Débats

Un 15 septembre prometteur sur les universités, et après ? Débats au sein du mouvement étudiant

Publié le 15 septembre 2016

Depuis quelques jours, la rentrée étudiante est marquée par la reprise des hostilités sur le terrain de la mobilisation, dans la continuité du mouvement de ce printemps. Nous en avions publié des échos qui, sans être exhaustifs, témoignent de la détermination de centaines d’étudiantes et étudiants à reconstruire l’affrontement, après une séquence marquée par l’offensive sécuritaire, raciste et islamophobe du gouvernement et de tous les portes-parole politiques des classes dominantes. Au soir de la première journée de manifestation depuis l’été, petit retour sur ce qui s’est fait en région parisienne, avec la réussite du cortège interfac au delà même de ce que ceux et celles qui le préparaient aurait pu attendre. Et sur les suites qui se préparent, avec le défi d’étendre ce qui a (re)commencé. Avec, pour cela, un débat à mener sur les méthodes et les objectifs que nous devons nous fixer.

Guillaume Loïc

Trois cent étudiant-e-s en cortège de lutte ce jeudi malgré la répression

A l’appel du comité de mobilisation de Paris 8, un rendez-vous était donné à toutes les facs d’Ile-de-France à 13h15 au métro Quai de la Rapée. Non pas que nous ayons pour cette station une préférence particulière, ni que nous préférions nous tenir à une certaine distance de la place de la Bastille, d’où partait la manifestation. Il s’agissait tout simplement de faire avec le dispositif policier qui avait fermé tous les accès au métro à part celui-là. Et, surtout, de refuser d’exposer les étudiants mobilisés aux fouilles individuelles et à la répression avant d’accéder au cortège : l’enjeu était de pouvoir se regrouper, et passer collectivement les différents cordons de CRS. Ces derniers ont d’ailleurs vite réagi en cherchant à nous intimider, d’abord en nassant les camarades de Paris 8 une dizaine de minutes avant de les relâcher sous la pression des autres facs, puis en nous bloquant aux abords de la place.

Mais tout cela s’est avéré insuffisant face à la détermination ambiante, et c’est à près de trois cent que nous avons constitué notre cortège en tête de manifestation, devant le carré de tête syndical et derrière le pôle constitué par les courants autonomes. Paris 1 (Sorbonne), Paris 6 (Jussieu), Paris 7, Paris 8 (Saint-Denis), Nanterre (Paris 10), et Paris Sud, en plus de l’ENS Cachan et de celle de la rue d’Ulm, ainsi que des étudiants de Sciences-po, avaient répondu présents, chacun avec sa banderole. Une véritable réussite qui témoigne à la fois de l’existence de noyaux déterminés à reprendre le combat contre la loi travail mais aussi contre son monde sur chaque université, mais aussi de l’arrivée de nouveaux étudiants, notamment des L1 qui ont vécu la mobilisation sur leur lycée l’an dernier. En plus des slogans du printemps, on chantait « Ils ont tué Adama, Zyed et Bouna, à bas, à bas, les violences d’Etat », ou encore « Ils veulent nous diviser, par l’islamophobie, mais tous mobilisés, contre la loi El Khomri ».

Assemblée générale interfac : approfondir et amplifier ce début de reprise

A l’arrivée à République, la place était déjà quadrillée par les forces de répression, et les manifestants ont bientôt été complètement encerclés, toutes les sorties étant bloquées. Même le métro était pris pour cible, et la police a gazé à l’intérieur tout en y retenant celles et ceux qui avaient cru pouvoir sortir de ce côté, provoquant panique et malaises, comme en témoigne une manifestante dans notre édition de ce vendredi matin. Les étudiants auto-organisés ont donc dû renoncer à faire leur AG sur la place, après, d’ailleurs, avoir appris que la présidence de Paris 1 avait une fois de plus fermé administrativement le centre de Tolbiac pour les empêcher de s’y réunir. C’est finalement sur le quai de Valmy qu’un peu plus de soixante d’entre nous, représentants six facs différentes, ont pu se retrouver pour faire le bilan de cette première phase de reprise et penser la suite.

