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Voilà presque trois ans que ma vie a basculé

Témoignage. Burn-out : "Un jour, ce poison n’aura plus d’existence"

Publié le 12 octobre 2016

Parce que cela reste encore un « sujet tabou », parce que des instances se battent aujourd’hui en 2016 pour que cela soit reconnu comme « maladie professionnelle », le burnout n’est pas un symptôme, ni un simple passage de la vie, mais un réel poison.
A l’aube de mes 35 ans, voilà presque trois ans, que ma vie a basculée pour laisser place à un véritable poison qui m’a rognée jusqu’à l’os : le burnout.

Ce récit est dédié à toutes les personnes qui souffrent aujourd’hui, à ce gouvernement qui ferme les yeux sur le mal être des salariés, à l’Amour de ma vie qui a subit aussi ce poison à mes côtés.

On n’y pense pas, tout le monde dira que c’est une dépression, un simple mal-être, un problème de couple, une personne qui n’a pas les compétences professionnelles pour le poste. Et pourtant ce poison peut arriver dans le corps de n’importe qui : épuisement intellectuel, énergétique, physique et émotionnel. Alors oui, nombreux ouvrages, statistiques, références de sociologues vont nous décrire le burnout sous tout ses aspects. Mais le vivre, l’ont-ils vécu. Savent-ils réellement ce que c’est ? Je ne remets nullement en cause leurs études, loin de là, moi je suis juste là pour apporter mon récit, ce que c’est de le vivre. Vous faire comprendre mon vécu, l’expérience de cette descente en enfer avec les dégâts collatéraux.

Propulsée à mes 29 ans à un poste de cadre intermédiaire dans le domaine du social, j’ai commencé à travailler avec des équipes, majoritairement plus âgées que moi. Alors il m’a fallu redoubler de courage, de conviction et surtout de travail. Je devais faire ma place dans le milieu.
Une place « bancale », entre équipe éducative et direction, rien n’est très facile. J’ai rencontré différents types de management de direction, des confrontations d’éthiques, des maltraitances intentionnelles, des incompréhensions de directives de « personnalités » éloignées du terrain, un mal être professionnel qui commençait peu à peu à s’installer. Je ne dirai pas que je n’étais « pas faite » pour ce job, bien au contraire, je savais pourquoi j’occupai ce poste : faire respecter un cadre qui respecte les salariés et les personnes que l’on accompagnaient.
Deux ans plus tard, j’occupe le même type de poste de cadre, toujours dans le social mais au sein d’un foyer accueillant des mineurs de 6 à 20 ans sur décision du Juge pour Enfants. Tant auprès d’une direction, des investisseurs mais aussi des partenaires et des membres du personnel, je devais être la personne responsable des équipes. Une cadence de travail incessante. Des dysfonctionnements, des prises en charge maltraitantes, des injustices au niveau du personnel, des mises en danger quotidiennes des enfants, un personnel en grande souffrance, des astreintes toujours plus lourdes à porter. Des demandes de part et d’autres, toujours dans « le plus », il fallait se surpasser, ne pas compter ses heures et être toujours dans la bienveillance des autres. Occuper ce poste de cadre, il ne fallait pas « baisser sa garde », ne pas « flancher », montrer quelque part que la cadre était « surhumaine ». L’acharnement sur le cadre….. « vous êtes cadre vous faites », « vous êtes cadre, vous savez faire ». Des heures à ne plus compter, des nuits à 3, 4 heures de sommeil, à psychoter à se préparer au jour suivant, une vie personnelle inexistante, car après ses heures sur son lieu de travail c’est le travail qui venait à la maison. Pas faute d’avoir tenté d’y mettre un frein, mais la pression est-elle, qu’on ne peut pas faire abstraction. La spirale du travail prend le dessus et vous possède.

Mes heures de sommeil commençaient à se compter peu à peu sur les doigts d’une main, les larmes coulaient le long de mon visage, les réunions de direction où j’entendais un lourd bourdonnement dans mes oreilles et mon regard partait se réfugier dans le vide. La masse de travail m’envahissait. Ma propre valeur d’éthique venait d’être mise à mal. J’avais beau l’expliquer, l’imposer, l’argumenter auprès de ma direction ; celle-ci faisait la sourde oreille. Nous avons mis en danger et nous avons maltraité du personnel et des enfants. Nous avons tous souffert quelque part de ces directives hors normes. Cette accumulation de souffrance au travail fût un réel cocktail « Molotov ».
Aujourd’hui des salariés souffrent. Cadre. Non cadre. Peu importe. Il y a juste une différence de statut. Nous restons tous des êtres humains à part entière et non des machines.
Alors pour moi, il est important que cette maladie soit reconnue. Il en va de la vie des personnes.

