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Notre classe

Réflexions d'un travailleur social

Travail social : statuts, représentations et mouvements de lutte

Ce début de mois de juin a été marqué par l’importante victoire du mouvement des Educatrices de Jeunes Enfants de l’Abri Temporaire d’Enfants de la Société Philanthropique. Ce sont six EJE qui, devant une inégalité salariale inexpliquée et inexplicable entre Educateurs de Jeunes Enfants et Educateurs Specialisés, et face à la volonté farouche de leur direction de conserver l’état actuel des choses, se sont mobilisées pour dénoncer l’absurde injustice de la situation.

Crédit : Flickr – Liliane Polak

Leur grève reconductible, qui a duré 22 jours, est un mouvement particulièrement rare au vu de sa nature et de son ampleur. En effet, le travail social est un secteur très peu agité par les grèves, encore moins reconductibles, et nous ne pouvons que saluer un combat si long de la part d’un petit groupe de professionnelles.

1 - Retour sur le mouvement

Dès le 1er janvier 2016, plusieurs professionnels-elles de la Maison d’Enfants à Caractère Social l’Abri Temporaire d’Enfants de la Société Philanthropique questionnent la direction autour de de la revalorisation des salaires.

Les structures d’hébergement de la protection de l’enfance sont principalement régies par la convention collective 66 et la convention collective 51. Une différence majeure existe entre ces deux conventions : à leur création, des grilles de salaires différentes selon le diplôme du professionnel existaient. Cependant, alors que la convention 66 a réajusté ses grilles pour une égalité salariale en fonction des missions assurées par le travailleur social, la convention 51 n’a pas connu une telle modification, ce qui sert d’excuse aux directions pour sous-payer les Educateurs.trices de Jeunes Enfants, mais aussi les Monitrices.teurs-Educatrices.teurs...

Après plus de deux ans de bras de fer, d’esquives et de pirouettes de la direction, 6 Educatrices de Jeunes Enfants décident de se mettre en grève le 15 mai 2018.

Dès lors, la direction a fait preuve de tout le vice possible pour briser le mouvement : se cacher derrière la convention 51, pointer du doigt l’absence d’action du syndicat majoritaire CFDT (ce dont nous reparlerons plus tard), engager des intérimaires en remplacement, allant même jusqu’à jouer la carte de la culpabilité en mettant en avant de supposées répercussions sur les enfants accueillis.

Le mouvement trouve du soutien auprès d’autres secteurs en lutte, notamment les cheminots, les postiers et le mouvement des catacombes.

Aujourd’hui, le 06 juin, après 22 jours de grève reconductible, la direction plie enfin, les grévistes obtiennent nombre de leurs revendications et peuvent laisser libre cours à leur joie et à leur fierté.

Si ce mouvement et cette victoire restent petits à l’échelle du travail social dans son ensemble, ils constituent un véritable symbole et une démonstration irréfutable de la force d’un mouvement de grève conduit avec détermination, intransigeance et volonté.

2 - Le travail social, un secteur à part ?

Le secteur du travail social est un champ particulier pour plusieurs raisons.

C’est un secteur divisé non seulement entre les différents métiers mais aussi entre les différentes structures, ce qui limite grandement le développement d’une « conscience de travailleurs sociaux ».

D’une part, le groupe des « travailleurs sociaux » est divisé en une multitude de métiers qui correspondent à des diplômes de niveaux différents ou à des missions différentes. Toutefois, sur le terrain et notamment dans les structures d’hébergement, les rôles se confondent souvent et les professionnels sont régulièrement amenés à assurer les mêmes missions. Nous repérons par exemple les Educateurs.trices Spécialisé.e.s, les Educateurs.trices de Jeunes Enfants, les Accompagnant.e.s Educatifs.ves et Sociaux.ales, les Assistant.e.s de Service Social, les Moniteurs.trices-Educateurs.trices, les Educateurs.trices Techniques Spécialisé.e.s, les Conseiller.e.s en Economie Sociale et Famiale. Cette large pluralité des corps de métier fractionne les travailleurs sociaux en couches inégales entre elles, qui ont de ce fait tendance à se mobiliser sur leurs revendications propres, voire, à ne pas prendre part aux luttes des autres corps de métiers des « travailleurs sociaux ».

D’autre part, les travailleurs sociaux sont principalement employés par des associations et sont donc éclatés dans une multitude de structures qui assurent les mêmes missions et ont le même objectif mais dont les employés ne se considèrent pas particulièrement comme étant "dans le même bateau".

Le conflit entre salarié et direction prend souvent le pas sur un conflit qui impliquerait les travailleurs sociaux et les conventions, les politiques sociales ou l’État.

Ce phénomène peut aussi être constaté dans la fonction publique, notamment dans les Agences Départementales de la Solidarité au sein desquelles les revendications des travailleurs sociaux s’expriment principalement sous forme de désaccords avec la direction plutôt que de conflit ouvert avec les Conseils Départementaux.

