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Débats

Dans les ruines fumantes de l'université

Un livre : "La destruction de l’université française". Compte-rendu et entretien avec Christophe Granger

Cette contribution autour du livre de Christophe Granger La destruction de l'université française (La Fabrique, 2015) est publiée simultanément sur le Carnet Zilsel et dans la rubrique Débats de Révolution Permanente.Le Carnet Zilsel passe les sciences et les techniques au crible des sciences humaines et sociales. Les contributions qu’il accueille, inscrites dans le mouvement critique, propose des éclairages sur les objets nouveaux surgissant dans les études sur les sciences et les techniques ; elles ne négligent pas non plus les propositions plus anciennes qui méritent toujours d’informer les débats. En 2014, le Carnet Zilsel a publié une contribution en deux parties d’Emmanuel Barot consacrée à la crise universitaire et à la politique épistémologique marxiste."

Par Jérome Lamy (Laboratoire PRINTEMPS Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)
&
Arnaud Saint-Martin (CNRS, Laboratoire PRINTEMPS, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)

Voici un livre cinglant. Tranchant même. D’une lecture aussi lucide qu’intransigeante. Depuis vingt ans il s’est passé quelque chose dans l’Université française (entendue comme l’ensemble des ressources de la recherche scientifique et de sa transmission) et Christophe Granger en livre une chronique implacable. On peut résumer l’idée centrale du livre de cette façon : la précarisation et le délabrement actuels de l’Université ne sont pas les conséquences dramatiques d’une néolibéralisation à marche forcée, ils sont le but recherché par les idéologues de la trop fameuse « économie du savoir ». Il s’agit bien de faire céder la double spécificité d’un champ scientifique relativement autonome, à savoir le contrôle par les pairs – reconnus comme tels – du contenu des connaissances produites et enseignées ainsi que la maîtrise des carrières par des instances professionnelles. C’est sur cette légitimité duelle que les agents actifs du capitalisme de la connaissance ont décidé de faire porter leurs actions les plus agressives. Avec, comme dans le cas de la LRU, la bénédiction des dirigeants politiques (très facilement) convaincus par la rhétorique usée jusqu’à la corde de la « compétitivité »et autres fadaises empruntées à l’économie orthodoxe qui n’en finit pas de ruiner tous les secteurs qu’elle met en coupes réglées.

L’ouvrage de Christophe Granger n’a rien d’une imprécation vaine, comme l’on en trouve régulièrement. Il s’agit d’un livre très documenté et construit selon une problématique concentrique, qui définit son objet et l’historicise. Sans lui dénier sa force pamphlétaire bienvenue, c’est à la rigueur du raisonnement que l’on doit la puissance argumentative du propos. L’auteur parvient à rassembler en moins de 200 pages les éléments d’un diagnostic implacable, préparant le terrain d’une politique de l’Université qui donne raison d’espérer encore un peu ¬– un peu car, on le devine en explorant les évolutions les plus inquiétantes et navrantes, le pronostic vital est déjà engagé.

Γίγνωα κεκαιρόν

(Connais le temps)

Remonter vers les débuts de l’Université moderne, ce n’est pas chercher un hypothétique âge d’or. C’est au contraire se donner les moyens de comprendre ce qui est aujourd’hui défait. Comme le note Christophe Granger en ce sens, l’une des conséquences de la crise permanente dans laquelle est plongée l’Université néolibéralisée est « l’oubli des généalogies » (p. 17).Le point de départ et d’inflexion historique du livre correspond à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, alors que les locaux universitaires sont délabrés et que le corps professoral est clivé entre les titulaires et des « adjoints » condamnés à errer dans l’antre d’un système d’enseignement et de recherche totalement misérable. Si Duruy avait imaginé que quelques ponts soient tendus entre ces deux conditions socio-intellectuelles, ce sont les réformateurs de la IIIe République qui vont repenser radicalement l’ordre universitaire – dans sa double acceptation de structuration des savoirs et de hiérarchisation professionnelle. Le changement qui survient est alors d’ampleur : ce ne sont pas simplement les locaux qui sont reconstruits ni les ambitions scientifiques qui sont déployées pour rattraper l’Allemagne – le grand « Autre » qui ne cesse d’influer sur les consciences gagnées par le déclinisme –, c’est la place même de la vie intellectuelle dans la société qui est renouvelée. L’État républicain s’appuie sur la Science et la Connaissance entend favoriser les lieux où ellessont produites, enseignées et discutées. Surtout, la prise en main par la puissance publique de la vocation intellectuelle met fin à l’omnipotence mécénale de la bourgeoisie. Alors que le siècle du romantisme s’achève, l’« autonomisation de la chose universitaire » est en marche (p. 36). D’autant qu’en interne, l’organisation de l’Université n’est plus clivée entre deux strates d’enseignement dont les carrières restaient résolument étanches. Désormais, des circulations sont possibles, des promotions dessinent des parcours professionnels. Il existe donc un « métier » d’universitaire et non plus des espaces sociaux indépendants entre l’aristocratie des professeurs en chaire et des subalternes plébéiens. Christophe Granger met ici au jour une transformation historique plus profonde qu’il n’y paraît : c’est une logique professionnelle de la vocation qui émerge et qui prend le pas sur une logique d’exclusion sociale. D’autant que l’accès au poste est régi par les pairs. Le travail d’autonomisation au cœur de l’Université est donc double : d’une part vis-à-vis des puissances de l’argent (puisque c’est la puissance publique qui assume son financement) et d’autre part, à l’intérieur même du corps professoral, qui ne fait qu’un, désormais. Bien sûr, cette organisation a été travaillée par toutes les secousses du 20e siècle,et l’on songe tout particulièrement aux saignées démographiques de la première Guerre mondiale. Mais c’est un édifice globalement structuré autour de la notion d’autonomie qui voit le jour en France à la fin du 19e siècle.