Un échappatoire à cette mouvance du travail…. La rencontre de l’amour ! Des instants qui permettent de prendre un peu de recul, de se vider la tête mais cela ne suffira pas. L’amour finira en véritable enfer : la loi du travail l’emportera. Le burnout. Mon histoire a été la course poursuite après du temps et l’éclatement de ma vie personnelle. Je ne le souhaite à personne. Alors si ce témoignage peut aider des personnes, l’entourage des personnes souffrantes, je dirai juste, ne lâche pas prise. Au « bout du tunnel, il y a de la lumière, et de la vie ».
Il a fallu 2 éléments déclencheurs pour faire « déborder ce vase » déjà bien rempli. Un entretien professionnel dans le cadre d’une embauche au sein d’une autre association. Résultat : « Mademoiselle, vous êtes fatiguée ; vous avez de grandes compétences, capacités professionnelles, je souhaite vous embaucher. Mais vous êtes « à bout  ». Il faut vous reposer avant tout  ». Puis un accident de la circulation, un soir, en sortant encore d’une journée de travail qui n’avait plus de sens éthiquement parlant. L’accident se produit à l’encontre même de la personne qui partage ma vie.

La décente en enfer commença son chemin, à me parcourir chaque jour de ma vie.

Janvier 2014, cette nouvelle vie s’ouvre à nous en ayant quitté région et travail. Je pensais que pour moi, pour nous, ce nouveau départ commencerait. Mais j’avais juste signé des mois et des mois de détresse. Suivi par un psychiatre qui m’a aidée à prendre de la distance sur ma mission de cadre, cela n’a pas suffi. La personne, seule ressource, a été ma compagne.
Le poison a pris de l’ampleur, il s’est répandu partout dans mon corps. Je suis malade. Je ne comprends toujours pas ce qu’il m’arrive. Pourquoi à moi ? Vais-je le comprendre un jour ? J’en deviens insomniaque, je pleurs. Je pleurs constamment, que de lourdes larmes sur mon visage transpercent ma peau. Chaque jour, c’est la même routine. Je passe mes journées seule, dans un 80m2. Je ne voie personne. Je ne parle à personne. Au fil du temps et très rapidement des symptômes apparaissent. Le mensonge, la culpabilité, la jalousie, l’anxiété, le désordre dans « sa tête », migraine accentuée, se réfugier dans les médicaments pour n’importe quel maux, dans l’alcool, mal à son corps tout entier. Plus rien n’est possible. Juste les pleurs. On se réveille, on se dit « je me sens bien, aujourd’hui c’est une bonne journée. Je vais mieux ». Quelques heures plus tard, les pleurs sont là, à se plier en 4 en n’ayant plus la maitrise de son corps ni de son esprit. Un torchon en bouche, mes mains posées sur mes oreilles, je ferme les yeux pour ne plus entendre, ne plus voir et crier aussi fort que je peux tout ce mal être qui m’envahie.

Pleurer. Pleurer. Mentir. Faire semblant. Etre là….. sans être là. Le corps est présent mais pas l’esprit. L’envie de mettre un terme à tout, cette vie qui nous pourrit de l’intérieur, on ne peut et on ne veut plus subir et faire subir. La vie est noire, les gens sont noirs. Leurs conversations n’ont plus aucun sens pour nous, on fait semblant de rire et de passer de bons moments en famille, avec les amis, avec l’être qu’on aime plus que tout. Mais toutes ces personnes nous stressent encore plus, nous angoissent avec leur problèmes, on les écoute parler sans les écouter, nous devenons sourd et muet de tout notre entourage. Un échange de regard avec la personne qu’on aime, un instant de bonheur, de magie, qui en devient même un sentiment d’abandon. De tristesse. De désarroi. On a conscience qu’on lui fait du mal, elle souffre, on le voit, mais on y arrive pas. On n’arrive pas à changer les choses. On détruit tout ce qu’on touche, même notre propre entourage.
Mes mots à ma compagne étaient justes : « je veux mourir », « je veux que ça s’arrête », « j’en peux plus ».

Chaque jour, elle partait travailler, chaque jour je la retenait de force, en pleurs, pour qu’elle ne me laisse pas seule. Chaque jour à regarder des émissions de téléréalité, chaque jour à en devenir boulimique, chaque jour à laisser son corps se dégrader car l’esprit est ailleurs. Chaque jour, elle se demandait si en rentrant elle allait me retrouver vivante ou gisante à terre. Chaque jour était un combat. Chaque jour une déchéance car on a conscience du mal qu’on fait mais on n’arrive à surmonter les choses. Tout est brouillé. Tout est abstrait. On voit le mal partout. La vie n’a aucun sens. La vie est noire. La tête ne suit plus. Notre vie est faussée. On n’ose pas verbaliser le « je ne vais pas bien ». Le burnout s’accapare notre totale existence. Nous n’existons plus. Notre identité est perdue. Qui suis-je ?

