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Débats

77ème ANNIVERSAIRE DE L’ASSASSINAT DE TROTSKY

Trotsky, le spectre de la révolution

Une question a suscité l’inquiétude des travailleurs, des jeunes, des intellectuels, des historiens et des écrivains depuis le 20 août 1940 : pourquoi Staline a-t-il fait assassiner Trotsky ?

Dans son roman passionnant L’Homme qui aimait les chiens, l’écrivain cubain Leonardo Padura nous présente un dialogue imaginaire qui a eu lieu en URSS après que Ramon Mercader, l’assassin stalinien, a mis fin à la vie de Léon Trotsky. Dans ce roman, ses participants ne peuvent s’empêcher de dire que ce plan, conçu des années à l’avance était « une exagération. Au vieux on aurait du le laisser mourir dans la solitude ou, dans son désespoir, se tromper et se couvrir de merde. Nous l’avons sauvé de l’oubli et nous avons fait de lui un martyr ».

Mais si cela était le cas, pourquoi Staline aurait-il conçu un plan mobilisant ses agents sur quatre des cinq continents pendant plus d’une décennie, obligeant Trotsky à voyager sur une « planète sans visa » par des expulsions successives, la première de l’URSS, puis la Turquie, la France et d’autres pays européens pour finalement atterrir au Mexique, sa dernière adresse ? Et pourquoi la bureaucratie stalinienne a-t-elle déployée d’innombrables ressources matérielles et de propagande pour calomnier Trotsky parmi les masses, l’accusant d’être un agent de l’impérialisme anglais, allemand, japonais et semant d’intrigues sa trajectoire ?

De toute évidence, et malgré certaines interprétations à la mode dans l’historiographie circulant dans les milieux universitaires, ce n’était pas une simple obsession paranoïaque. Et bien que Trotsky n’ait pas été la seule cible de la bureaucratie stalinienne, comme en témoigne le fait que Staline a procédé à l’élimination de toute la génération des révolutionnaires russes qui avaient dirigé la révolution d’octobre 1917, il y a quelque chose dans la figure de Trotsky qui est particulière. L’assassinat de Trotsky est l’aveu de la bureaucratie soviétique de l’influence énorme qui pourrait être exercée par le créateur de l’Armée rouge parmi les masses prolétariennes de l’URSS et du monde. Et plus encore face aux grands cataclysmes qui se profilaient.

Les taches de la formation d’une nouvelle Internationale Révolutionnaire

Tout au long des années 1930, le PCUS stalinisé et l’Internationale Communiste n’étaient plus l’expression de l’avant-garde prolétarienne, mais la cristallisation de la caste bureaucratique qui avait usurpé le gouvernement de l’URSS. Ils étaient guidés par leurs propres intérêts de caste et contre les besoins révolutionnaires du prolétariat. Cela a été tragiquement corroboré par Trotsky en 1933 avec la défaite sans combat du prolétariat allemand face à la montée du nazisme. Et un nouvel épisode dans la stratégie contre-révolutionnaire du Front populaire menée par l’IC au cours du processus révolutionnaire espagnol.

Depuis 1933, Trotsky est arrivé à la conclusion que le PCUS et le Kommintern ne pouvaient plus être réformés. Pour cette raison, il a consacré toutes ses énergies à l’organisation d’un nouveau parti mondial de la révolution socialiste. En résumant le meilleur de l’expérience de la génération révolutionnaire bolchevique, en passant par les trois révolutions russes, la guerre civile dans laquelle il a érigé une armée de cinq millions de soldats ouvriers et paysans, les contributions énormes des quatre premiers congrès de l’IC, celle du « prolétariat à l’offensive », les conclusions de ses batailles d’idées et physique contre la dégénérescence de l’état ouvrier soviétique et les événements de l’Allemagne et de l’Espagne, Trotsky incarnait le point le plus élevé de ce qui restait de la génération révolutionnaire.

