^

Société

De l’Afghanistan aux eaux troubles parisiennes

Un exilé afghan mort noyé à Paris. « Aujourd’hui, Khan, tu m’as fait pleurer des larmes de sang »

« Khan, mon colocataire, mon petit frère, mon meilleur ami, s'est noyé dans le Bassin de la Villette à Paris. Il nous laisse choqués, le cœur brisé. Il nous a quitté pour toujours. Nous avons rigolé, nous nous sommes amusés, nous avons apprécié énormément et maintenant qu'allons-nous faire ? Avec qui vais-je jouer ? Avec qui vais-je profiter ? Ce n'est pas juste. Comment pourrons-nous t'oublier ? Comment pourrons-nous ne plus penser à toi ? Aujourd'hui, Khan, tu m'as fait pleurer des larmes de sang. » Ezat

Tarakheil Ezatwazir et Morgann Barbara Pernot

Crédit photo : Pascal Poggi

Le 8 juillet, une vague de chaleur s’abat sur la capitale. Chez Ezat, ils sont une trentaine d’exilés afghans à s’être réunis pour déjeuner. Sur la photo qu’il me montre, Khan, apparaît, souriant, attablé parmi eux. Dans l’après-midi, quelques convives, proposent un match de cricket. Khan part avec eux pour Fort d’Aubervilliers. Ezat est fatigué, il doit les rejoindre plus tard.

Il est 19.00 quand la dizaine d’Afghans, de retour, traverse le parc de La Villette. Des Parisiens profitent de la fraicheur du bassin. Khan sait nager. Pour les imiter, il plonge du pont. Il rejoint ensuite la rive à la nage. Il plonge une seconde fois. Mais alors qu’il remonte à la surface, il paraît soudain pris d’une grande fatigue. Hydrocution ? Ou une autre de ses crampes douloureuses qui le prenaient parfois la nuit. Le voyant s’épuiser dans l’eau, une femme tente le dissuader de traverser le bassin à la nage. Khan ne l’écoute pas, il veut regagner l’autre rive, les autres l’y attendent ! Il n’y parviendra pas. Il coule une première fois. Trois Afghans sautent dans le bassin. L’un d’eux agrippe même la main de Khan. Mais ils ne savent pas nager. Un badaud, depuis le rivage, tente de les aider. Mais nulle bouée de sauvetage à leur lancer. Lorsqu’ils parviennent à sortir du bassin, c’est sans Khan, qui a disparu sous l’eau. Toute seconde tentative de le sauver est avortée lorsqu’une péniche s’avance sur les eaux bassins. Les Afghans supplient la douzaine d’agents de sécurité du parc postés aux alentours de la stopper : « impossible ». Effarés, les exilés assistent alors au passage de deux embarcations au-dessus du corps de Khan. Bientôt, les pompiers arrivent, alertés par une femme témoin de la noyade. Un pompier plonge sans oxygène. Mais les eaux sont agitées par le passage des péniches et il ne peut retrouver le corps. Il est 19.48 quand Ezat entend les sirènes du second camion, avec à son bord du matériel de plongée. Khan sortira de l’eau une heure après son premier plongeon. Mort.

Son corps est à l’institut médico-légal de Paris. Là-bas, Ezat a pu lui faire ses adieux avant de se rendre au commissariat. Trois jours après le drame, il est 19.00 et je le retrouve au bord du canal. Ezat a réuni les quelques biens que possédait Khan. Pas grand-chose, il était parvenu en France aux termes de son exil il y a seulement 4 mois. Depuis son départ d’Afghanistan, ses proches vivaient de l’argent qu’il leur envoyait, quand il le pouvait. Ni son père, âgé, ni son frère, encore enfant, ne peuvent travailler. Ils sont désormais endettés et endeuillés.
Si Ezat parvient à réunir des fonds, il reposera auprès des siens, en Afghanistan.

Nous apportons tout notre soutien aux proches de Khan, relayons et invitons nos lecteurs à participer à la cagnotte en ligne « Aide à la famille de Khan, exilé afghan mort noyé en France ».




Mots-clés

#AssezDeViesBroyées   /    Réfugiés   /    Société