Ailleurs les choses sont parfois très différentes. Aux États-Unis, en particulier, le «  tournant capitaliste du savoir » (p. 45) se caractérise par une professionnalisation accrue des enseignements désormais alignés sur les exigences économiques les plus courantes. L’Université cesse d’être un espace de transmission d’une culture à visée universaliste, pour se transformer en petite boutique pour marché étroit du travail. Et, simultanément, c’est la profession d’universitaire qui est transformée par la logique capitaliste de la compétition (dans la délivrance des diplômes, l’occupation des chaires, etc.). Mais au 19e siècle se modèle-là ne franchit pas encore l’Atlantique.
Après le second conflit mondial, les élites réformistes françaises vont toutefois s’inspirer de ce modèle d’université : en associant l’idéal d’une « nouvelle bourgeoisie » des cadres et la croyance scientiste dans la solution technique à tous les problèmes, c’est un cadre nouveau qui s’esquisse. Parallèlement, les structures de l’Université n’ont pas encore changé, maintenant le principe d’une double autonomie au cœur de la mission d’enseignement et de recherche. Mais l’idéal glaçant d’un « individu rationnel » façonné dans les amphithéâtres selon le bon-vouloir du marché est clairement constitué en objectif technocratique dans la France d’après-guerre.
Menant avec obstination son programme de recherche (qui consiste à tenir l’Université pour un champ de luttes et un champ pris dans des luttes), Christophe Granger remarque que cette période voit resurgir la question des travailleurs non titulaires,du tout jeune CNRS notamment. Ceux-ci sont – à force de rapports de force – finalement peu à peu intégrés dans le corps universitaire, au sein duquel des passages et des relais entre statuts sont établis. La massification de l’Université (avec un afflux sans précédent d’étudiants) met en danger l’équilibre fragile entre les différentes autonomies en jeu. Les maitres-assistants des années 1960 sont pris entre la soumission à un certain ordre mandarinal (pour soutenir leur thèse) et la latence infinie dans leur position de subalterne. Cette première pression sur la profession universitaire n’affecte pas cependant le point fondamental sur lequel repose l’édifice de l’enseignement supérieur et de la recherche, à savoir sa relative unité. La réforme Savary dans les années 1980 va pourtant rétablir une certaine fluidité dans les carrières en simplifiant la hiérarchie des statuts.
Le constat est donc établi au terme de ce long parcours historique : globalement des années 1870 à l’orée des années 2000, un même «  mode linéaire d’organisation du métier d’universitaire » (p. 56) reconduit – parfois dans des tensions extrêmes – le principe d’une double autonomie (à l’intérieur du champ et à l’extérieur).

Carthago delenda est

("Et puis, il faut détruire Carthage", locution de Caton l’Ancien)

Christophe Granger montre ensuite la façon dont ce mode linéaire a été sciemment détruit. La conférence de Lisbonne en 2000 permet au Conseil Européen de poser les bases de son entreprise d’éradication de l’Université telle qu’elle avait été mise en œuvre depuis plus d’un siècle (puisque c’est bien de cela dont il s’agit).Évidemment, ce genre d’effraction politique ne peut se faire sans le recours à un lexique des plus dormitifs (et la lingua europae semble de ce point de vue un réservoir intarissable de vocabulaire technocratique, mélange d’antiphrases, de métalepses et de litotes). Voici donc venu le temps de l’ « économie de la connaissance » (et l’on pourrait bien avoir à faire ici à un oxymore involontaire…). Les « appels d’offre », les compétitions pour les budgets, la satisfaction des marchés (du travail, de la finance…), la quête d’une hypothétique « excellence » qui n’est jamais vraiment définie, ce qui rend plus désirable sa conquête. Plutôt que de parler de « conversion » de l’Université, Christophe Granger a raison d’évoquer une destruction. Cette destruction est programmée, massive, impitoyable. Et ce n’est pas là faire du catastrophisme à peu de frais. La démonstration argumentée vient à l’appui de ce constat somme toute factuel : l’Université n’est plus ce qu’elle était, elle n’est plus tout court. La persévérance du mot ne doit pas faire oublier que ce monde-là est en ruines. Ce moment spécifique dans la vie qui aménageait le temps comme un retrait du monde afin de se préparer à le transformer est devenu un calendrier pour « ECTS » cumulables en vue d’une maximisation de ses intérêts professionnels.