La discussion reflétait une compréhension assez commune de la situation. D’une part, l’enthousiasme de voir que des dizaines d’étudiants se remettent en mouvement sur chaque fac, avec partout des nouvelles têtes. Mais de l’autre, la conscience que nous sommes encore bien loin du rapport de force à construire, et qu’il revient à ce secteur actif et déterminé de s’adresser au reste des étudiants, et de jouer un rôle politique à même de contrer la vaste entreprise de démoralisation, d’intimidation et de division entreprise par ceux qui nous gouvernent. En ce sens, plusieurs interventions sont revenues sur l’offensive raciste qui s’est développée cet été, entre l’islamophobie nauséabonde du « débat sur le burkini » et des violences policières qui sont allées avec, et l’assassinat d’Adama Traoré. Ce dernier avait provoqué une réponse exemplaire de la jeunesse populaire et racisée, autour de la famille de la victime. Une jeunesse qui était moins entrée en scène au printemps, posant par-là même la question de savoir comment unifier les jeunes étudiants et celles et ceux qui ne le sont pas. Le meeting qui se prépare à Paris 1 le 29 septembre autour d’Assa Traoré, la sœur d’Adama, a ainsi été adopté comme une initiative de toute l’interfac, visant à mettre dans une même salle et autour d’objectifs de lutte commun ces différents secteurs de la jeunesse.

L’AG a aussi décidé de répondre à l’appel des étudiants de Rennes 2 de faire du jeudi 22 septembre une journée de lutte et d’actions sur les université, en décidant d’assurer une forte présence au rassemblement qui se tiendra ce jour-là en marge du procès d’un étudiant de Paris 7, victime de la répression comme des centaines d’autres d’entre nous. Cette question est clé en effet pour construire la résistance, aux côtés aussi des huit salariés de Goodyear condamnés à de la prison ferme pour avoir défendus leurs emplois, des syndicalistes d’Air France poursuivis pour l’affaire des chemises, et des milliers d’autres, jeunes, salariés, chômeurs, que le gouvernement prend pour cible pour terroriser toute contestation. Il a aussi été question dans la discussion d’être attentifs aux plans de licenciements et autres applications de la loi travail sur les entreprises, afin que les étudiants puissent apporter leur soutien aux salariés qui se battent. Enfin, l’AG a décidé de prendre en charge la défense d’un étudiant de Paris 1, Abdoulaye, réfugié politique guinéen, qui est depuis deux jours en centre de rétention administrative avant un renvoi dans son pays où il est pourtant persécuté.

Contre tout isolationnisme, une politique pour étendre la contestation

Avec les quatre mois de ce grand mouvement contre la loi travail, le paysage a profondément changé sur les universités. L’ambiance, d’abord, avec un large secteur d’étudiants qui a été touché par la mobilisation, reste opposé à la loi, et s’intéresse à la politique. Le PS, qui avait fait des facs une base arrière dans la décennie 2000, voit maintenant le sol fondre sous ses pieds. Sur le terrain de l’engagement, ensuite, des centaines voire des milliers de militants du mouvement sont peu à peu apparus, révoltés par la précarité, par les violences policières, par les mensonges de ce monde. Tout cela ouvre à court terme la possibilité de voir ce secteur se faire levier de la contagion de la contestation à une plus grande échelle, pour peu qu’il sache s’adresser vers l’extérieur, et se doter d’une politique à même d’unir l’ensemble de celles et ceux qui ont intérêt à lutter.

C’est à dire que nous devons éviter à tout prix de nous satisfaire de l’état des choses actuelles, et de nous replier sur nous-mêmes. Eviter de mijoter dans notre sauce, éviter d’agir sans considération pour comment le reste des étudiants, et plus en général les travailleurs et les classes populaires, pensent et vivent la situation. C’est en ce sens, par exemple, que le blocage voté mercredi soir à Paris 1 Tolbiac et mis en œuvre jeudi matin par moins d’une trentaine de personnes, jusqu’à provoquer de fortes tensions, était une erreur : entériner la situation de minorité dans laquelle nous nous trouvons, c’est manquer de radicalité. C’est baisser les bras devant la tâche qui consiste à penser une stratégie à même de contrer les reculs et les divisions que cherche à nous imposer le gouvernement, et que relaient les forces réformistes et bureaucratiques, qui séparent les forces sociales qui devraient lutter ensemble, et qui voudraient restreindre les objectifs du combat qui se mène. Ce travail reste à faire, c’est une tâche considérable, mais loin d’être impossible.