À la fin de la décennie, les trotskystes en URSS, un nom qu’ils ont accepté par respect pour le chef révolutionnaire, mais qui n’a jamais remplacé celui de bolcheviks-léninistes comme ils se nommaient eux-mêmes, étaient une poignée de révoltés obstinés qui ont résisté aux camps de concentration Staliniens. En Europe, en Amérique du Nord et dans le reste du monde ils se composaient principalement de petits groupes. Mais ils avaient une vision claire du scénario stratégique qui commençait à se dessiner au seuil de la Seconde Guerre mondiale. Et ils étaient déterminés à se préparer à intervenir dans les événements que cette guerre réveillerait.

Trotsky et une tâche indispensable

Les marxistes révolutionnaires internationalistes en plein milieu de la Première Guerre mondiale ont participé aux conférences de Zimmerwald et Kienthal pour jeter les bases de ce qui serait une nouvelle internationale révolutionnaire, face à la défection aux bourgeoisies de chacun de leurs pays de la social-démocratie. Trotsky a partagé cette bataille avec Lénine, Rosa Luxemburg, et ceux qui avaient fait face à cette énorme capitulation de la Deuxième Internationale. Tous les révolutionnaires du monde pouvaient entrer dans un wagon de train.

Maintenant, la tâche à laquelle Léon Trotsky a consacré toutes ses forces, était de forger les bases d’une organisation révolutionnaire et internationaliste, à un moment sombre de l’histoire de l’humanité, au seuil de la Seconde Guerre mondiale. Certes, comme le dit Deutscher, à ce moment-là, il se souviendrait des lignes qu’Adolf Ioffe lui avait envoyées dans une lettre qui lui rappelait l’inflexibilité et la détermination de Lénine au milieu de la Première Guerre mondiale : « Mais il m’a toujours semblé qu’il vous manquait cette inflexibilité, cette intransigeance dont a fait preuve Lénine, cette capacité de rester seul en cas de besoin, et de poursuivre dans la même direction, parce qu’il était sûr d’une future majorité, d’une future reconnaissance de la justesse de ses vues ».

Trotsky avait compris son rôle et considérait qu’il était essentiel comme jamais auparavant dans son histoire personnelle. Et là on perle de quelqu’un qui, en 1905, était président du Soviet de Pétrograd, qui en 1917, a dirigé avec Lénine la révolution russe et avait joué un rôle central dans l’insurrection d’octobre, qui plus tard se distinguera en tant qu’organisateur et stratège militaire à la tête d’une armée de cinq millions de soldats ouvriers et paysans, et en plus de tout cela, il a participé comme l’un des principaux orateurs et rédacteurs des documents fondateurs de l’Internationale communiste dans ses quatre premiers congrès. En ce moment, il y avait Lénine, qui avait réussi dans son génie à accomplir cette tâche monumentale. Mais au moment de nager contre le courant de la « nuit noire » du stalinisme, en maintenant la continuité du programme et la stratégie du marxisme révolutionnaire, il a compris que sa place ne pouvait être occupée par quelqu’un d’autre.

Un nouveau parti de la révolution mondiale

Au moment de sa fondation, en 1938, la Quatrième Internationale n’a pas rassemblé dans ses rangs plus qu’un petit nombre de cadres et de militants. Cependant, Trotsky a prédit que la guerre générerait de nouvelles ascensions révolutionnaires, la faillite du stalinisme ainsi que le déclenchement de la Première Guerre mondiale avait sonné le glas de la social-démocratie et que la IVème Internationale deviendrait de masses.