Mais ça n’est pas tout. Il y a, nous dit Christophe Granger, quelque chose de plus grand (et de plus fort aussi) que le néolibéralisme et sa mise en compétition généralisée des uns avec les autres. Ce méta-projet politique (qui ne se donne pas comme tel), c’est « une manière de défaire le monde  » (p. 61). Une opération d’envergure visant toutes les formes d’administration publique du bien commun (la justice, la santé et l’université) organise non pas le remplacement d’un type de rapports sociaux par un autre (incarné dans des institutions données), mais une béance programmée du commun. La « crise » (comme diagnostic, comme pratique, comme rhétorique, comme performance…) apparaît ici comme une «  technique de gouvernement » (p. 62) qui permet cette excavation de l’intérêt général. Les évangiles de cette nouvelle religion de la crise ont été rédigés au sein des organismes internationaux, comme l’OCDE ou la Banque Mondiale. Surtout, note Christophe Granger, c’est maintenant au tour des universités (après tant d’autres et avant tant d’autres) d’être délestés de leur substance. Le discours est rôdé, les arguments connus : « économie de la connaissance », marchandisation des savoirs, « valeurs ajoutées », « innovations », développement des « compétences » (au passage, tout le fatras idéologique du « Mode 2 » de la New Production of Knowledge, sociologie spontanée des administrateurs de la recherche) sont des mantras vides de sens du prosélytisme néolibéral. La Banque Mondiale a ainsi décrété, à la fin des années 1990, que l’enseignement supérieur était en crise : les objectifs de la croissance mondiale, de la marchandisation, de la compétitivité n’étaient pas atteints, il fallait donc s’en prendre aux universités, un des épicentres de la formation dans tous les pays du globe. L’Europe ne tarde pas à emboîter le pas des instances américaines pour empaqueter (notamment dans le processus de Bologne et la déclaration de Lisbonne) les mêmes mécanismes de destruction de l’Université. Et l’inversion du sens donné aux études supérieures de se loger précisément dans cette excavation des savoirs : ce qu’on attend désormais des universités, c’est qu’elles permettent par leur cursus de trouver une place sur le marché du travail. Ni plus ni moins. Fin de l’apprentissage de savoirs multiples destinés à émanciper les individus, terminé la quête critique d’une connaissance jamais donnée pour elle-même. Il faut maintenant se distribuer dans l’économie en fonction de critères d’utilité (p. 72).

Les instances et commentateurs d’obédience néolibérale (comme The Economist) identifient le problème des universités européennes dans leur trop grande dépendance à l’État. D’où l’appel à l’autonomie et à l’autofinancement des universités qui scandera l’action politique sur l’enseignement supérieur pendant les années 2000. Les établissements britanniques sont présentés en parangon d’une transformation managériale et financière. Christophe Granger donne ainsi les exemples d’institutions bancaires créant de toutes pièces des universités pour organiser « un commerce de diplômes et d’inscriptions universitaires » (p. 76). Il s’en suit (et la très vénérable Chambre des Communes, pourtant peu suspecte de gauchisme échevelé, s’en est émue) une absence de contrôle légal sur les diplômes délivrés ou sur les programmes proposés aux étudiants. Dans le même temps, le financement des études via des prêts proposés par les mêmes institutions bancaires qui ont créé l’université en question laisse apparaître la bonne grosse ficelle commerciale derrière le ripolinage managérial bidon. Il n’y a pas de petit profit, money is money, et après tout les banquiers du savoir pourront se sentir légitimés en comptant le nombre croissant des inscriptions.

Universités « à la carte » et marchands de certificats

L’originalité du propos de Christophe Granger ne réside pas temps, ici, dans cette description des mécanismes néolibéraux (finalement assez classiques et bien documentés aujourd’hui) que dans la prise en compte de leur inscription, en France notamment, dans un projet beaucoup plus vaste de désorganisation généralisée. Et ce chaos commence avec ces parcours étudiants prétendument « à la carte ». L’effet recherché, dans son simplisme le plus intentionnellement étroit, est une transformation des impétrants en « entrepreneurs de soi » visant les ECTS « rentables » en vue d’une place sur le marché du travail. On devine très bien derrière cette pseudo-rationalisation (car il faudra un jour que les économistes orthodoxes se fassent une idée plus précise de ce qu’est la rationalité, laquelle n’a rien à voir avec le pur calcul des intérêts personnels), une volonté même pas déguisée de tuer des disciplines honnies parce totalement irréductible à une critériologie marchande, les sciences humaines et sociales et les humanités tout particulièrement. L’Université devient dès lors, explique Granger, l’« antichambre des ressources humaines » (p. 83). Ce moment d’apprentissage n’est plus « un temps à part », relativement séparé du temps marchand (on ajoutera ici au tableau de l’auteur que la multiplication des « jobs étudiants » – sous couverts d’un apprentissage précoces des « vrais » règles de la vie – avait déjà bien incrusté l’idée que les études n’étaient pas si « à part » que cela) ; c’est un temps rendu au commun de la compétition et de l’entreprise de soi.

L’autonomie (réelle) des universitaires, celle qui leur faisait choisir collectivement et en conscience les contenus pédagogiques, les orientations de recherche, mais aussi qui leur permettait de constituer une communauté unique (indépendamment des hiérarchies de poste), est visée par cette destruction généralisée qu’a constitué la loi « Liberté et Responsabilité des Université » (qui sonnait déjà, un peu, comme « le bâton et la carotte », pour finalement n’être que « le bâton et le bâton »). Le pouvoir des instances passe du collégial au quasi-personnel, via les Présidents d’universités métamorphosés en chefs d’entreprise académique : et la conséquence était prévisible, les interventions dans les recrutements (saisissables à travers des cas de véto de président) se multiplient. C’est bien l’autonomie de la cooptation des pairs qui vient d’être sciemment défaite. Non qu’elle fonctionnait parfaitement auparavant, loin s’en faut. Non qu’elle garantissait une totale transparence des pratiques. Mais, dans son principe même, elle relevait d’une certaine idée de la gestion collective des entrées et des carrières. Et c’est ce principe là qu’on a voulu faire disparaître, pour le remplacer par un autre – celui d’une gestion plus managériale.

