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#BlackLivesMatter

Un an après le soulèvement de Baltimore

Publié le 24 mai 2016

Au cours des cinq dernières années, la mise à nue de meurtres policiers et des crimes racistes, dont beaucoup ont été filmés, a impulsé des manifestations qui ont revendiqué le slogan Black Lives Matter et qui se sont démultipliés au cours des deux précédentes années. Jusqu’au moment où ces événements sont apparus sur le devant de la scène, le discours hégémonique libéral a insisté sur l’idée que nous avions atteint à une société post-raciale, en particulier avec l’élection d’Obama. Les peuples opprimés et les Noirs en particulier, à cause de leur affrontement quotidien avec le racisme systémique, ne pouvaient pas se permettre le luxe d’avoir ces illusions.

Mythe post-raciale dissipé

Le mythe selon lequel la société américaine aurait surmonté les divisions raciales et l’inégalité a été brisé par la réaction de la population aux meurtres répétés des Noirs par la police. Les protestations ont été menées par les jeunes NoirEs, les femmes et les personnes LGBT qui ont bloqué avec succès les autoroutes, les centres commerciaux et les ponts. Les die-ins (des sit-ins où on fait semblant de mourir) ont eu lieu sur les campus universitaires à travers tout le pays.

En développant des tactiques perturbatrices, les militantEs BLM ont contesté Bernie Sanders sur son estrade, qui laisse beaucoup à désirer s’agissant préoccupations des gens de couleur. On a demandé à tous les principaux candidatEs à la présidentielle à propos de Black Lives Matter et la violence policière. Les candidatEs du Parti démocratique ont créés des plates-formes en ce qui concerne le racisme anti-Noir. Les plates-formes qui n’existaient qu’en raison des perturbations de BLM.

La notion d’une Amérique qui serait color blind est remplacée par une prise de conscience accrue des meurtres et d’attaques des policiers contre les NoirEs. Cependant, les assassinats des NoirEs par la police n’ont pourtant pas cessé. Sur la seule année 2015, 1.134 personnes ont été tuées par la police. L’indignation de certains secteurs de la population et l’organisation de mouvements contre la violence policière exposent le mensonge d’une société post-raciale. Le mouvement Black Lives Matter a eu pour impact de réveler la nature systémique du racisme.

Une ville décousue

Dans un contexte national d’oppression raciale, la ville de Baltimore est un exemple frappant de la ségrégation et de la pauvreté. Depuis 1910, lorsque les autorités locales ont adopté une loi limitant aux NoirEs l’accès dans certains quartiers dans le but de « réduire les troubles civils et de prévenir la propagation des maladies," de nombreuses politiques ont maintenues la ségrégation spatiale. Au fil du temps, la ségrégation raciale formelle est devenue moins admissible et a été remplacé par des pratiques insidieuses qui niaient aux NoirEs l’accès à l’assurance, aux prêts et aux hypothèques.

En plus de la brutalité policière, une confluence de problèmes sociaux et économiques affectent la population noire de Baltimore. Les écoles publiques dans les zones pauvres sont gravement sous-financées et constamment menacées de privatisation et de fermetures, conséquence du fait que les systèmes scolaires sont en grande partie financés par les impôts fonciers locaux. Le chômage est le plus élevé chez les NoirEs : 37 pour cent des jeunes hommes noirs sont au chômage contre 10 pour cent des jeunes hommes blancs. En raison de l’emprisonnement ciblé des NoirEs, environ un tiers des NoirEs ont un casier judiciaire, que les employeur.se.s vérifient avant l’embauche, ce qui rend encore plus difficile pour elleux de trouver un emploi. Cela rend extrêmement complexe de parvenir à sortir du cercle vicieux du chômage, de la pauvreté, des activités illégales et de la prison.

Dans les quartiers noirs pauvres , la police emploie la violence en toute impunité. Leurs actions sont protégées et perpétuées par le système juridique. Seulement 11 des 65 officiers accusés de tirs ayant causés la mort au cours de la dernière décennie ont été condamnés.

La rébellion de Baltimore

Après l’assasinat de Freddie Gray le 19 Avril 2015, les premiers frémissements de la résistance surgirent dans son quartier. Au départ, les manifestantEs étaient des jeunes presque entièrement noirEs, les enfants, et quelques anciens du quartier. Après plusieurs jours, les mobilisations se sont propagées dans toute la ville avec une participation massive par des étudiantEs, des activistes communautaires, les syndicats, les groupes religieux et les organisations politiques de gauche. Les gens sont venus de New York, Charlottesville, Philadelphie et Ferguson, où les communautés noires menaient des luttes similaires contre la brutalité policière.

