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Crise capitaliste

Un Lehman Brothers européen ? La Deutsche Bank dans le viseur

Publié le 11 février 2016

Juan Chingo

{}Depuis le début de la semaine, les pires angoisses sont de retour sur le marché du côté de l’une des principales banques européennes, la Deutsche Bank (DB), plongée dans l’incerttude malgré son statut de banque « too big to fail » (trop grande pour tomber).

La réaction des marchés démontre que l’assainissement du secteur bancaire n’est pas terminé et que dans le cadre de l’explosion de la bulle de capital fictif qui s’est accélérée depuis le début de l’année – comme le démontre l’énorme dévalorisation boursière – la guerre financière entre les États-Unis et l’Allemagne s’est exacerbée.

Après avoir souffert lundi l’une de ses plus importantes chutes boursières en 7 ans, la plus grande banque d’Allemagne s’est vu obligée mardi de lancer un message d’apaisement, affirmant qu’elle possédait les fonds suffisant pour faire face au paiement de la dette convertible en actions qu’elle avait émise en 2014 pour 4,6 milliards d’euros pour renforcer son capital (ce qui, en jargon financier, s’appelle CoCos) pour l’année en cours comme pour l’année suivante. Ce message a permis à ses actions de grimper mercredi (et avec elles, celles de toutes les banques européennes). Mais les doutes concernant cette « mégabanque » sont loin d’avoir disparu. Le « marché » doute de sa capacité à remplir ses obligations concernant sa dette à fort risque, comme le montre la forte augmentation de ses CDS ( credit default swaps , couvertures de défaillance) dont le prix a doublé cette année, alors qu’ils ont fondu en bourse de quasiment 50% depuis décembre. Aujourd’hui encore, les actions de la banque sont au niveau le plus bas de son histoire.

Une conférence étrange

Les actions de la DB ont chuté jusqu’à des valeurs jamais atteintes en 30 ans cette semaine et déjà les pertes sur les marchés boursiers et les peurs sur l’économie globale ont conduit les investisseurs à rechercher massivement des investissements plus sûrs. Dans ce cadre, mardi dernier la direction de la DB, John Cryan, s’est vu obligé de publier un communiqué pour rassurer les investisseurs sur le fait que la banque était « absolument solide comme le roc » et qu’elle continuerait à effectuer les paiements programmés.

Ce type de déclaration, inhabituel dans le monde très secret de la banque, a pu alimenter les suspicions sur les événements en cours. Et si les prix des actions ont remonté mercredi, c’est sans doute que le rachat d’une partie de sa dette, pour prévenir toute perte supplémentaire, était en cours.

Une chute de rentabilité record

La banque allemande a enregistré l’année passée les plus grandes pertes des 58 ans de son histoire : à la fin janvier, l’institution bancaire révélait qu’elle avait clôturé l’année avec des pertes nettes de 6,7 milliards d’euros. Ces pertes sont les plus grandes que celles qu’elle avait connu en 2008, en pleine crise financière mondiale, où elle avait enregistré des pertes de 3,9 milliards d’euros. Après l’annonce de ces résultats désastreux, les rumeurs sur sa faillite possible – qui sont allés crescendo au cours de l’année 2015 – se sont intensifiées. Les analystes économiques signalent que l’exposition de dérivés spéculatifs de la banque basée à Francfort ont conduit à des chiffres qui annoncent un effondrement certain : l’argent qui est distribué partout dans le monde par le biais d’opérations financières douteuses a atteint déjà les 67 milliards d’euros, 20 fois le PIB de l’Allemagne en un an (3,6 milliards d’euros). Différents types de problèmes s’accumulent : le géant bancaire s’est vu obligé de payer dans les dernières années 8 milliards d’euros d’amendes imposées par la commission anti-monopole de l’Union Européenne mise en œuvre contre les pratiques de corruption des entreprises, comme la manipulation des Libor, Tibor et Euribor. D’autre part, selon Bloomberg, en seulement trois ans la plus grande banque européenne a du dépenser 7 milliards d’euros dans le paiement d’avocats et de procès pour irrégularités et litiges dans lequel elle était impliquée. Les analystes se demandent si les 15 milliards d’euros liés aux amendes et aux avocats constituent un coût raisonnable supplémentaire dans la fuite en avant de l’une des plus grandes banques du monde sachant que ni l’État allemand ni l’Union Européenne ne veulent la voir chuter. De plus, dans le cadre de la fraude deVolkswagen – qui a obligé le groupe automobile à verser 10 milliards d’euros pour faire face aux amendes et indemnisations – la DB doit avancer cette quantité d’argent, car le Groupe (Volkswagen, Audi, Porsche, Skoda, Seat) a déposé la majeure partie de ses comptes chez le géant financier allemand.

Dans ce cadre, la direction de la banque a annoncé en octobre dernier la plus grande restructuration au niveau interne de son histoire. Dans les prochaines années, ses responsables prévoient le licenciement de 35 000 travailleurs (pour une entreprise qui en emploie 75 000) pour réduire les « coûts » de l’exploitation et l’abandon de 10 pays.