L’immixtion marchande est totale lorsque, dans un dialogue sidérant entre une ancienne ministre de la recherche et le responsable du MEDEF, que Christophe Granger rapporte, l’accord se fait, avec un enthousiasme proprement obscène, sur la nécessaire intégration des acteurs économiques aux stratégies universitaires (pp. 93-94). La « professionnalisation » des études, cette tarte à la crème du néolibéralisme (comme si les études non immédiatement « utiles » dans le monde économique n’avait aucune utilité) devient le leitmotiv de l’organisation des enseignements. Or – et l’auteur le souligne avec justesse – cette transformation des pratiques au sein de l’Université est d’abord la marque d’une victoire idéologique des tenants du capitalisme de la connaissance. Le passage par les fourches caudines des « projets » (à déposer selon des formats qui ne sont pas ceux que les universitaires ont choisi) illustre deux dépossessions, et donc deux formes de désorganisation : d’une part, la perte de maîtrise des manières de structurer une recherche (les questions à se poser, le temps à y consacrer… tout cela est aux mains de managers préparant les déposte-minutes des projets) ; d’autre part, la fin d’une émulation entretenue par les pairs au profit d’une compétition indexée sur des impératifs externes, économiques en l’occurrence (p. 99). Le résultat est une gigantesque randomisation systématique de tous et de tout : évaluation des projets, des parcours, des recherches, des résultats, des financements, des orientations… évaluation permanente comme une surveillance douce d’une orthopédie universitaire requalifiant toutes les pratiques du métier. On se demandera d’ailleurs si, à force d’évaluation, il reste du temps pour mener à bien ses tâches d’universitaire.
Christophe Granger remarque que c’est bien par le truchement des budgets universitaires en souffrance que l’on peut le mieux apprécier le « délabrement » actuel (p. 108). La liste serait longue des déficits et des resserrements budgétaires payés au prix de non renouvellement de CDD, de sélection dans les achats de livres par les bibliothèques universitaires (certaines années pas d’achat de livres de géographie, l’année suivante d’une autre discipline… l’ignorance tournante en quelque sorte). Mais le plus important, souligne Christophe Granger, est que cette mise en déficit chronique est, en elle-même, un instrument de gouvernement, un « choix politique » (p. 109). La paupérisation chronique n’est pas une fatalité à contrecarrer par des recherches de mécénat : elle est, froidement, une nouvelle pratique de l’action publique. En organisation la faiblesse des ressources, les tenants politiques d’une managérialisation de l’Université finalise le chaos. Car dans ce grand remuement pour faire advenir la ruine, tout le monde n’est pas perdant. Des institutions privées ont bénéficié (parallèlement à l’austérité imposée aux structures publiques) d’appréciables mannes de l’État : les grandes écoles de commerce, les écoles privés ou les prépas (de droit, de pharmacie, de médecine) ont, d’une façon ou d’une autre, entrepris une forme de prédation de l’argent public. Soit par des ressources directement affectées, soit, indirectement par des compétences captées (comme les enseignants des universités monnayant leurs savoirs dans les prépas payantes). Et l’on n’entrera pas ici dans les disputes aussi usantes que dérangeantes au sujet des ineffables créatures institutionnelles de la nouvelle carte de l’« ESR » made in France (cf. les « communautés d’universités et établissements »), laquelle est dessinée pour (re)monter dans le« classement de Shanghai », ce PMU de l’université globalisée. Misère de l’imagination gestionnaire au pouvoir.

Etiam periere ruinæ

("Les ruines même ont péri", locution de Lucain)

La troisième partie de l’ouvrage constitue, à n’en pas douter, l’originalité la plus marquante du travail de Christophe Granger. Parce qu’il aborde frontalement la question des précaires, c’est toute l’organisation pratique de la recherche et de l’enseignement dans le chaos organisé et souhaité qui est mise au jour. La précarisation généralisée de la profession d’universitaire n’est pas un corollaire de l’entreprise néolibérale de mise en concurrence de tous avec tous, elle en est le but. Ce n’est pas une conséquence, c’est une patiente (dé)construction.
Le tableau est effrayant – mais pour qui y est confronté au quotidien, il n’a rien de surprenant… - : dès 2006 au moins 20% du personnel œuvrant au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche était précaire. Et la situation ne s’est pas arrangée depuis, puisque plus de 40000 précaires travailleraient au gré des contrats dans l’université actuellement (p. 125). Baisse du recrutement et contractualisation massive dominent désormais. Ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux (antienne chantée depuis 2007 et finalement jamais remise en cause) n’a pas pour but de faire des économies, mais a constitué le moyen concret de détruire l’université en la minant dans sa base professionnelle. Christophe Granger parle à cet égard d’un « marché de la honte » (p. 127) : des emplois précaires payés à des tarifs inqualifiables. Summum de la honte, ces 192 heures de cours d’histoire de l’art et archéologie payées 700 à 830 euros nets par mois ! Le feuilleté des contrats (de la vacation à l’auto-entrepreneuriat, en passant par le CDD court) s’ajoute aux combines franchement illégales, comme le fait d’assurer en sous-main et au noir le cours d’un collègue qui reversera sa rémunération. Il est frappant aussi que 80% du financement des projets ANR servent au paiement de post-doctorants. La précarité est une condition nécessaire du chaos universitaire. Il n’est plus question d’embaucher des chercheurs et des enseignants-chercheurs en CDI (fonctionnaires qui plus est !) pour que reste ouverte cette désagrégation de l’université, indispensable à la marchandisation généralisée : il faut que le précaire sente en permanence sa condition d’instabilité et qu’il continue à croire en sa possible (mais de plus en plus improbable) intégration dans l’ordre des emplois stables.