Les manifestations ont attirées l’attention des unes des journaux nationaux et la cible de la colère des gens s’est de plus en plus dirigée vers les chefs de gouvernement de la ville. La principale demande était pour les fonctionnaires d’interpeller et inculper les officiers qui avaient assassiné Gray.

Après un énorme rassemblement à l’hôtel de ville, les manifestantEs se sont échappéEs et sont passé par Inner Harbor, un quartier commercial haut de gamme au centre-ville de Baltimore. Bouillant de rage, des centaines se sont retrouvées à l’extérieur du Stade des Orioles. Deux véhicules de police ont été saccagés par des manifestantEs, eux mêmes répriméEs par la police anti-émeute lourdement armée. Quelques jours plus tard, des dizaines de lycéenEs noirEs se sont engagés dans une confrontation ouverte avec la police de Baltimore en jetant des pierres. Dans une conférence de presse le soir même, le maire Rawlings-Blake, une femme noire qui a commandé la force de police de Baltimore avec 50% de Noirs, a condamné les jeunes, les a étiquetés voyous et a mis la ville sous état d’urgence. En plus de déployer trois mille officiers de police de Baltimore, Rawlings-Black a appelé en renfort les State Troopers et la Garde nationale. Dans les jours qui ont suivi, l’Etat a réprimé impitoyablement les manifestantEs, en enfermant plus de 480 manifestantEs. La démonstration de la force et les arrestations sans fondement visaient à ramollir le mouvement. Sans se laisser décourager, environ quatre mille étudiantEs des écoles secondaires et des universités à travers le Maryland ont défilé dans la ville quelques jours plus tard.

Un bilan nécessaire

L’acte d’accusation, un acte important par le système de sanction pour un assassinat de la police, était le résultat direct des mobilisations. Les actions les plus audacieuses ont été très spontanées, mais sans ces confrontations, les nouvelles de l’assassinat de Freddie Gray n’auraient pas été entenduesau niveau international et ne serait ce national. En même temps, ces actes isolés, non organisés de rage, à eux seuls n’auraient pas apportés la même conscience et les résultats. Sans le large soutien des travailleur.se.s, des étudiantEs, des syndicats et des organismes communautaires, l’Etat aurait pu simplement éteindre les protestations à travers la répression et refuser d’offrir des concessions.

Après le 1er mai, les mobilisations ont rapidement faibli. Les chefs religieux noirs et les partis politiques réformistes ont applaudi les résultats et se hâtèrent d’amener la résistance de la rue à une fin. Les ministres, le New Black Panther Party et d’autres leaders noirEs autoproclamés ont organisé des rassemblements de clôture de fête en face de l’hôtel de ville, tandis qu’une centaine de personnes étaient encore enfermées dans la centrale de police à quelques kilomètres de là. Une petite minorité a continué à se battre et a exigé que les détenuEs soient libéréEs et leurs charges soient abandonnées. Cependant, la majorité des organisations n’a pas réussi à donner une réponse unie.

Le manque de coordination dans un front unique

Ensemble, les mobilisations massives regroupant des groupes de militantEs, partis politiques de gauche, des syndicats, des groupes communautaires et des étudiantEs sont parvenus à pousser dix mille personnes dans les rues, ce qui entraîné la mise en accusation des assassins de Freddie Gray.
Cependant, le mouvement n’a jamais atteint une réelle coordination entre les différents secteurs impliqués dans les manifestations. Les actions étaient très fragmentées et sans direction. Plusieurs groupes ont refusé de marcher ensemble et au lieu de cela, ont appelé à des rassemblements distincts et concurrents, divisant la force potentielle des mobilisations. Certains dirigeantEs communautaires ont rejetés les manifestantEs des autres quartiers en les étiquetant d’« étrangerEs » plutôt que de les rejoindre dans une lutte commune contre la brutalité policière.

Le manque de coordination et le refus d’appeler à un front unique des travailleur.se.s s’est avéré aller au détriment du potentiel politique de l’insurrection, qui a été trop vite maîtrisé par des concessions minimales de l’État. Un tel front aurait été un pas vers l’union des travailleur.se.s de divers secteurs pour lutter contre la brutalité policière. Ce ne sont pas seulement des questions d’organisations ou tactiques. Le rejet de la tactique du front unique contre la répression étatique et le racisme dénote également un manque de stratégie et de perspective révolutionnaire.

