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Interview. #LicenciéPour3FoisRien

Toyota Valenciennes : Licencié pour être allé aux toilettes, il poursuit son employeur en justice

A Toyota, connue comme « l’usine du désespoir », les sanctions ne cessent de tomber contre les travailleurs. Le 23 septembre dernier, un rassemblement était organisé par la CGT devant l’usine d’Onnaing, pour dénoncer l’acharnement subi par les travailleurs de Toyota comme de PSA, à Valenciennes ou ailleurs. Les intervenants ont dénoncé la discrimination syndicale dont ils sont victimes, les coups de pression psychologique qui s’ajoutent aux conditions de travail exécrables. Le cas de Christelle est emblématique, cette travailleuse qui avait tenté de se suicider à l’usine le 6 juillet dernier et que la direction a honteusement mise à pied alors qu’elle était à l’hôpital. Ce mépris criminel a provoqué l’indignation des ouvriers, et la direction de Toyotaa dû reculer partiellement, en réduisant la mise à pied de quinze à trois jours. Mais ce recul ne suffit pas et Christelle continue aujourd’hui à se battre, soutenue par la CGT, pour l’annulation de sa sanction et pour que sa tentative de suicide soit considérée comme un accident du travail.

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Un autre cas d’acharnement de Toyota contre ses travailleurs est celui de Ludovic Milice, licencié de la même usine en octobre 2012 au motif de s’être absenté aux toilettes pendant les vœux du président du groupe. Aujourd’hui, il conteste son licenciement en justice et passera devant la cour d’appel de Douai mardi 13 octobre prochain. Nous l’avons interviewé.

Propos recueillis par Flora Carpentier

Tu as été licencié par Toyota en 2012, peux-tu nous raconter ce qu’il t’est arrivé ?

Oui, j’ai été licencié le 17 octobre 2012 à 21h, des agents de sécurité m’ont mis dehors 38 minutes avant la fin de ma journée de travail. Je sortais de cinq jours de mise à pied pour non port du gilet jaune, alors que cet équipement n’est pas indispensable : l’usine est éclairée, ce n’est pas comme si on travaillait le long des autoroutes. Ils m’ont viré parce que je me suis absenté vingt minutes pendant les vœux du président pour aller aux toilettes. Ils considèrent ça comme un abandon de poste, alors qu’on n’était même pas en train de travailler ! Du coup j’ai attaqué Toyota aux Prud’hommes, où je suis passé en septembre 2014. Mais j’ai perdu au motif de « non port du casquede sécurité », que j’ai enlevé pour téléphoner. C’est absurde parce qu’on ne peut pas avoir une sanction sur la base de deux chefs d’accusations différents. Dans mon cas ils ont d’abord invoqué l’absence aux vœux du président, puis le non port du casque, le tout en se basant sur le témoignage d’un agent de maîtrise. Du coup je poursuis Toyota en cour de cassation. La plupart des salariés ne peuvent pas se défendre parce qu’il faut payer très cher, mais personnellement j’ai fait le choix de prendre dans mes économies.

Comme d’autres travailleurs, avant d’être licencié, tu avais subi de nombreuses sanctions ?

C’est le moins qu’on puisse dire, à la fin j’étais convoqué toutes les semaines ! En fait tout a commencé en 2003. J’étais intérimaire en carrosserie. Chez Toyota on travaille avec des cadences infernales pour générer un maximum de profit, on a des pauses de seulement huit minutes. On travaillait comme des esclaves, clairement on travaillait pour deux. Du coup je me suis syndiqué à la CGT au bout de 2 mois. Je travaillais avec le maillot Che Guevara et les autocollants CGT sur le casque. Du coup c’était pire, on me demandait d’enlever mes « cochonneries » sur mon casque. J’ai eu 8 sanctions entre 2003 et 2007. Mais je ne suis pas le seul, ils s’acharnent sur nous tous, ils ont viré plein de personnes qui n’étaient pas des salariés protégés. Dans mon cas c’était un licenciement prémédité depuis de nombreuses années.

Tu dis ça parce que tu as déjà fais condamner Toyota pour le non versement d’indemnités de transport ?