Une banque moins solide qu’il y paraît

L’explosion de la bulle de capital fictif que nous avons expliqué dans un autre article a commencé à être coûteuse. Pendant ces années de festivités financières et boursières, l’un des instruments les plus utilisés par la banque européenne pour renforcer son capital et diversifier ses ressources de financement ont été les CoCos évoqués plus haut. La Banque Centrale Européenne (BCE) a joué un rôle central dans le fait de promouvoir ces pratiques pour renforcer ses bilans1. Ces bons à hauts risques ont été émis de manière généralisée et avec un énorme succès dans un monde où les investisseurs recherchent la rentabilité face à la chute des taux d’intérêts et où on suppose la solidité des banques, et leur redressement après la crise de 2007-2008. En 2011, la banque européenne a émis 10 milliards de dollars dans ces produits, avec une rentabilité qui a atteint les 10%. Cela semblait un marché sûr, et le risque de non-paiement, minimum. En 2015, ils ont été émis à plus de 70 milliards de dollars, avec une rentabilité qui n’a pas dépassé les 4%. Mais l’entrée dans une nouvelle phase de la crise mondiale les a rapidement transformé en un produit duquel ses possesseurs cherche à se débarrasser, car ils pourraient être obligés d’assumer la perte totale de leur investissement.

Différents facteurs alimentent cette possibilité : le danger de l’effondrement des bénéfices par la politique de bas taux d’intérêt (ou, dit d’une autre manière, la réalité que les banques se financent moins chères grâce à la politique ultra-accomodantes des banques centrales, mais l’impact de payer à des prix plus bas est plus grand et, ainsi, leur profit pourrait se voir affectés négativement de manière très importante) ; la nécessité d’une recapitalisation pour éviter une prochaine crise ; et fondamentalement, la détérioration rapide de l’économie mondiale, qui affecte une banque qui s’est appuyé pour croître dans les mal-nommés pays émergeants et la Chine, les matières premières et la financement des infrastructures publiques.

Dans ce contexte, c’est non seulement la DB, mais aussi ses rivales européennes, parmi lesquelles Crédit Suisse ou Barclays, qui se voient mis à sac par quelques investisseurs qui cherchent à se mettre en sécurité dans le panorama économique et financier qui se trouve raréfié. Sans parler de la banque italienne, exposée à un taux de morosité de plus de 16%, un record en Europe, et qui est soutenu artificiellement par un plan de sauvetage fragile que le premier ministre italien, Matteo Renzi, a négocié au début de janvier, en contradiction avec les principes du nouveau mécanisme européen de résolution bancaire.

Un nouveau chapitre de la guerre féroce entre les Etats-Unis et l’Allemagne

Mais si tout cela a des bases matérielles, la persistance et la forte diffusion des rumeurs de faillite d’une banque comme la DB répondent aussi à une manœuvre de la part des Etats-Unis, dans le cadre du scénario de la guerre économique entre Washington et Berlin pour déterminer qui payera les pots cassés de la crise mondiale, avec une montagne de capital fictif, dont il n’existe plus de rentabilité pour l’avenir. Ainsi, entre autres, la banque américaine CITIBANK a affirmé dans une récente note le 28 janvier dernier que les ratios de capital de la DB étaient en dessous de ceux de ses compétiteurs et qu’en 2017 elle aurait besoin d’une augmentation de capital pouvant aller jusqu’à 15 milliards d’euros (une question que la banque allemande a tenté d’éclaircir en niant ce mardi la nécessité d’une telle augmentation de ces ressources propres.

Guerre financière et géopolitique qui agite les eaux du Vieux Continent, en particulier depuis la crise de l’Euro, mais aussi l’intérêt et/ou la nécessité pour l’Allemagne de se démarquer de l’agenda géopolitique que les Etats Unis veulent imposer en Europe,et tout spécialement dans le conflit urkrainien. La réalité est que la nouvelle phase de la crise mondiale, à la différence de l’attitude unifiée des impérialistes face à la crise financière et économique de 2007-2008, peut exacerber les disputes entre les principales puissances impérialistes, ajoutant un élément d’incertitude à la réalité purement économique, dû au fait que le contrôle dans le management de la crise va être mis à l’épreuve d’une manière plus dure que dans le cas de la réponse face à la catastrophe de la faillite de la banque Lehman.

1. Dans le scénario postérieur à la crise de 2007-2008, ceci était présenté comme un titre parfait en cas de sauvetage bancaire : ceux-ci sont les premiers à être convertis automatiquement en actions – avant de recourir, si nécessaire, à d’autres créanciers, - permettant de recapitaliser une banque sans avoir à recourir aux contribuables et aux Etats. C’est précisément pour ces clauses que les propriétaires de ceux-ci sont les premiers à vouloir s’en débarrasser face au rude virage du contexte économique