Notre classe

« Uberisation » du monde du travail

Uber va payer 100 millions de dollars pour que ses chauffeurs ne deviennent pas salariés.

Publié le 25 avril 2016

Uber s’apprête à conclure un accord avec la justice américaine pour éviter que ses chauffeurs ne soient officiellement ses salariés, ce qui impliquerait qu’ils aient des droits ainsi qu’une responsabilité de la compagnie. En fait, cet accord annonce que nos gouvernants et les « démocraties » capitalistes sont prêt à supprimer les droits des salariés en les transformant en « auto-entrepreneurs », accroissant de fait l’exploitation et la garantissant par une précarité permanente.

Léo Serge

Pour clore deux recours collectifs aux États-Unis - en Californie et dans le Massachussetts - qui menaçaient de faire passer le statut de ses chauffeurs à celui de salarié, Uber est prêt à payer jusqu’à 100 millions de dollars (88,5 millions d’euros). La justice américaine s’apprête à officialiser la décision permettant que les conducteurs de cette entreprise américaine restent « des travailleurs indépendants et pas des salariés ». Le patron-fondateur d’Uber, Travis Kalanick, se félicite de cette victoire dans un message publié sur le site internet de l’entreprise.

Pourquoi faut-il que les chauffeurs d’Uber restent absolument des indépendants ?

Eh bien parce que sinon le modèle économique – c’est à dire le taux de profit – d’Uber ne tient pas. En effet, il y a dans le salariat un double salaire : le salaire direct, que le salarié touche pour se loger, se nourrir, acheter des biens, voyager, etc ; et le salaire indirect, c’est à dire les cotisations – qualifiés de charges dans le vocabulaire médiatico-patronal – qui permet d’avoir une retraire, une assurance maladie, etc. Avec des chauffeurs indépendants, Uber ne paye pas la voiture et son entretien mais ne paye pas non plus de salaires indirects – ni retraites, ni assurances maladies ou chômage, rien. Sans compter que personne ne sait comment Uber fixe les prix des courses et combien elle empoche sur ces courses… En fait la suppression du Droit du travail et de l’assurance maladie rend les salariés tellement précaires et faibles qu’ils sont contraint d’accepter de s’auto-exploiter comme des fous pour survivre, accroissant dans le même temps le bénéfice exorbitant de la compagnie qui, en situation de monopole, crée des taux de profit record sur cette exploitation.

Le discours des partisans de cette nouvelle économie anti-salariés – comme Macron – est bien rodé : il s’agit d’un futur inévitable – le There Is No Alternative de Thatcher – et libérateur !

Voici ce que déclare à ce propos l’avocat français d’Uber, Arnaud Tessier :

« Ce statut particulier [chauffeur indépendant] est aussi la conséquence des nouvelles attentes des consommateurs qui recherchent la prestation la plus opérante et au juste prix, explique Arnaud Tessier. Cette nouvelle économie va générer de nouveaux emplois différents où le salariat sera moins privilégié dans certains secteurs. Par ailleurs, au lieu d’un emploi unique et figé, les collaborateurs pourront remplir plusieurs micro-tâches à un rythme qu’ils définiront. On sera davantage maître de son emploi du temps. C’est également une demande de la nouvelle génération qui ne veut plus vivre dans des carcans, dans des formes contraintes, mais être libres de leur temps, de leur organisation. La lecture que nous faisons du Code du travail doit s’adapter à ces nouveaux modes de vie. Il faut changer la grille de lecture. Profitons de ce nouveau vivier d’emplois et ne les rendons pas impossibles avec des réflexes rétrogrades ».

Faut-il vraiment commenter ce discours d’esclavagiste décomplexé ? En fait oui, vous allez y être contraints comme jamais, à des rythmes imposés par l’entreprise dans des micro-tâches débiles, mais ne vous inquiétez pas car c’est inévitable. Et puis, surtout, c’est ça ou rien, puisque c’est nous qui embauchons… ou pas. Un patronat bien décomplexé et qu’on aurait envie de mettre dans les poubelles de l’Histoire, car ces gens-là le méritent bien.

Continuons en dévoilant ce que nos États « de droit » acceptent actuellement. Jusqu’à présent Uber opérait sans aucune règle et régulation ; l’accord avec la justice américaine, qui concerne aujourd’hui 450 000 chauffeurs, implique de nouvelles règles.

Il faudra des règles qui expliquent quand et comment ils excluent leurs chauffeurs ou un processus pour appliquer ces décisions.

Le patron d’Uber annonce également la publication d’une « politique de désactivation » clarifiant pourquoi les chauffeurs peuvent être suspendus, les avertissements qu’ils reçoivent auparavant et les conditions dans lesquelles ils peuvent recommencer à conduire.

En fait la situation était la même en France ou ailleurs : aucune règle ! Le bon vouloir absolu de la société ! En attendant que des règles du genre s’appliquent à l’Hexagone, la direction d’Uber a transmis aux chauffeurs une liste de règles éloquente : « En cas de cas grave et prouvés (alcool au volant, infraction sérieuse au code de la route, prêt de son compte chauffeur à quelqu’un d’autre, violence, drogue etc.), nous sommes contraints de désactiver immédiatement le compte et en informons le partenaire, qui peut venir dans nos locaux pour expliquer et avoir des éléments nouveaux. Il peut arriver qu’un partenaire soit temporairement suspendu le temps d’éclaircir une situation (notamment lors de retours de passagers sur une conduite agressive, manque de professionnalisme, incident avec un passager, etc.). Aucune décision définitive n’est prise sans avoir recueilli les retours à la fois des passagers et des chauffeurs. »

Traduction : il suffira que l’entreprise juge que vous manquez de professionnalisme pour vous virer ! La loi El-Komhri avant l’heure !

Uber c’est en fait le capitalisme sauvage pour seule règle : tout le pouvoir au patronat et un salarié auto-exploité, sans aucune protection et à la merci complète d’une énorme multinationale. C’est donc ça le futur pour Macron et les ultra-libéraux. C’est un cauchemar pour 99% de la société : pas de retraites, pas d’assurance maladie, pas de garanties, pas de Droit du travail… En fait, c’est un retour au XVIIIème siècle ! Un employé qui, de fait, paye ses outils de travail ! C’est donc ça que la société attend ? Bien sur que non. Ce que la société veut c’est de l’emploi mais le seul emploi que les capitalistes veulent nous offrir correspond à de l’auto-esclavage que les dirigeants de cette société cherchent à nous imposer, par tous les moyens.