Christophe Granger a exhumé le Code de la recherche (eh oui, il en existe un) qui défend dans son article L.411-2 une politique à long terme de l’emploi scientifique. On suggérera aux bibliothécaires taquins de faire discrètement passer les Codes de la recherche du rayon 340 de la classification Dewey (droit) vers le rayon 800 (littérature) et s’ils sont vraiment espiègles, ils auront la bonne idée de le glisser au rayon science-fiction entre deux volumes de Philip K. Dick. Cette massification de la précarité permet en fait de dénouer la forme d’autonomie qui avait été la plus difficilement conquise par les universitaires : celle qui les unissait dans une seule communauté de pairs. Les précaires ne sont pas en formation, ils ne se situent pas dans une zone prévue du parcours d’universitaire, sorte de stand-by avant l’entrée en fonction. Ils font les mêmes choses que leurs collègues statutaires, ils participent aux mêmes réunions, dispensent les mêmes enseignements, font les mêmes recherches, corrigent les mêmes copies. Mais ils restent au seuil du statut professionnel, dans ce territoire gris des bouclages de fin de mois compliquées et des espoirs sans cesse déçus d’enfin pouvoir exercer sereinement son métier. Le chômage vient faire le lien entre les périodes fastes d’emplois et la déshérence sans contrat(s). Le chaos n’est plus seulement celui d’une institution qu’on veut voir désorganisée depuis les instances politico-administratives lointaines où s’observe et se pilote la déchéance. Il est celui des vies personnelles morcelées dans des contrats hétérogènes, des missions multiples, des compétences sans cesse renouvelées. Il est dans cette désagrégation de soi et dans cette réduction de l’existence à un travail quêté comme une aumône.
Et Christophe Granger vise très juste lorsqu’il écrit : « Sur cette précarité jamais unifiée, il faut jeter un regard décillé. On se trompe quand on fait d’elle l’antichambre malheureuse de la profession. Elle est la profession telle qu’elle se conçoit à présent. Ceux qui la vivent ne sont pas les tristes victimes de la libéralisation des universités. Ils sont l’incarnation du monde qu’elle produit » (pp. 145-146).

La conclusion est radicale : les titulaires sont ceux qui « ne sont pas encore devenus des précaires » (p. 146). Et la logique insidieuse de ce délitement souhaité est que les précaires sont maintenus dans cette lisière du « presque » : presque chercheur, presque enseignant, presque… mais jamais d’identité stabilisée. Les conséquences personnelles de ce genre de traitement sont incommensurables, mais surtout la « vulnérabilité professionnelle » (p. 148) devient une sorte d’ethos par défaut.
Bien sûr, l’organisation de l’enseignement et de la recherche pâtissent de cette désorganisation généralisée par et pour la précarité : préparation précipité de cours, incertitudes sur les contrats à saisir, intégration à marche forcée dans un programme qu’on ne connait pas, sentiment d’être un mercenaire de la science… Non seulement la vie personnelle n’a plus d’horizon (on ne peut pas organiser sa propre existence, toujours pris dans des logiques courtermistes du prochain contrat à décrocher), mais le savoir balisé des enseignements et des recherches est déstabilisé par des incertitudes chroniques sur la tâche de chacun. Le temps critique est le temps long de la pérennité, rappelle Christophe Granger (p. 154). Les savoirs produits dans le temps épileptiques du néolibéralisme ne peuvent (et ne doivent, c’est bien le but) contenir la même charge critique que ceux construits patiemment.

* * *

Le diagnostic que livre Christophe Granger est effrayant, notamment parce que, pour tous ceux qui vivent la précarité universitaire comme une condition sociale et personnelle angoissante, quelque chose de monstrueux surgit : il n’y a aucun espoir de devenir titulaire (cette pensée honnie et rejetée dans les plis sombres des pires cauchemars), l’avenir ce n’est que l’incertitude organisée. Que faire alors ? Christophe Granger souligne qu’en l’état, il n’y aurait pas d’après à l’université. Ce n’est pas processus que nous vivons, c’est la désorganisation souhaitée par les politiques publiques néolibérales (qui contrairement aux apparences ne sont mêmes plus oxymoriques). Il faut donc construire autre chose. Retrouver le hors-monde que constitue le temps de l’apprentissage, de la recherche, de la réflexivité, de la critique. Même s’il cite des expériences diverses d’émancipation universitaire, on reste un peu sur sa faim dans le programme à élaborer. Mais gageons que sur ce point, c’est l’intelligence collective qui doit prendre le relais. Car rebâtir est l’affaire de tous. Au milieu des ruines fumantes de l’université, il reste quand même les éclats d’un projet politique de réarmement critique. Il faudra donc tenir haut ce rêve d’une émancipation par la connaissance qui puisse être absolument soustraite aux aléas de la marchandisation ainsi qu’aux délires managériaux.

Questions à Christophe Granger :

Vous insistez dans votre livre sur deux formes essentielles d’autonomie qui seraient la garantie d’une relative félicité universitaire : autonomie à l’endroit des forces capitalistiques à l’extérieur et autonomie dans le choix des enseignements et des recherches à l’intérieur. Mais cette autonomie est en fait toujours à conquérir, elle n’est jamais donnée et se maintient en permanence dans un jeu de tensions. Qu’est-ce qui aurait pu permettre que la tension ne soit soudainement plus forte en faveur du capital ?