Oui, normalement on a le droit à des indemnités de déplacement quand on habite à plus de 6 kilomètres de l’usine. Mais elles ont disparu de ma fiche de paye au bout de 3 ans. Donc j’y ai été franco. Toyota a fait plus de 16 milliards d’euros de bénéfice l’année dernière et ils se permettent de gagner encore plus sur des broutilles. Pour eux, ce n’est rien 22-23€ par mois par salarié. Mais pour nous, c’est beaucoup, et on est très nombreux à s’être fait avoir. Mais il n’y a pas eu de lutte parce que les salariés ont eu peur d’être licenciés. De mon côté, je les ai poursuivi et j’ai gagné devant la cour de cassation début 2012 : Toyota a été condamné à me verser 2000€. Le problème c’est que je n’en ai toujours pas vu la couleur. Pour eux, c’est trop dangereux de me verser cet argent, ça pourrait inciter des centaines d’ouvriers à réclamer leur dû.

Une ouvrière de ton usine a tenté de se suicider en juillet dernier… tout ça c’est le résultat des conditions de travail chez Toyota ?

Oui, comme je disais les conditions sont très dures. On a 8 minutes de pause toutes les 2 heures, seulement 20 minutes pour manger… autant dire qu’on n’a pas le temps de digérer, on est obligés de courir et de s’organiser collectivement pour gagner du temps. Par exemple parfois on envoie un collègue chercher des frites pour tout le monde. C’est comme ça qu’un salarié qui a pris une sanction, parce qu’il était parti chercher des frites avant l’heure de la pause. Ils sanctionnent pour un oui pour un non, pour des frites, une minute de retard…

La salariée qui a tenté de se suicider, elle avait été isolée dans les bureaux, jusqu’à ce qu’elle craque. Elle a même eu une sanction, elle a pris 3 jours de mise à pied, parce qu’elle était partie à l’hôpital et qu’ils ont considéré ça comme un abandon de poste.

Ils cherchent à avoir le minimum de salariés sur les process pour générer un maximum de profit. Chez nous on a 30 à 40% de chômage, c’est un des coins des plus sinistrés de France, donc ils peuvent se permettre de licencier pour ne prendre que des petits jeunes. Ils ont même licencié un interprète japonais sous prétexte qu’il était trop vieux.

Il y a une politique de criminalisation syndicale généralisée chez Toyota ?

Clairement ! Me concernant, ils m’ont d’abord proposé de partir de moi-même, au début pour 3500€ puis ils sont montés à 7500€, ils marchaient au chantage. Et puis comme je n’acceptais pas de partir, ils m’ont isolé au fond de l’usine, et ils me faisaient travailler jusqu’à l’épuisement. Ils me faisaient porter des charges lourdes, c’était très dur. J’ai tenu grâce à ma condition physique parce que je faisais des kilomètres de vélo. L’inspection du travail est même intervenue pour que Toyota mette un terme à ses méthodes d’isolement, mais la direction n’a pas respecté ses engagements.

Ce qui est dur aussi c’est qu’on est surveillé en permanence. Quand il y a des grèves, ils notent les noms des grévistes. C’était intenable moralement, c’est comme si le droit de grève n’existait pas. Il y a un autre collègue qui a été attaqué pour son appartenance syndicale. Toyota avait perdu dans une procédure de discrimination du secrétaire de la CGT mais ça ne leur a pas empêché de lui remettre des sanctions derrière et d’essayer de le licencier.

Ce que tu demandes aujourd’hui, c’est d’être réembauché par Toyota ?

Bien sûr que j’aimerais être réembauché par Toyota. Même si les conditions sont très dures, je sais que retrouver du boulot, après 40 ans, et avec toute la médiatisation qu’il y a eu autour de mon cas, c’est mission impossible. J’en veux beaucoup à Toyota parce que ma santé en a pris un coup, je suis passé de 80 à 100 Kg depuis mon licenciement. Mais j’ai envie de vivre, je ne veux pas être chômeur à vie. J’ai des copains qui sont partis en départ volontaire avec 5000-6000€ parce qu’ils ont craqué, mais ça ne permet de tenir que quelques mois, c’est des broutilles. Et puis, après toutes les souffrances par lesquelles je suis passé, ça serait une fierté d’être réembauché.

En ce moment il y a plein de licenciements abusifs dans l’automobile, chez Toyota mais aussi chez PSA, à Poissy pour une paire de gants, à Saint-Ouen pour un cadenas… Alors je me défends, pour essayer de montrer qu’il ne faut pas se laisser faire. Mais c’est très difficile de se défendre seul, la solidarité est nécessaire.




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