Genres et Sexualités

Droits des femmes

Turquie. Face à la mobilisation, Erdogan recule sur la loi légalisant le viol sur mineur

Publié le 23 novembre 2016

Jeudi dernier, le parlement turc a voté en première lecture une proposition de loi qui permet au coupable d’une agression sexuelle sur mineur de ne pas être condamné s’il épouse sa victime. Une mesure ignoble, qui vient renforcer l’arsenal législatif et idéologique de l’État turc en terme de domination patriarcale et de légitimation des violences faites aux femmes. L’indignation était générale en Turquie. Des milliers de personnes ont manifesté au cours du week-end tandis que près d’un million de protestataires avaient signé une pétition en ligne en demandant sa suppression.

La situation des femmes turques ne fait qu’empirer

En 2012 Erdogan, alors premier ministre, appelait devant les députés à « former une jeunesse religieuse » en adéquation « aux valeurs et principes de la nation ». Face aux protestations de l’opposition, il a ajouté : « attendez vous du parti conservateur et démocrate AKP [Parti de la justice et du développement, au pouvoir] qu’il forme des générations d’athées ? C’est peut être votre affaire, votre mission, pas la nôtre (…) Vous ne voulez pas d’une jeunesse religieuse, la voulez-vous droguée ? », certains considèrent cette boutade comme une remise en cause de la laïcité, principe fondateur de la République moderne fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk. Cette montée de l’influence des islamistes est due à la mise au pas de l’armée, principal rempart de la laïcité, à cause de ces innombrables cas d’affaires de corruptions. Ce n’est qu’une part de l’agenda de l’AKP qui vise à imposer un islam hégémonique de manière graduelle.

Depuis des années, entre 3 et 5 femmes sont assassinées chaque jour en Turquie, par leurs maris, fiancés, pères, frères, ou autre membre masculin de la famille « Le gouvernement alimente le système patriarcal contre la sécurité de femmes. Dans un pays où les violeurs et les assassins de femmes ne sont pas jugés ni condamnés de manière appropriée, ou sont directement libérées par les tribunaux, les femmes devront prendre leur défense par elles-mêmes » dit Nurcan, engagée depuis longtemps dans la défense des droits des femmes. L’affirmation récente de Recep Tayyip Erdogan, actuel président de la république, selon laquelle « on ne peut pas mettre les femmes et les hommes sur le même plan car c’est contraire à la nature, car leur nature est différente » est particulièrement révélatrice du tournant fondamentaliste du pouvoir turc.

D’autre part, le gouvernement dispose déjà d’un arsenal juridique et idéologique large lui permettant de museler la contestation et de distiller ses idées sexistes nauséabondes. Les articles 216 (atteintes à la religion), 226 (pornographie et publications indécentes), 301 (atteintes à la turcité) et 426, 427, et 428 (caractère provocant et indécent des publications, films, chansons) du code pénal turc en sont l’illustration.

Une loi qui autorise les hommes à violer

C’est dans ce contexte que le parlement turc a voté à la première lecture une proposition de loi qui permet de suspendre la condamnation d’un homme pour agression sexuelle commise « sans force, menace ou autre forme de contrainte de la volonté » sur mineur si l’agresseur épouse sa victime.

Ainsi, « l’AKP a fait passer un texte qui pardonne ceux qui épousent l’enfant qu’ils ont violé » a tweeté un député de l’opposition. C’est mettre la victime à la merci de l’agresseur. Le ministre de la Justice turc, Bekir Bozdag, accusait l’opposition de « déformer la question volontairement » et affirmait que le texte visait à protéger les enfants : « les mariages précoces sont malheureusement une réalité… Lorsqu’un enfant naît de cette union non officielle, le médecin prévient le procureur, et le mari est envoyé en prison, plongeant la femme et l’enfant dans des difficultés financières » a-t-il osé affirmer.

S’il est vrai que le mariage précoce est une réalité en Turquie, et particulièrement dans l’est du pays, où les jeunes filles subissent la pression de leur entourage et sont rarement en mesure de s’y opposer, on voit mal en quoi cette loi permettait de pallier au problème. Bien au contraire, elle aurait permis d’asseoir toujours plus la domination patriarcale des hommes sur les femmes turques et de légitimer les violences qui leurs sont faites. Sans parler des femmes réfugiées provenant de la Syrie, pour qui il est presque impossible de trouver un travail, les hommes profitant de leur situation très précaire pour les épouser sous la contrainte. La cour constitutionnelle turque s’était déjà prononcée en juillet dernier en faveur du retrait d’une disposition du code pénal qui caractérise tout acte sexuel avec une enfant de moins de 15 ans comme un abus sexuel. La seconde lecture au parlement a du reculer sous la pression de la mobilisation.

Une victoire qu’on doit revendiquer mais avec laquelle il faut rester prudent car le gouvernement Erdogan compte bien imposer un futur difficile pour les femmes en Turquie. Des femmes avec lesquelles, il est plus que jamais nécessaire de se solidariser, par-delà les frontières, pour l’abolition de nombre de lois et de mesures sexistes et patriarcales, votées mais aussi de comportement et d’oppressions largement reproduits dans la société.