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Notre classe

Vu sur le site du NPA

« Tous les magasins Tati de France sont menacés »

Entretien. Salariée chez Tati, Hakima Djellouah y est déléguée syndicale nationale CGT. Nous l’avons rencontrée à l’occasion du rassemblement intersyndical du jeudi 4 mai devant le magasin de Barbès, puis interviewée par la suite.

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Pourrais-tu nous faire un compte-rendu de cette journée d’action du 4 mai devant le « paquebot », comme les salariéEs nomment le magasin historique de Tati Barbès ?

Je pense que c’était une bonne chose de faire cette journée d’action, on aurait même dû la faire bien plus tôt. Le résultat est que, suite à la mobilisation, nos salaires nous ont enfin été versés... Déjà ! Ensuite, tout devait être bouclé le 29 mai, et finalement le tribunal a décidé de renvoyer à six mois la décision du choix d’un repreneur pour mieux approfondir les dossiers, ou trouver d’autres repreneurs qui pourraient être intéressés. C’est une bonne chose.

On aurait peut-être pu être plus nombreuses si nous n’avions pas été prises de court, car il y a encore d’autres magasins qui auraient pu se joindre à nous, mais malheureusement il y a toujours la direction qui fait pression pour dissuader les salariéEs. Bon, je les comprends un peu, car avec des salaires en moyenne de 1 200 euros net, ce qui est misérable : avec ça on ne vit pas, on survit, mais moi, je dis qu’il vaut mieux perdre une journée, ou deux, ou trois, que son emploi !

Combien de magasins ont été ­touchés par le mouvement ?

Il y en a à peu près une bonne dizaine sur la région parisienne, dont cinq complètement fermés. Avec surtout le grand magasin de Barbès. Ceci étant, on est là pour tous les Tati de France et pas seulement pour Barbès, même si c’est le plus gros volume... S’il y d’autres mouvements à faire, ça touchera tout Paris.

Comment se comporte la direction et la hiérarchie lorsqu’il y a un mouvement ?

Depuis la grève de jeudi dernier, ils ont cessé les pressions, mais avant cette journée, il y a eu des pressions sur les salariéEs : « Faut pas la faire, les repreneurs vont avoir un mauvais œil sur nous, n’y allez pas, il va y avoir de la visite dans les magasins... » Si vous écoutez certains salariéEs, on a l’impression que ça ne les concerne pas, ils vous disent : « Nous on est sûrs d’êtres repris »... Comment ça ne vous concerne pas ? C’est votre directeur qui vous a briffé ce matin en vous disant de ne pas vous inquiéter ? Moi, je peux vous dire que dans certains magasins, personne ne sera repris... Comment leur faire comprendre ? C’est une bataille qu’on mène, nous, les syndicalistes. On tourne dans toute la France pour les mobiliser. Il y en a qui sont proches de la retraite et qui disent ne pas être concernés, d’autres qui disent « oui, mais si je fais grève, peut-être que je serais mal vu et ne serait pas repris... » Alors que pas du tout, la grève est un droit constitutionnel. On est là pour sauver nos emplois, c’est tout à fait logique non ? Si on n’a plus d’emploi, comment on fait ? Qui va payer nos loyers ? Comment va-t-on payer la cantine de nos enfants ? J’essaie de les réveiller, mais des fois, c’est compliqué quand il y a les directeurs... Pourtant ils peuvent être touchés eux aussi !

Nous ne serons pas tous repris. Après, il y aura une deuxième session de repreneurs et ce sera un PSE. S’il y a un PSE, ce sera à minima, et le PDG d’Eram nous donnera le strict minimum. Nous, nous voulons notre dû pour les 15, 20, 30 années qu’on a passées chez Tati.

Au rassemblement de jeudi, on a aussi vu des militantEs d’autres enseignes du commerce, comme la FNAC ou Monoprix. Qu’en penses-tu ?