Bien que rares, il y a eu des exemples clés offerts par le monde du travail organisé et prenant position contre la brutalité policière. En 1er mai 2015, la section locale 10 de ILWU (International Longshore and Warehouse Union syndicat des dockers et autres ouvrièrEs portuaires) a bloqué le port d’Oakland pour protester contre la terreur policière. Le syndicat Unite Here a mobilisé ses membres pour plusieurs jours de protestation suite à la mort de Freddie Gray. Plus tard cet été, les étudiantEs diplôméEs de l’université de Californie et les professeurEs de United Auto Workers (UAW) ont adopté une résolution demandant à l’AFL-CIO de mettre fin à son affiliation avec l’Union internationale des associations de police. La résolution a déclaré que la syndicalisation de la police "permet aux policiers de passer pour des membres de la classe ouvrière et obscurcit leur rôle dans l’application de racisme, le capitalisme, le colonialisme, [et] l’oppression." Voici des méthodes que les travailleurs ont su mettre en place pour mener la lutte contre la brutalité policière sur leur lieu de travail.

Tous les travailleur.se.s devraient pousser leurs syndicats pour appeler non seulement pour l’expulsion de la police, mais aussi les faire agir en solidarité avec les communautés opprimées : dans ce cas avec les jeunes NoirEs dans la résistance contre la brutalité policière. Au-delà de toute tactique unique ou d’un geste, il est fondamental pour les syndicats et les gens de la classe ouvrière de s’organiser contre le racisme et pour la fin de l’oppression.

Un mouvement naissant dans l’impasse

BLM est le mouvement politique le plus dynamique aux Etats-Unis aujourd’hui. En organisant les femmes, les jeunes et les personnes LGBT contre la police et les politicienNEs capitalistes, ils appellent à mettre fin au racisme systématique. Le mouvement BLM a mis à mal quelques politicienNEs bourgeoisEs. Les perturbations des campagnes présidentielles, les fermetures d’autoroutes, les occupations et les prises de contrôle de pont ont influencé les politiques de la police locale, les procureur.se.s ont inhabituellement inculpé les flics, des commissaires et des éluEs ont du démissionné, le ministère de la Justice a ouvert des enquêtes (inutiles mais très médiatisées). BLM a attiré l’attention internationale quant à l’incarcération de masse des personnes de couleur.

Très spontanée et politiquement hétérogène, le mouvement a été traversé par les tendances et les pressions de deux idéologies qui se chevauchent : le nationalisme noir et le réformisme.
BLM est un réseau décentralisé, avec des branches qui sont autonomes dans le caractère et l’action. Dans tout le pays, certains désaccords politiques sont articulés. Certains secteurs minoritaires ont accusé l’organisation d’être « cooptée », mais un tel regroupement n’a pas avancé avec succès un programme définissant ces différences politiques ou en étant à même de proposer une alternative forte.
Les tendances prédominantes au sein du nationalisme noir ne sont plus liées à l’idée de sécession ou d’un territoire, mais sont certainement liées à la « sécession » socio-culturelle des NoirEs. Le nationalisme noir est exprimé à travers l’appel pour le leadership noir, à la fin de la suprématie blanche, pour une plus grande égalité et l’accès à l’école et contre la brutalité policière. En dépit de l’histoire militante des NoirEs sous la bannière du nationalisme noir, pour le plus célèbre, les Black Panthers, le développement de ces tendances a conduit à une réponse collaborationniste et inter-classiste au racisme anti-Noir. Cette perspective ne fournit pas une critique de l’« élite noire » qui a atteint des positions de pouvoir (politique ou économique) ; en fait, certains nationalistes noirEs célèbrent cette élite.

Le réformisme, qui se manifeste souvent dans les différentes formes de nationalisme, a trouvé une ample expression dans le mouvement Black Lives Matter. Il est dirigé par la confiance dans les institutions capitalistes et la croyance en une transition en douceur vers une « société libre » ; il se nourrit de l’illusion que les réformes graduelles permettront d’atteindre une société libre et démocratique.
Une cohorte de militantEs noirEs ouvre la voie à l’institutionnalisation, se dirige tout droit vers l’une des principales « tranchées » du capitalisme, en termes gramsciennes, du secteur sans but lucratif. Une tendance à la constitution, à l’entrepreneuriat social et à l’activisme professionnel imprègne la direction nationale de BLM. En outre, de nombreux dirigeantEs de BLM ont plaidé pour les candidatEs présidentiels pour aborder les questions raciales.

Tout en présentant un aspect subversif ou radical dans la pratique, ces militantEs éminentEs cherchent à déplacer les politicienNEs bourgeoisEs vers la gauche ou même devenir eux même politicienNEs. Un activiste important de BLM, DeRay McKesson, a été candidat pour devenir maire de la ville de Baltimore en Avril 2016. Il a remporté trois pour cent des voix et est arrivé à la sixième place. Ce fut la première fois qu’une figure bien connue du mouvement BLM a été candidat. La campagne de McKesson représentait en fait l’aile droite du mouvement hétérogène. Une semaine avant d’annoncer son intention de candidater il a rencontré Obama.