Et non, ils n’étaient pas les seuls à penser cela. Dans le dernier chapitre de sa trilogie monumentale, Isaac Deutscher, le grand biographe de Léon Trotsky, met en évidence le dernier dialogue avant la guerre, entre Hitler et l’ambassadeur de France au Troisième Reich, Robert Coulondre. Il souligne que "Hitler s’est vanté des avantages qu’il avait obtenus à la suite de son pacte avec Staline, qu’il venait de signer, et a fait un panorama grandiose de son futur triomphe militaire. En réponse, l’ambassadeur de France a fait appel à sa « raison » et a parlé des bouleversements sociaux et de la révolution qui pourraient suivre une guerre prolongée et terrible et du coup balayer tous les gouvernements belligérants. « Vous vous voyez en tant que conquérant », a déclaré l’ambassadeur, « mais avez-vous envisagé une autre possibilité : que le vainqueur soit Trotsky ? » En entendant ces mots, Hitler sauta de son siège, comme s’il avait été « frappé à l’estomac » et a crié que cette possibilité, la menace de la victoire de Trotsky, était encore une raison de plus pour laquelle la France et la Grande-Bretagne ne devaient pas se livrer à la guerre contre le Troisième Reich. Ainsi, le maître du Troisième Reich et l’émissaire de la Troisième République, dans leurs dernières manœuvres au cours des dernières heures de paix, ont tenté de s’intimider l’un l’autre et les gouvernements de chacun d’eux en invoquant le nom du proscrit solitaire piégé et cloître à l’autre bout du monde. "Ils sont harcelés par le spectre de la révolution, ils lui donnent le nom d’un homme", a déclaré Trotsky lorsqu’il a lu le dialogue.

Malgré cela, Deutscher critique l’engagement de la construction d’une nouvelle Internationale, à laquelle le révolutionnaire russe s’est consacré pendant une grande partie de la décennie des années 30, considérant qu’il s’agit d’une « entreprise volontariste ». Il souligne surtout que, comme ce n’était pas un moment de montée révolutionnaire des masses, l’activité des révolutionnaires était vouée à rester dans les limites de la marginalité politique. Et il soutient que le caractère « utopique » de son projet a été démontré à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la Quatrième Internationale n’a pas réussi à gagner les masses, malgré les prédictions de Trotsky.

Mais que la Quatrième Internationale n’a pas réussi à gagner les masses après la guerre, cela ne prouve pas que sa fondation n’était pas la seule option stratégique qui correspondait à la lutte pour affronter le stalinisme et la déformation de l’État ouvrier qu’il avait menée. L’autre perspective impliquait d’embellir le stalinisme et d’encourager de fausses attentes que la bureaucratie pouvait se réformer, tout comme Deutscher et une partie du mouvement trotskyste d’après-guerre. L’énorme rôle contre-révolutionnaire joué par le stalinisme à l’issue de la guerre, en liquidant la révolution européenne en France, en Italie et en Grèce, montre qu’il était tout à fait correct de soutenir que seul le programme de la Quatrième Internationale pourrait réussir la montée révolutionnaire d’après-guerre.

L’exactitude de la perspective stratégique de Trotsky est également démontrée par le fait que le trotskysme, en dépit de sa dégénérescence centriste, continue d’invoquer aujourd’hui le « spectre » de la révolution prolétarienne.

En bref, Trotsky était le nom propre de la révolution, même dans le sens qu’après l’effondrement du stalinisme, il serait beaucoup plus difficile de lever la bannière du marxisme révolutionnaire, sans la possibilité de retrouver les combats théoriques et politiques que les révolutionnaires qui lui ont fait face ont donné, en plus d’une stratégie d’ensemble.

Grâce aux batailles de Trotsky et des trotskystes, les nouvelles générations de travailleurs et de jeunes du monde ont une expérience incontournable de la stratégie révolutionnaire à apprendre et à continuer avec cette tâche, la tâche de construire un parti mondial de la révolution socialiste. Et qu’avec la crise économique qui a commencé il y a huit ans et qui donne des phénomènes de polarisation politique et les premiers exercices de la lutte des classes du prolétariat après la grande défaite qui a impliqué le néolibéralisme, on se trouve les révolutionnaires, en train de reprendre leur héritage.

Traducc : Michel Rosso




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