C. G. : En réalité, la tension en question n’est pas autre chose que l’état historique des conditions de possibilité du travail scientifique. C’est l’« autonomie », conquise, défendue, abdiquée, de l’université à l’endroit des logiques de pouvoir qui ne lui appartiennent pas (idéologiques, économiques ou tout ce qu’on voudra) qui permet et qui autorise en retour la possibilité d’une libre organisation interne des choses savantes par les savants eux-mêmes suivant des jeux qui relèvent d’eux – ce qui, il suffit de relire Bourdieu sur ce point, constitue précisément la condition de production de tout savoir scientifique. Ce point est décisif, et souvent inaperçu par les universitaires eux-mêmes. L’inféodation de l’université, hier à l’autoritarisme napoléonien, aujourd’hui à la déraison néolibérale, n’est pas une simple affaire d’intendance ou d’organisation générale que les universitaires pourraient tenir pour secondaire, ou étrangère à ce qu’ils font. Parce qu’elle porte avec elle le dérèglement des financements, des carrières, des emplois, des recrutements, de la qualité des recherches, des relations d’autorité entre collègues et même de la raison d’être des savoirs qu’ils font profession de produire et de dispenser, et plus généralement parce qu’elle ruine la possibilité que le travail universitaire se déploie dans un état de skholè, c’est-à-dire de mise à distance des exigences (économiques, financières, idéologiques) du monde sur lequel les universitaires prétendent produire un savoir savant, l’inféodation de l’université aux règles, aux valeurs et à la rhétorique capitalistique ne peut pas ne pas ruiner du même pas ce qu’ils sont et ce qu’ils font profession de faire.

Du coup, et vous avez raison, il y a dans cette double autonomie le lieu permanent d’une âpre conquête collective qui, c’est le moins qu’on puisse dire, a depuis dix, quinze ou vingt ans cessé d’être menée par les universitaires. Si la soumission des choses universitaires aux « volontés du capitalisme néo-libéral », volontés qui bien sûr ont pour ruse de se présenter toujours comme le produit d’une fatalité (la « crise », le « monde moderne », etc.), on le doit à une série, pas si infinie que ça, d’abdications, d’acquiescements, de désintérêt et d’accommodements. Le discours néo-libéral, de droite et de gauche, qui a conduit la « modernisation » de l’université, c’est-à-dire ni plus ni moins que sa mort en tant qu’université (autrement dit comme lieu professionnel de production d’un savoir sur le monde qui prend le savoir pour seul horizon), a puisé une part de son efficacité dans sa capacité à se rendre non pas simplement audible, mais naturel. Si tant d’universitaires ont accepté de cesser d’être d’abord des universitaires pour devenir des fournisseurs de formation ou des entrepreneurs d’innovation, c’est qu’ils y ont cru, c’est qu’ils se sont pris au jeu. (Certains y ont vu la promesse enfin à portée de main d’une américanisation de l’université, d’une personnalisation des salaires, d’une libéralisation des recrutements et des conditions de travail, propres à satisfaire la représentation qu’ils se faisaient de ce que devaient être leur métier. D’autres ont sauté sur l’argument, vieux déjà de 80 ans, des entraves administratives au travail savant et de la nécessaire mise en compétition des savants. D’autres enfin, parce que les universitaires sont diversement intéressés à la connaissance des conditions collectives d’exercice de leur travail universitaire, n’ont pas cru devoir se préoccuper d’une réforme qui ne s’est pas donnée d’abord pour une menace d’ensemble).

C’est le privilège cruel de l’histoire, ou de la sociologie historique, comme on voudra, que de pouvoir poser des questions aussi abruptement douloureuses que : « Comment se fait-il qu’une vaste révolution conservatrice des universités mondiales, ordonné, pensé, formalisé depuis les cénacles de l’OCDE et de la Banque mondiale », n’ont pas susciter plus de résistance parmi les universitaires du monde entier ? » Pour comprendre ce qui a permis cette destruction soudaine, et pour se donner les moyens d’aller encore contre elle, il faut, je crois, retenir un point central : comme dans la plupart des autres mondes sociaux – mais avec cette nuance de taille que les universitaires font profession d’objectiver le monde –, les universitaires consacrent très peu de temps à objectiver le monde où ils sont pris, très peu d’énergie à objectiver leurs pratiques et les conditions de leurs pratiques, autrement dit à ce qui fait qu’ils font ce qu’ils font comme ils le font. L’incapacité à voir que la « réforme » des universités reliait entre elles l’ensemble de leurs activités, de la « gouvernance » des facs à l’« offre de formation » des étudiants (LRU, LMD, ANR, etc.), et qu’elle mettait le tout au diapason d’une forme « reconceptualisée » de ce qu’est l’université, c’est-à-dire d’une université qui prendrait désormais, et en toutes lettres (ce qui n’est pas le moins étonnant après coup), le monde de l’économie, le marché du travail et l’innovation des entreprises pour horizon officiel, cette incapacité-là, si elle a bel et bien pris appui sur l’efficacité du dispositif néo-libéral de réforme à se faire prendre pour une « nécessité » implacable (il faut relire l’ensemble des discours politiques à ce sujet entre 1998 et 2013) et sur la mise en ordre, toujours à l’état dispersé en apparence, des indicateurs (classements), des mots, des objectifs, des gratifications (primes), etc., a surtout pu compter sur la profonde désinvolture de la plupart des universitaires à son égard.