Réformer la police ou détruire le système

Certains militantEs favorisent l’installation des politicienNEs noirs (ou politicienNEs "Black-friendly") bourgeoisEs. Ils émettent des recommandations pour installer des caméras sur les policiers, des formations de sensibilisation à la culture et le « contrôle communautaire » et organisent le Copwatch contre la violence policière. Toutes ces stratégies sont dommageables à long terme, car elles canalisent la rage anti-systémique du peuple par le biais de canaux institutionnels et réformistes, en fomentant la confiance dans les outils du maître et le système juridique bourgeois.

Depuis que la police professionnalisée est apparue dans les années 1820, son rôle principal a été de contrôler les « classes dangereuses » : pour briser les grèves, les arrêts de travail et arrêter "subversif.ve.s" sociaux et politiques, etc. Les radicaux.les, les NoirEs, les immigréEs, les personnes LGBT, les pauvres, les sans-abri et les personnes handicapées qui en sont des cibles constantes. L’Etat capitaliste a un monopole sans équivoque sur l’utilisation « légitime » de la force. La police et leur méthodes meurtrières et avilissantes sont conçues pour protéger la propriété privée de la classe possédante ; ils existent pour protéger le statut quo. La même chose vaut pour la détention et les agents correctionnels, ainsi que la patrouille frontalière.

Comment la communauté pourrait "contrôler" les flics sans exterminer leurs maîtres, la classe capitaliste, et la société de surveillance ? Comment la communauté peut-elle contrôler la police sans détruire l’Etat capitaliste actuel ?

Les régimes capitalistes utilisent et incitent le racisme pour diviser les travailleur.se.s et permettre à la surexploitation de certains secteurs. Comment pouvons-nous mettre fin au racisme, entraîné par le capitalisme, si nous n’organisons pas de résistance contre le capitalisme et la bourgeoisie avec ses partis politiques ?

Le réformisme va à l’encontre de la réalité. La classe capitaliste n’abandonnera jamais le pouvoir et la base matérielle de la production aux exploitéEs et aux oppriméEs pour l’amour du progrès, la démocratie, l’amélioration de nos conditions.

La police est l’ennemi de la classe ouvrière. Même si les hommes et les femmes noirEs sont abattuEs de sang froid par les flics, même après que les États-Unis ai connu une radicalisation et un soulèvement massif du peuple contre la police raciste et la brutalité, les « progressistes » et même les organisations socialistes s’accrochent à la vision erronée que la police forme collectivement une partie de la classe ouvrière.

Certains affirment que la police pourrait un jour se débarrasser de son rôle de briseur de grève, de répresseur, de meurtriers racistes et se joindre à leurs frères et sœurs de la classe ouvrière pour lutter contre leurs maîtres capitalistes. Dans une situation révolutionnaire, quand la lutte de classe aura pris la forme de la guerre civile, et les attaques mutuelles seront ouvertes et sans entraves, il est possible que quelques agentEs de police puissent démissionner de leurs postes et prennent le parti de la classe ouvrière. Cependant, la police, dans sa fonction, sera du côté des capitalistes, comme elle l’a toujours été. En principe en dehors d’un contexte révolutionnaire, cependant, l’idée que la police puisse mener des combats du côté de la classe ouvrière est une notion tout à fait fantastique.

La revendication centrale du "parti du monde des travailleurs", stalinien, pour le contrôle de la communauté de la police révèle le caractère tout à fait réformiste de l’organisation. De même, le fait que Socialist Alternative pousse à la syndicalisation des forces de police est totalement erronée. Les syndicats de police ont seulement appuient dans le sens des politiques réactionnaires, et défendent l’impunité des officierEs et l’utilisation discrétionnaire de la force.

Les défis et le rôle de la gauche

Les travailleur.se.s noir, avec les travailleur.se.s migrantEs, constituent une partie des couches les plus exploitées de la classe ouvrière américaine. En raison du fait qu’illes sont soumis à la double charge du racisme et de l’exploitation capitaliste, illes ont une énergie potentielle pour lutter plus longtemps, plus dur et avec plus de détermination. Ainsi, les travailleur.se.s des minorités ethniques sont un élément indispensable de toute organisation de gauche avec les aspirations révolutionnaires sérieuses.
La gauche peut gagner la confiance de la jeunesse, des personnes de couleur, des travailleur.se.s et des militantEs en luttant en solidarité dans les rues et en offrant un programme révolutionnaire pour mettre fin à la brutalité policière. Une étape progressive dans la construction d’un parti révolutionnaire serait la formation d’un front uni de travailleurs et des travailleuses qui pourraient lutter efficacement contre la brutalité policière.

Traduit de Left Voice Magazine par Thabitha Kotravaï

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