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Monde

Daech, bras armé d’Erdogan

Turquie. 32 militants de gauche massacrés à Suruç

A quelques kilomètres de la frontière, dans le Sud de la Turquie, juste en face des ruines de Kobané, un attentat a visé lundi 20 juillet de jeunes militants de gauche kurdes et turcs de la Fédération des Jeunes Socialistes, très actifs dans la campagne de solidarité avec Rojava, le Kurdistan syrien. Les bilans provisoires font état d’au moins quarante et un morts et de plus d’une centaine de blessés. Rivalisant dans l'horreur, les différentes milices liées au pouvoir turc ou qui bénéficient du soutien tacite d’Ankara intensifient leurs assauts contre la gauche et portent leur logique de guerre civile sur le territoire turc. A qui profite le crime ?

Timour Chevket

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L’Etat Islamique en service commandé

Faisant face à une crise politique sans précédent, après que son parti n’a pas atteint la majorité absolue lors des législatives de juin, et alors que les tractations avec les kémalistes se poursuivent pour la constitution d’un nouveau gouvernement, Recep Tayyip Erdogan, président de la République turc et homme fort de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002, déclarait il y a quelques semaines « quel que soit le prix à payer, jamais [il ne permettrait] l’établissement d’un nouvel Etat à la frontière sud, dans le nord de la Syrie ».La menace visait, bien entendu, le mouvement kurde, qui défend l’autonomie de facto qui a été arrachée au Rojava, le Kurdistan syrien. Après le désengagement des troupes syriennes loyales au régime de Bachar al Assad, prises en étau entreles militaires turcs et les soldat du califat qui ont porté leurs coups contre le Rojava et la ville martyre de Kobané au cours de l’automne 2014, les troupes kurdes du PYD, la branche syrienne du PKK, ont réussi à reprendre la ville fin janvier, non sans contradictions, avec l’appui des forces aériennes de la coalition anti-Daech conduite par Washington, puis à effectuer une jonction à Tal Abyad, le 14 juin. Lundi 20 juillet, Daech aurait donc choisi de se venger de ces revers militaires, en orchestrant cette attaque kamikaze contre le Centre culturel de Suruç en visant les civils et les soutiens politiques de la résistance kurde syrienne, l’attentat ayant été mené parallèlement à la conférence de presse organisée dans la ville voisine de Kobané, pour célébrer le troisième anniversaire de la formation de l’administration autonome des trois cantons du Rojava.

Mais Daech n’est pas un acteur indépendant et, derrière l’Etat Islamique, il y a, au bas mot, le soutien tacite de l’Etat turc, à son plus haut niveau, Erdogan jouant à la périlleuse stratégie de la tension. Le financement par différentes fractions de la bourgeoisie turque et par le gouvernement lui-même, à travers le MIT, les services secrets d’Ankara, de l’Etat Islamique ainsi que de l’ensemble des milices se réclamant du djihad en Syrie, au premier rang desquelles le Front Al-Nosra, est un secret de polichinelle. De l’armement en passant par l’appui médical, y compris dans les hôpitaux publics, la frontière turque est la base arrière des meurtriers des peuples kurdes et syriens. Plus que de complicité, il faudrait parler d’un choix politique délibéré des franges les plus réactionnaires de la classe dominante turque.

L’assassinat et la terreur

L’été 2013 et la contestation de la jeunesse à Gezi Park a marqué le début de la fin de la toute-puissance de l’AKP au pouvoir. Erdogan a, par la suite, dû faire face à plusieurs explosions sociales qui ont contribué à tarauder son pouvoir, plaçant l’AKP en difficulté et l’empêchant d’obtenir la majorité absolue à la suite des législatives de juin dernier. Le pouvoir politique turc des islamo-conservateurs a fait le choix, par conséquent, de renouer avec l’histoire la plus violente propre à l’Etat turc. en durcissant son arsenal policier et judiciaire pour tenter de tuer dans l’œuf toute contestation sociale.

