des femmes, non seulement avec la Conférence Socialiste, mais aussi au sein du parti Bolchévik avec la création d’une section autonome dirigée par et pour les femmes – que cette formule de Lénine, dans les années suivant la révolution, résume bien : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, l’émancipation des travailleuses sera l’œuvre des travailleuses elles-mêmes »

Lors de l’exposé a été rappelé que les dates auxquelles une partie de ces conquêtes ont été obtenues dans un pays comme la France (1972 pour l’IVG, 1982 pour la dépénalisation de l’homosexualité…), mais aussi le fait que toutes ces avancées ont été violemment attaquées, parfois carrément détruites par Staline, expression parlante du fait que cette contre-révolution bureaucratique s’est imposée aux antipodes du combat socialiste inaugural et de ces premières institutions, que les révolutionnaires jugeaient eux-mêmes comme encore insuffisantes en soi, comme des leviers transitoires vers des transformations encore plus radicales (par exemple dans la dissolution du mariage au profit de la pure union libre).


De 1917 à 2017. Quel féminisme révolutionnaire aujourd’hui ?

Le débat est donc parti de cette évidence qu’il faut tirer les leçons de l’Histoire et se ressourcer dans ce qu’elle a de plus révolutionnaire pour aborder les tâches à venir d’un féminisme révolutionnaire et lutte des classes. Or il est d’autant plus central de se pencher sur cette facette méconnue de l’histoire de la révolution russe que la situation actuelle, comparativement, va dans le sens d’une vaste régression historique. Les femmes composent encore en grande majorité les secteurs les plus pauvres de la population à travers le monde, elles subissent au quotidien une violence physique et psychologique, et une subalternation sur tous les plans, du salaire aux droits civils. Nombre d’événements et de processus profondément réactionnaires marquent, de plus, la dernière période : Election de Trump, interdiction de l’IVG en Pologne, Manif pour tous en France etc.

Ce qui explique que l’année 2016 a aussi été l’année du retour en force du mouvement féministe partout dans le monde. Des Etats Unis et des manifestations massives contre l’investiture Trump aux mobilisations polonaises en passant, bien évidemment, par l’appel combatif et les manifestations du 8 Mars. Cette situation est d’autant plus propice à ne pas seulement mener des luttes défensives, mais aussi offensives, sur le terrain d’auto-organisation des femmes, de l’égalité juridique et politique et surtout de l’égalité réelle dans la vie quotidienne, etc., questions stratégiques des plus cruciales dont la révolution russe a montré qu’elles ne devaient n’avait pas à être posées en marge du mouvement ouvrier, mais au contraire, comme une de ses composantes essentielles.

Outre certaines clarifications historiques, le débat a logiquement prolongé l’idée centrale selon laquelle le combat contre le patriarcat, même si celui-ci est largement antérieur au capitalisme, et contre ce dernier, sont à penser organiquement, ces deux systèmes s’autoalimentant dorénavant au grand profit du capital, base sur laquelle le mouvement Pan y Rosas en Amérique Latine, par exemple, s’est constitué et se développe actuellement. D’autres questions ont également surgi, le besoin d’utopies pour nourrir un positionnement imaginatif et offensif, et pas seulement défensif, ou encore des questions plus éloignées au premier abord, comme celles de de « l’arriération » d’un pays comme la Russie à l’époque et du sens qu’un tel terme revêt, au encore du « productivisme », etc., questions assurément légitimes pour un marxisme révolutionnaire du XXIe siècle.

En résumé, une soirée particulièrement dynamique et réussie, en particulier un lundi soir ! Ce qui, souhaitons-le, préfigure les prochaines dates du cycle, qui se tiendront les lundis 27 mars et 24 avril.




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