Et on fait le grand plongeon. Personne ne peut comprendre notre souffrance. Personne ne sait à quel point on souffre. Personne ne sait que c’est un réel vide à l’intérieur de nous-même. Nous n’avons plus possession de notre existence, de notre âme. Nous devenons poussière. Et puis on plonge parce qu’on veut que tout cesse, se termine, on ne veut plus faire de mal à ceux qu’on aime, à celle qu’on aime.
Ce matin là, il est 5h00. Ma compagne partait travailler. Et comme chaque matin depuis plusieurs mois, je la retenais pour pas qu’elle parte travailler. Et toujours ces larmes. Elle finit par partir travailler comme chaque matin. Seule dans l’obscurité, je n’avais plus envie de la faire souffrir. Ce poison nous rend lâche et inconscient de nos actes. Je voulais en finir. Je me suis retrouvée face à ce miroir de cette salle de bain, à me regarder, à détester le monstre que je devenais. Pour moi ça sonnait la fin de ma vie. On cherchera la facilité pour en finir. On est faible. Alors on prend ce qu’il y a. Ce qu’on trouve. La seule idée qu’on a en tête c’est que tout cesse. Ces bourdonnements dans mes oreilles, ses cris de colères que j’ai en moi, cette incapacité à aller mieux, à prendre goût à la vie, à sourire naturellement ; à profiter des bienfaits de la vie, à ne plus se salir et salir sa compagne ; je ne veux plus vivre ainsi. Je suis à bout de souffle. Je ne veux plus vivre.
Je ne sais par quel miracle encore aujourd’hui ce qui s’est passé dans cet univers car c’est ma compagne qui m’a sauvée. Lorsque j’ai ouvert cette porte d’entrée car j’avais laissé mes clés dessus, et qu’elle commençait à défoncer la porte, j’ai vu son regard et j’ai pris cette carrure de femme où tout allait bien, alors que je voulais juste lui dire : je t’aime. Pardon d’avoir été lâche. Elle n’a jamais su ce que j’avais tenté de faire ce jour là.

Ma compagne a subi cette dégradation du début jusqu’à la fin. La seule personne ressource que j’ai fini par briser. La seule qui m’a comprise et qui s’est sacrifiée pour moi. La seule personne qui me consolait et qui ne m’a pas lâchée. Et pourtant, elle a encaissé. Et pourtant elle a tout subi ; et pourtant, je l’ai détruite. Une bouffée d’oxygène lui aura permis de souffler et de mettre un terme à cette relation qui devenait nocive et destructrice. Même si l’amour était au fond présent, le burnout avait fini par nous détruire totalement.
Nous sommes arrivées aux mains, à la violence physique et morale. Notre relation a été totalement détruite et à volé en éclat.
Ma compagne a été juste merveilleuse et splendide. Un rôle qui ne devait pas être tenue par elle, mais elle a su m’accompagner au fil de ces mois. Au prix de sa vie. Qu’a-t-elle vécue durant tous ces mois ? Son espace à elle est devenue inexistant et elle a été privée d’oxygène. Et même si elle a décidé de se protéger du reste qu’elle pouvait par une rupture, je ne lui en veux nullement. L’amour est toujours plus fort que tout, et je sais, au fond de mon cœur, qu’on se retrouvera un jour car aimer quelqu’un ne se résume pas à avoir juste des sentiments pour l’autre et ce, même si nous avons des étapes à passer indépendamment l’une de l’autre.