Dans votre livre, vous décrivez les précaires comme le futur de la profession universitaire. Les titulaires n’étant encore que des précaires à venir. Ne peut-on toutefois pas imaginer le maintien d’un nombre très restreint de titulaires qui permettraient de faire miroiter aux précaires un après qui ne viendra jamais mais les maintiendra dans la course ? Récemment Emmanuel Macron a développé l’idée que la mise en concurrence dans la fonction publique des insiders et des outsiders était un bon moyen de stimuler la productivité.

C. G. : C’est, je crois, une nécessité, et autant le dire une grande difficulté aussi, de rompre avec la vision habituelle de la précarité (pas seulement à l’université) qui tend à faire de cette dernière ou bien le produit passager d’une nécessité économique (il y aurait des précaires, parce qu’il manquerait de postes), ou bien un mode un peu différé d’entrée dans la carrière. Or, aussi rassurant que puisse être ce discours, rien n’est plus éloigné de la réalité. Parce que la logique qui préside à l’organisation des choses universitaires est d’abord celle d’une destruction organisée, les précaires y tiennent un tout autre rôle que celui qu’on imagine d’ordinaire : c’est la multiplication des postes précaires, leur précarisation toujours plus grande et l’inventivité de l’administration à les faire tenir sous des statuts encore à peu près présentables, qui rend possible la mise en compétition des universités entre elles, et des labos pour les financements, et l’accélération des recherches, et l’appauvrissement concerté des département d’enseignement, etc. Le modèle visé est celui d’une précarité générale qui, et c’est le plus terrifiant sans doute, ne songe même plus à se dissimuler comme précarité.
Quand l’actuel sous-secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche Thierry Mandon affirme, sans sourire, ou sans pleurer, qu’en fait, face à tous ces enseignants-chercheurs français qui enchaînent les postes courts (3 mois, 6 mois, un an, trois maximum) et instables, passent par le chômage, le travail au noir ou le bénévolat, qui crèvent la faim, sont sommés de s’investir dans des recherches collectives auxquels ils ne croient pas et que, de toute façon, ils ne verront pas finies, et qui sont rendus cruellement vulnérable, pour leur carrière, pour leur contrat suivant et pour leur survie même, à l’égard des nouveaux « patrons » de la recherche, il ne faut pas parler de « précarité » parce que ces conditions sont précisément celles du dynamisme de la recherche française, qu’elles sont l’avenir dans la mesure où elles garantissent en permanence l’esprit d’entreprise parmi les chercheurs qui passent trois ans sur une recherche, puis deux sur une autre, les choses apparaissent en toute clarté : la précarité, c’est-à-dire dans la langue du néo-management la « flexibilité », l’esprit d’adaptation, l’initiative, bref la capacité à devenir des entrepreneurs de recherche en même temps que l’entrepreneur de sa propre carrière scientifique, est devenu le modèle d’organisation du travail universitaire ; les précaires n’ont pas vocation à devenir des titulaires, ils sont l’université telle qu’elle se pense aujourd’hui ; les titulaires, en retour, doivent désormais se penser comme des poches de précarité en devenir.

Or, de ce point de vue, ce qui permet à cette précarité d’exister, et de s’étendre aussi durement qu’elle le fait à présent d’année en année, c’est pour une part que les précaires eux-mêmes, aussi difficile que la chose soit à dire et à entendre, collabore à leur propre précarisation : c’est parce qu’il se prennent au jeu, parce qu’ils espèrent accéder à la titularisation qui est inscrite dans chacune des étapes de leur progression dans et vers la carrière d’universitaire – profession que, précaires, ils exercent déjà –, qu’ils acceptent leur situation, qu’ils acceptent les copies en plus, les contrats vérolés, les tâches multipliées, et qu’ils serrent les dents au temps des auditions. C’est bel et bien un principe de concurrence entre titulaires et précaires, entre insiders et outsiders, celui qu’énonce justement un Macron pour la fonction publique de demain, mais qui, en vérité, relève de la même destruction du salariat qui est à l’œuvre dans l’université, qui permet, et qui permettra sans aucun doute, de tenir le cap de l’université néo-libérale, toujours moins université et toujours plus précarisée. La logique, une fois encore, est celle, non pas de la crise, ou de l’ajustement, mais bien de la destruction concertée.

Vous proposez non pas de réformer l’actuelle université, mais de rebâtir ailleurs, par des expériences à multiplier, le projet universitaire. Mais comment faire pour que cette université comme temps à part et comme autonomie renouvelée soit autre chose qu’une proie potentielle dans le grand mouvement de néolibéralisation actuelle ? Autrement dit comment construire quelque chose qui non seulement résiste au néolibéralisme mais puisse envisager simultanément son renversement ? Comment, également, réarmer une politique de l’Université qui ne soit pas rangée par défaut dans la case supposée infâmante du « corporatisme » ?