L’émergence d’un Kurdistan Syrien autonome, le début du siège de Kobané par Daech il y a près d’un an, le score historique réalisé par le parti de gauche kurde HDP aux élections de juin a contraint Erdogan a revoir sa politique d’accalmie à l’égard de la « question kurde » et du PKK, le Parti des Travailleurs du Kurdistan, avec lequel des négociations secrètes avaient été engagées. Des milices d’extrême droite liées au pouvoir central à Ankara ou agissant avec sa bénédiction ont fait des dizaines de morts en quelques jours, à l’automne 2014, dans les attaques de manifestations kurdes en soutien à Kobané. Durant toute la campagne électorale au printemps dernier, les agressions se sont succédé contre la gauche kurde et turque, largement fédérée derrière le Parti de la démocratie des Peuples (HDP), jusqu’à l’explosion d’une bombe lors d’un meeting à Diyerbakir, fief des forces kurdes, le 5 juin, à la veille du scrutin. Avec l’attentat de lundi, le climat de guerre civile latente a désormais franchi un palier.

Des manifestations de solidarité dans toute la Turquie réprimées

En réaction au massacre, d’importantes manifestations ont secoué Istanbul et de nombreuses villes de Turquie. Elles ont été dispersées dans la violence par la police, à coups de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Les préfets d’Ankara et d’Istanbul ont reçu la consigne de se préparer à toute éventualité et les congés des fonctionnaires de police ont été annulés. Dans la province d’Adiyaman, dans le Sud du pays, c’est un soldat turc qui a été tué hier dans un échange de tirs avec des militants du PKK. Des activistes se réclamant du DHKP-C, un groupe d’extrême gauche clandestin, ont quant à eux mitraillé les façades de plusieurs postes de police d’Istanbul.Dans cette situation tendue et instable, c’est surtout les mobilisations massives dans les rues, qui rythment la vie politique turque par à-coups, depuis juin 2013, que craint le clan Erdogan.

A qui profite le crime ?

En difficulté à la suite des élections de juin, Erdogan est face à deux options. Il pourrait choisir d’appuyer la constitution d’un gouvernement d’union entre islamistes et kémalistes du CHP, ce qui reviendrait à renoncer à une partie de son projet de renforcement de l’AKP, ou alors retourner aux urnes. Selon la Constitution turque, il reste un peu plus d’un mois à Ahmet Davutoglu, désigné par l’AKP, pour négocier avec le CHP kémaliste et constituer un gouvernement de coalition, faute de quoi il faudrait revoter. Certes, et l’AKP, et les kémalistes du CHP, ont condamné l’attentat, mais Erdogan, chercherait-il a profiter du chaos syrien et de son « importation » sur le territoire turc pour menacer d’une entrée en guerre du pays et souder ainsi une majorité de la population derrière lui ? Ilker Basbug, ex-chef d’état-major de l’armée turque exprimait par voie de presse sa réticence à l’idée d’un engagement turc dans le bain de sang syrien, tandis que l’influent général Necdet Özel assure qu’aucun de ses soldats ne bougera tant qu’un gouvernement de coalition représentant la nouvelle Assemblée nationale ne serait pas en place.

Faut-il voir dans l’attentat la main de « l’Etat profond » turc, des secteurs les plus réactionnaires du kémalisme, opposés à toute négociation avec le PKK, ou encore des secteurs des services secrets qui ne répondraient pas complètement à Erdogan ? Faut-il voir dans l’attentat l’œuvre des bandes armées se réclamant de l’islam, qui pullulent à la frontière syrienne, et qui mangent dans les mains de tellement de maîtres, qu’elles s’autonomisent de fait ? Il est probable que chacune de ces hypothèses recoupe une part de la vérité. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le pouvoir va tenter de tirer parti des derniers événements pour se poser en seul garant de l’ordre face à une « dérive syrienne » de la situation dans le sud-est du pays.




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