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Débats

Notre histoire

Trotsky, président du soviet de Petrograd (partie II)

L’élection de Trotsky à la présidence du soviet de Pétrograd, le 22 septembre 1917, reflétait de la percée réalisée par les bolcheviks, ayant remporté la majorité de l’assemblée. Elle concrétisait un peu plus la possibilité que la révolution aboutisse à la prise du pouvoir par la classe ouvrière. Emilio Salgado et Jazmín Jimenez

« Nous marchions avec assurance vers le pouvoir »

Dans Ma vie, son autobiographie écrite durant son exil en 1929, Trotsky cite un de ses textes de l’époque de la révolution qui souligne combien, après la tentative de coup d’État de Kornilov, « traqué, persécuté, calomnié, notre parti ne s’est jamais accru aussi rapidement qu’en ces derniers temps. Et de nos capitales, cela gagnera vite les provinces, des villes cela ira bientôt aux campagnes et aux armées... Sans cesser d’être une minute l’organisation de classe du prolétariat, notre parti, sous le feu de la répression, deviendra le véritable dirigeant de toutes les masses opprimées, écrasées, trompées et persécutées ». Au soviet de Petrograd, les bolcheviks élargissaient leur audience, mais aucun d’eux ne siégeaient à la présidence.

C’est ainsi que le 22 septembre, une nouvelle élection est réalisée. « Le soviet comptait beaucoup plus qu’un millier de membres, se souvient Trotsky dans ses mémoires. On votait en sortant par la porte. L’émotion était extrême dans la salle. Il ne s’agissait plus du bureau. Il s’agissait de la révolution. J’allais et venais dans les couloirs avec un petit groupe d’amis. Nous estimions que nous n’aurions pas tout à fait la moitié des voix, et nous étions prêts à considérer ce résultat comme un succès. Il se trouva que nous avions obtenu une majorité de plus de cent voix sur la coalition des socialistes révolutionnaires et des menchéviks. Nous étions vainqueurs. Je devins président du soviet. Tsérételli [dirigeant menchévique de premier plan], en nous quittant, nous souhaita de nous maintenir dans le soviet au moins la moitié du temps qu’eux autres, socialistes, avaient passé à mener la révolution. En d’autres termes, nos adversaires ne nous faisaient crédit que pour trois mois. Ils se trompaient cruellement. Nous marchions avec assurance vers le pouvoir ».

Les soviets, expression la plus aboutie de la démocratie réelle

Les soviets, note Trotsky dans son Histoire de la révolution russe, « sont les organes de préparation des masses pour l’insurrection, les organes de l’insurrection et, après la victoire, les organes du pouvoir ».

Les travailleurs avaient en effet à créer leurs propres organes de gouvernement, les soviets, contre les organes exécutifs du gouvernement provisoire qui poursuivait la guerre. Il leur fallait s’unir au reste des classes populaires et des pauvres des villes et des campagnes pour prendre le pouvoir. Il leur fallait, pour cela, reprendre à leur compte les revendications de l’ensemble des opprimés et de s’en faire les porte-voix, une façon de conquérir l’hégémonie, c’est-à-dire de prendre la direction de la révolution. Pour cela, il fallait l’action d’un parti révolutionnaire s’opposant aux partis conciliateurs pour gagner la direction des soviets, et qui sache distinguer les différents moments de la révolution, sachant quand attaquer ou quand, à l’inverse, battre en retraite, comment se préparer et quand se lancer à l’assaut du pouvoir. C’est là le rôle irremplaçable qui a été celui du Parti Bolchévique.

Face à ceux qui, à cette époque, au cours de la dynamique du processus révolutionnaire, défendaient la démocratie formelle et le suffrage universel, en opposant ces deux catégories aux soviets, Trotsky souligne dans Comment nous avons fait la Révolution russe, écrit au cours de la guerre civile, combien « le critère démocratique formaliste fait peu sens en temps de révolution. La révolution, en effet, se caractérise par les changements rapides dans la conscience de classe. Certains groupes populaires qui gagnent en expérience revoient leurs idées, en forment de nouvelles. Au cours de la révolution, les organisations démocratiques établies sur la base compliquée du suffrage universel finissent aux marges du développement que prennent les idées politiques des masses. Ce n’est pas le cas des soviets. Ces derniers dépendent directement de secteurs particuliers, à l’instar des ateliers, des usines, des mines, des régiments, etc. (…). Les électeurs du soviet restent constamment liés entre eux par les conditions mêmes de leur existence et par leur travail au quotidien. Le député [du soviet] est ainsi constamment soumis au contrôle direct des électeurs et à tout moment ces derniers peuvent lui donner de nouvelles indications, le censurer, révoquer son mandat et nommer un nouveau représentant ».

Le marxisme, par ailleurs, a toujours distingué, indépendamment du terme « démocratie », son contenu de classe. Comme le souligne Lénine dans ses « Thèses sur la démocratie bourgeoise et la dictature du prolétariat » (1919), les soviets sont synonymes de plus grande démocratie pour les masses. « La forme de la dictature du prolétariat, déjà élaborée en fait, c’est-à-dire le pouvoir des Soviets en Russie, le Raete Système en Allemagne, les Shop Stewards Committees et autres institutions analogues dansles autres pays, signifie précisément et réalise pour les classes laborieuses, c’est-à-dire pour l’énorme majorité de la population, une faculté rapide de profiter des droits et libertés démocratiques comme il n’y en a jamais eu, même d’approchants, dans les républiques bourgeoises les meilleures et les plus démocratiques ».

Toujours pour Lénine, cette fois-ci dans « La dualité de pouvoir » (1917), le soviet est un « pouvoir du même typeque la Commune de Paris de 1871, type dont voici les principales caractéristiques : 1) la source du pouvoir n’est pas la loi, préalablement discutée et votée par un Parlement, mais l’initiative des masses populaires, initiative directe, locale, venant d’en bas, un « coup de force » direct, pour employer une expression courante ; 2) la police et l’armée, institutions séparées du peuple et opposées au peuple, sont remplacées par l’armement direct du peuple tout entier ; sous ce pouvoir, ce sont les ouvriers et les paysans armés, c’est le peuple en armes qui veillent eux-mêmesau maintien de l’ordre public ; 3) le corps des fonctionnaires, la bureaucratie sont, eux aussi, remplacés par le pouvoir direct du peuple, ou du moins placés sous un contrôle spécial ; non seulement les postes deviennent électifs, mais leurs titulaires, ramenés à l’état de simples mandataires, sontrévocablesà la première demande du peuple ; de corps privilégié jouissant de « sinécures » à traitements élevés, bourgeois, ils deviennent les ouvriers d’une « arme spéciale », dont les traitementsn’excèdent pasle salaire habituel d’un bon ouvrier ».

Les socialistes révolutionnaires combattent pour une société débarrassée de l’exploitation de classe. Pour cela, il faut un gouvernement des travailleurs et des classes populaires qui exproprie la bourgeoisie parce que même dans les régimes les plus démocratiques, sous le capitalisme, c’est l’exploitation qui se cache ; l’exploitation de la grande majorité de la population par une poignée de propriétaires des moyens de production et des banques. Cette démocratie distincte, pour laquelle nous combattons, la démocratie directe ou soviétiste, est infiniment plus démocratique que sous n’importe quelle autre république bourgeoise. Au lieu de voter une fois tous les deux ou trois ans, dans la démocratie soviétistes, les travailleurs élisent directement leurs délégués qui assument des fonctions exécutives et législatives. Un rapport beaucoup plus direct, donc, dont témoignent les premières années de la révolution russe.




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