Ben justement, c’est parce que ça concerne tout le monde... Il y a pas mal d’enseignes qui se cassent la figure, on a déjà vu Mim qui s’est cassé la figure, la Halle aux chaussures et d’autres également qui ne fonctionnent pas tellement. Peut-être que dans les prochains jours ou les prochains mois, ça sera à leur tour ! C’est pour cela que je pense que ce serait bien de faire un autre mouvement, que tous les salariéEs se rejoignent et qu’on soit une force dans le commerce. J’ai l’impression que lorsqu’il y a une manifestation, le commerce n’est pas très présent. C’est malheureux parce que c’est pourtant une branche où l’on gagne très mal sa vie.

Comment la présence de soutiens au rassemblement du jeudi 4 mai a-t-elle été perçue par le personnel ?

Très bien ! On a eu la visite de Philippe Poutou, on ne s’y attendait pas, c’est une bonne chose. Ça nous a donné plus de force et de courage. Heureusement qu’il y a des gens comme lui, parce qu’au niveau de la présidentielle, Macron, Marine Le Pen ou les autres, ils ne sont pas venus... Ni François Hollande qui prétend suivre le dossier. On a été reçues par Mme El Khomri, mais pas un geste. Pas une seule fois ils n’en ont parlé à la télévision... Franchement c’est vraiment très triste, mais bon, j’ai l’impression que ça ne les concerne pas !

Évidemment, maintenant eux aussi, ils vont céder leur place, mais nous on sera sur le carreau... Il y a quand même 1 720 employéEs à sauver ! Même si on en sauve 1 000 ou 1 100, il y en aura 600 sur le carreau. On n’a pas encore les listes de qui est gardé et de qui ne l’est pas, mais ça va être très dur. Je sais que les salariéEs de Whirpool vont avoir 65 millions d’euros pour leur Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), je suis contente pour eux, mais j’espère que pour nous ça va être de même...

Mais de toute façon, on ne lâchera rien, c’est notre bataille. Tant qu’on est là, nous la CGT, et j’espère que les autres syndicats vont se mettre avec nous parce que ça concerne tout le monde !

Donc nous espérons avoir gain de cause et qu’il y aura un suivi, des formations... Parce que la moyenne d’âge chez Tati, c’est plus de 40 ans, une grosse majorité de femmes évidemment, avec des enfants, des femmes seules, divorcées, veuves, etc. Donc ce serait quand même une bonne chose pour elles et pour eux que le mouvement aboutisse, je l’espère de tout cœur.

Tati, c’est un grand symbole dans le quartier pour les classes populaires. Le personnel y est-il ­attaché ? Souhaitez-vous que cette enseigne continue à exister ?

Oui, tout à fait, on aimerait que cette enseigne reste. Bientôt 70 ans que Tati existe. Moi j’ai 50 ans : ma génération, on a tous été avec nos parents chez Tati... Dans le monde entier, Tati est connu. Donc on aimerait qu’un repreneur achète carrément tout le groupe et évite une reprise à la découpe. Mais j’ai aussi envie de dire que l’on n’est pas là pour sauver Tati Barbès, mais avant tout les salariéEs. La presse et le télévision ne parlent que de Tati Barbès, mais ce sont tous les magasins Tati de France qui sont menacés.

Dans ce quartier très populaire, la solidarité avec la grève pour la sauvegarde de l’emploi peut-elle s’articuler avec l’opposition à la fermeture du magasin ?

Oui, la diffusion de tracts au public, de pétitions, c’est bien ! J’espère que les partis politiques et les associations se joindront à notre combat. Il existe une pétition qui a recueilli 3 500 signatures, j’aimerais bien en avoir beaucoup plus parce que celle-ci sera remise au PDG d’Eram. Il y aura sûrement de nouveaux rassemblements, ce serait bien que tout le monde nous rejoigne !

Propos recueillis par Alain Pojolat

crédit phot : DR




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