Alors oui on pourrait dire, mais pourquoi pas plus de suivi psychiatrique ? Un traitement médicamenteux ? Une hospitalisation ? Et j’en passe. A-t-on une solution miracle alors qu’on se bat aujourd’hui pour que ce phénomène soit reconnue comme maladie professionnelle ? Que la sécurité sociale puisse pouvoir nous rencontrer ? Que les médecins du travail puissent s’entretenir avec chaque salarié posément et exercer leur véritable mission ? En amont il n’y aurait pas des possibilités de réorganisation de management ? Des préventions face au stress ? Au burnout ? De réels écoutes de la hiérarchie envers l’ensemble des salariés ? De véritables instances salariales ? Une véritable prise de conscience de ce profond mal être ?
Il est bien facile de dire à une personne souffrante « va consulter », mais il est déjà trop tard. Trop tard, car lorsqu’on le verbalise à une personne souffrante, cette dernière commence déjà son combat. Cette souffrance à durée pratiquement une année. Une année où tous ces jours se sont résumés à des pleurs quotidiens. Des sanglots. Des envies de mettre fin à ses jours. Le cerveau est déconnecté de la réalité. Nous n’avons plus de prise en main. Le flou artistique. L’attente que tout s’éclaircisse.
La vie est fragile. La vie n’est pas éternelle. Et on arrive à se la pourrir.
Je pourrai parler des heures de ce malheureux épisode de ma vie. Je pourrai vous dire à quel point nous sommes tous différents et que nous ne réagissons pas de la même manière. Mais une chose est certaine, nous restons tous humains avant tout chose.
L’Humain est fragile.
Je ne retravaillerai plus dans les mêmes conditions vécues. Je ne m’en ferai plus pour mon travail. Je ne subirai plus de pression hiérarchique. Le travail… restera au travail.
Aujourd’hui, je suis guérie de ce poison. Alors comment ? Le temps fait son chemin. Essayer peu à peu de se réouvrir vers l’extérieur, rencontrer des gens, réapprendre à aimer la vie. On réapprend à marcher, à manger, à se déplacer, à dormir, à vivre ! Il faut tout réapprendre. Et surtout le faire à son rythme. C’est très long, c’est dur et éprouvant car on se fait violence, mais le bout du tunnel n’est pas si loin. Pouvoir se refaire confiance, savoir ce qui est bon pour soi-même, avoir une estime de soi, de son corps, de ses sens sont les clés de notre bien-être. Je ne travaille plus dans le social (malgré plusieurs tentatives de poste) et je me tourne doucement vers le bien-être. Pour moi la page se tourne sur cette carrière professionnelle. Peut être que j’y retravaillerai. Aujourd’hui je sais ce que je veux vivre à mon travail. Je sais ce que je ne veux plus subir à un poste de travail quel qu’il soit. Je ne veux plus jamais réintégrer ce poison dans ma vie ! Je veux vivre le temps que la vie m’a offerte !

Il est une évidence même que ce n’est pas des ouvrages et des multitudes d’études sur le burnout pour comprendre, observer, que son collègue de travail ou un ami, au visage égaré, perdu en réunion, éteint, absent, transparent de tout, qu’il est en souffrance. Il est du devoir de chacun de prendre son temps à la prise de recul, à porter une attention sur son collègue, son ami, aux dirigeants d’être existant sur le terrain et aux côtés de ses salariés. Le rendement, la gestion, la réduction des coûts, l’augmentation des bénéfices, la cadence du travail, le taylorisme, travailler toujours plus, … qui profitera d’une réelle vie ? Qui profitera d’être « bien » à son travail ? Qui profitera de son salaire pour pouvoir profiter lors de ses congés et à la construction de son projet de vie ?
Le travail se résume-t-il aujourd’hui à une conduite du salarié aux portes de l’enfer ? Est-ce l’employeur qui viendra se recueillir sur votre pierre tombale ? Est-ce que ce sera l’entreprise elle-même qui épaulera et soutiendra ? Est-ce le rôle de la personne qui partage votre vie ? Sa famille ? Non car aujourd’hui la société française ne cautionne pas les salariés en souffrance au travail. Car le burnout reste un fléau duquel notre gouvernement fait abstraction. Ma vie a tenue à un fil. J’aurai pu largement basculer dans l’éternité. Nous ne sommes pas reconnus en tant qu’humain à notre travail. Nous encaissons. Et parfois l’obscurité ne suffit plus, et nous faisons le plongeon dans l’au-delà. Trop de personnes ont et sont détruites. Trop de personnes souffrent et un gouvernement qui ferme les yeux.
A chaque personne qui souffre, à chaque personne qui connait quelqu’un en souffrance, tendez lui la main. Ne le jugez pas. Les mots « ça ira mieux demain », « ne t’inquiète pas », « ça va passer », « secoue-toi », ces mots qui résonnent sur la personne en détresse ne feront qu’accentuer son mal être.
La personne souffrante ne doit pas rester seule, enfermée entre ces 4 murs de son lieu de travail ou de sa maison. Son entourage doit pouvoir lui permettre de se ressourcer. De se réalimenter à la vie. Et pour se faire, un simple arrêt maladie, ne suffit pas. Le chemin est long mais pas impossible.
Le gouvernement, la société, les employeurs, les salariés, doivent prendre le burnout dans sa globalité. C’est un « poison » et il est temps, qu’à l’aube de l’année 2017, que personne ne le prenne comme une simple banalité de la vie. Le burnout est destructeur de la vie. Le burnout tue la personne. Le burnout est dévastateur pour l’être humain et son entourage. Cessons de le bannir de notre société et agissons avant que ce poison ne détruise davantage de vie.
Qu’il soit reconnu et pris en charge comme il se le doit.

Un jour, ce poison n’aura plus d’existence.

Ma vie, je la dois à une unique personne. Ma compagne Florine, l’Amour de ma vie, à laquelle je dédie cet écrit.

Merci à TOI.