Nous assistons donc à une division extrême des forces potentielles du travail social qui entraîne une absence de mobilisation massive de ces forces autour de questions centrales, comme par exemple le retard de la convention collective 51 en matière d’égalité et de justice salariale.

Le travail social est également un secteur particulier justement du fait de son caractère social.

Le travailleur social est avant tout un professionnel de la relation humaine, et son travail est indissociable de liens établis avec les personnes accompagnées.

Il découle de ce fait deux constats paradoxaux :

Le travailleur social en lutte défend au moins autant les intérêts des personnes qu’il accompagne que les siens. En revendiquant des budgets et des moyens plus importants, des postes en plus ou des conditions de travail moins indécentes, le travailleur social lutte avant tout pour pouvoir faire son métier et proposer un accompagnement de qualité.

Pourtant, le travailleur social peut rapidement ressentir forte culpabilité à l’idée de se mettre en grève.En effet, la grève signifie « abandonner » ce lien et cette relation développée avec un public souvent fragilisé ou nécessitant un soutien urgent et important.

Ainsi, même si une vision à long terme légitime complètement une action de lutte, la vision à court terme conserve une place privilégiée et paralyse nombre de travailleurs sociaux qui préfèrent encaisser les coups et les attaques, quitte à se sacrifier face à ce dilemme, comme en témoignent les burn-out et les dépressions que nous ne comptons plus.

De ce fait, le travail social n’est pas différent des autres secteurs dans le fond. Il est soumis aux mêmes offensives néolibérales et à leur désir barbare de rentabilité, d’austérité et de rationalité.

3 - Travail social : quelle réalité et quelles perspectives ?

Le travail social est donc un vaste secteur d’activité qui ressemble fort à une cible privilégiée pour le capital : ni investissements, ni bénéfices, le travail social ne rapporte rien et semble avoir un coût trop important aux yeux de ceux qui nous dirigent.

Alors même que les besoins augmentent très rapidement dans certains domaines, comme pour les mineurs non-accompagnés par exemple, les moyens baissent d’années en années. Toujours moins de place dans les établissements médico-sociaux, toujours moins de postes dans la fonction publique, toujours moins de subventions pour les associations d’insertion, toujours moins de moyens pour les centres d’hébergement d’urgence.

Si les politiques sociales répondent clairement à des besoins étatiques, les diverses directions et institutions ne semblent pas particulièrement disposées à les contester, et les appliquent au contraire avec le zèle du bon petit soldat.

Comme l’illustre la lutte « modèle » des 6 EJE de la Société Philanthropique, ces mêmes directions ne reculent devant rien pour imposer ou justifier des mesures inégalitaires et injustes, et dévoilent une sournoiserie ahurissante pour briser les éventuelles contestations, en témoignent les attaques sur la culpabilité qui se placent directement sur le terrain personnel, humain, intime.

Nous noterons également la passivité caricaturale des bureaucraties syndicales, qui semblent peu enclines à mobiliser l’ensemble du travail social sur des questions qui touchent pourtant au cœur du métier et aux valeurs et idéaux portés par la plupart des travailleurs sociaux.

Ce schéma de collaboration des directions et des bureaucraties syndicales n’est pas sans rappeler les phénomènes observés dans tous les secteurs ouvriers et étudiants en lutte aujourd’hui.

Le travail social s’inscrit donc dans le même univers que les autres secteurs du travail, et les travailleurs sociaux s’inscrivent dans le même univers que les ouvriers.

Ils doivent impérativement non seulement défendre leurs conditions de travail et les valeurs qui les animent, passer à l’offensive pour exiger une évolution de leur condition jusqu’à la possibilité d’accompagner les personnes concernées sur une base humaniste, idéaliste et volontariste dénuée de toute logique capitaliste de rentabilité et d’exploitation, mais aussi défendre la cause du prolétariat dans son ensemble, en tant que prolétaire, afin de s’orienter vers une société rationnelle et elle-même débarrassée de l’exploitation inhérente au système capitaliste.

En conclusion, le mouvement des 6 EJE de l’Abri Temporaire d’Enfants de la Société Philanthropique symbolise parfaitement la conduite à tenir pour les travailleurs sociaux.

Armées d’une détermination impressionnante, ces Educatrices Jeunes Enfants ont su s’opposer à leur direction injuste, court-circuiter une bureaucratie syndicale rangée du côté de l’exploitation, et s’allier aux mouvements de grève existants pour rentrer dans une lutte plus large et dénoncer, à travers l’injustice d’une convention collective, la logique capitaliste de l’État.

Leur mouvement a abouti à une victoire vis-à-vis de leurs conditions de travail, et il nous est aujourd’hui permis d’espérer que leur combat contre la convention collective 51 sera source d’inspiration pour les autres EJE soumis à cette convention injuste, mais aussi pour tous les ouvriers qui verront dans ce succès une démonstration de la force de la grève reconductible, et des failles qui lézardent l’apparente muraille infranchissable que représente l’alliance de l’État capitaliste, des directions et des bureaucraties syndicales.

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