Comités de mobilisation et interfac : des cadres inclusifs et démocratiques à renforcer

Cette tâche, il faut des cadres, des organismes pour la prendre en charge. Au cours du printemps, les comités de mobilisation émanant des assemblées générales sont apparus spontanément comme les mieux à même d’assurer ce rôle, et cela pas par hasard. En effet, ils permettent de confier les décisions qui s’imposent dans toute lutte à celles et ceux qui la mènent et pas à des organismes bureaucratiques, qui parlent au nom du mouvement et veulent le contrôler. La particularité de la mobilisation contre la loi travail sur ce plan tient à la puissance avec laquelle elle a débordé, jusqu’à laisser de côté, la grande organisation qui avait joué ce rôle de contention dans les années 2000 : l’Unef. Les AG et comités de mob’ sont aussi les lieux où l’ensemble des étudiants en lutte peuvent se retrouver, surmontant les divisions de chapelle et permettant de doter le mouvement d’un plan de bataille ainsi que d’une capacité à apprendre de ses expériences, en en tirant le bilan et en avançant. Les coordinations régionales et nationales, regroupant des délégations de chaque AG de fac, ouvrent ensuite les mêmes potentialités à plus grande échelle, et ce n’est pas un hasard si elles ont été historiquement si violemment combattues par tous les adversaires d’une contestation radicale.

C’est donc clairement sur la base de l’expérience du printemps, et parce que la nécessité se fait objectivement sentir de se regrouper dans des cadres communs et démocratiques, que les comités de mobilisation apparaissent déjà souvent comme le meilleur organisme pour reprendre le combat en cette rentrée. Que la direction nationale de l’Unef ait pensé un plan pour les effacer et mise le tout pour le tout pour se refaire une santé, cela n’a rien d’étonnant. En revanche, il est beaucoup plus décevant de voir que Solidaires Etudiant-e-s, syndicat de lutte, qui est pourtant issu de l’expérience des luttes des années 2000, a décidé depuis le mois de mai de les boycotter, et que nombre de ses militants manifestaient ce jeudi 15 de manière identitaire, dans le cortège de l’union syndicale Solidaire. Cette décision va à l’encontre de la tradition dont la fédération de syndicats étudiants se revendique. De la même manière, bien que sur un autre plan, les courants autonomes, qui eux aussi se revendiquent de la poursuite de la mobilisation, tendent en réalité à l’affaiblir quand ils décrivent les cadres de discussion démocratique du mouvement comme s’il s’agissait de relents de parlementarisme institutionnel, quitte à user de pratique qui empêche l’échange et la décision collective dans les assemblées générales. Au contraire de cette politique d’auto-proclamation comme avant-garde du combat en cours et d’imposition de ses propres pratiques, nous avons besoin de prendre le temps de regarder en face l’adversaire, de tirer le bilan de nos forces et de nos faiblesses, et de bâtir un plan qui prenne au sérieux l’affrontement brutal qui est en cours contre les classes dominantes, leur Etat et leur arsenal idéologique et répressif, en se posant véritablement l’objectif d’une victoire.

C’est pour toutes ces raisons que nous avons besoins de cadres d’auto-organisation inclusifs et démocratiques. Après l’expérience du printemps et tout ce qu’elle a promis, et avec les éléments positifs que l’on constate en cette rentrée, ce qui est posé pour le mouvement étudiant n’a rien d’anodin : il s’agit de la possibilité pour lui de se refonder. D’en finir avec une décennie où, malgré des luttes importantes, il s’est toujours trouvé ramené dans le rang, avec ses organisations soit marginalisées, soit inféodées au parti socialiste avec l’Unef et tous les autre satellites « socialistes » destinés à la jeunesse. De reconstruire des organisations étudiantes indépendantes des institutions et de tout relai des classes dominantes, des organisations combatives, en défense des intérêts des étudiants, mais aussi politiques, à la hauteur de la colère et des questions que se pose la jeunesse. Les comités de mobilisation sont aujourd’hui le phénomène le plus vivant et le plus concret qui incarne la possibilité de ce renouveau. Les étendre, les renforcer, les remplir de contenu, les coordonner comme cela se fait en région parisienne avec l’interfac, devrait être la préoccupation de toute la génération qui a fait ses premières armes contre la loi travail et son monde ce printemps. toute la génération qui a fait ses premières armes contre la loi travail et son monde ce printemps.