C. G. : C’est probablement la question la plus difficile qui puisse se poser, et la plus indispensable aussi. Et, tout bien considérer, je dirais que si le livre conduit à se la poser, et à la trouver urgente, s’il pousse les universitaires, précaires ou pas, à trouver la situation si profondément inacceptable, injuste et tenable, qu’elle réclame de faire quelque chose, de subvertir, de résister, de trancher, le livre a rempli ce pour quoi il était fait : un acte de savoir au service d’actes révolutionnaires. Jeter de l’intelligence sur toute cette destruction pour la rendre intenable et pour lutter contre la résignation et l’indifférence qui, jusque dans les rangs des universitaires, l’ont rendue et continue de la rendre possible. Car il est temps de cesser de composer avec elle. Je passe un peu de temps, au terme de toutes ces analyses, pour mettre à plat des « Propositions pour servir à ceux qui ne se résignent pas ». L’essentiel, effectivement, est de comprendre que c’est la subversion collective de l’existant qu’il nous faut. Refuser la destruction de l’université en imaginant qu’il faut la conserver pour y parvenir est un leurre. Ce qu’il faut, c’est justement penser les choses autrement. Et le plus subversif, peut-être, au-delà même des actions collectives qu’elle engage, est de poser, de formuler, collectivement, à l’endroit précisément où se tient tout l’édifice, la question de sa raison d’être : « Pourquoi faut-il qu’il y ait quelque chose comme une université ? »

Il y a là quelque chose de bien plus décisif que ne le croient ceux qui oublient un peu vite que l’action révolutionnaire, toute action révolutionnaire, repose d’abord sur le geste. Poser la question, c’est croire indispensable qu’il existe enfin, à l’endroit des choses universitaires, et en permanence, au-dedans de l’université, comme en son dehors, un travail collectif de réflexivité sur ce que fait l’université et sur ce qui s’y fait collectivement. Et je plaide volontiers, parce qu’après tout le travail de production et d’enseignement des savoirs savants n’est rien sans les conditions qui le rendent possible, pour que ceux qui font profession publique d’universitaires, et qui sont en l’état des fonctionnaires d’État qui doivent leur situation, tant qu’elle existe encore, aux impôts publics, et qui doivent par conséquent rendre des compte au public sur ce qu’ils font en tant qu’universitaire, pour que ceux-là donc consacrent une partie de leur année de travail à discuter, à critiquer, à produire du savoir sur ce qu’ils font et sur les conditions dans lesquelles ils le font. La résistance à l’invasion néo-libérale des choses universitaires, telle qu’elle s’est opérée en l’espace de dix ou quinze ans, aurait dû passer, entre autres choses, par ce genre de travail collectif et critique systématique. Réfléchir un peu à la façon dont le financement de la recherche ruine les principes collectifs d’organisation du métier, au fait par exemple que, si les titulaires dont les postes diminuent continuent d’obéir, au moins en partie, à des règles collectives de recrutement par les pairs selon des principes professionnels partagés collectivement, l’immense continent de ceux qui font le monde et le travail universitaire aujourd’hui, les précaires, post-docs, vacataires, contractuels, etc., sont soumis quant à eux à des procédures personnelles, au bon vouloir et au clientélisme assumé, n’a rien de secondaire.

Il faut veiller collectivement à ce que tout ce qui ce fait dans l’université le soit par des universitaires qui ont leur part, et une part égale, au fonctionnement collectif de cet univers, à ce qu’aucun ne demeure dans le provisoire et l’interminablement incertain qui s’impose partout. Il faut que les précaires cessent de consentir à leur précarisation, et qu’on cesse d’y consentir pour eux, qu’ils cessent ne serait-ce qu’une semaine ou deux de remplir leur office pour mesurer l’étendue du désastre. Il faut que les universitaires reprennent collectivement la main sur ce qu’ils font, c’est-à-dire qu’ils se donnent les moyens de ne pas faire dépendre, sous prétexte qu’ils ont tant de choses à penser déjà, les conditions et la raison d’être de ce qu’ils font – produire un savoir scientifique et le mettre en circulation, organiser la possibilité d’un rapport savant au monde dans lequel ils ne cessent d’être pris, c’est-à-dire détaché des enjeux et des intérêts immédiatement intéressés que leur imposent les marchands et les idéologues, et qu’ils finissent par imposer à la définition même de l’activité universitaire. Ce n’est pas du « corporatisme » – et il n’est pas indifférent que le qualificatif ait tant circulé, notamment dans les rangs du patronat soucieux de rendre l’université utile à l’économie, pour justifier les réformes imposées à un univers professionnel supposé aveugle aux vrais enjeux du monde actuel – que de défendre l’idée que, précisément parce qu’il ne peut exister de savoir scientifique sans mise à distance, critique dans l’idéal, du monde dans lequel il est produit, sans mise à l’écart des injonctions du réel, c’est-à-dire désormais sans indépendance à l’égard des commandes économiques, les universitaires doivent reprendre la main sur l’organisation du monde scientifique où ils font œuvre de scientifiques, ils doivent veiller à ce que le choix des sujets de recherche, des méthodes, des priorités, des formes d’argumentation, des mode d’organisation dans le temps des recherches, et même des enseignements, relèvent d’abord de l’état historique du monde scientifique en question.

Maintenant, pour ce qui est, face à toute cette destruction consommée, de reconstruire et de faire vivre ailleurs les choses universitaires, ce qui est indispensable, ne serait-ce que parce que l’emprise actuelle du capitalisme sur le monde des savoirs et de l’enseignement n’a aucune raison de diminuer, à présent que tout se pense, se fait, s’évalue et se critique même dans les règles de l’art néo-libéral, les possibilités sont ouvertes. Se souvenir que l’université n’a pas toujours eu sa forme actuelle, qu’un enseignement n’a pas vocation à préparer des étudiants à leur futur rôle sur le marché du travail, qu’un savoir, en physique moléculaire comme en philosophie analytique, n’a pas pour vocation de produire de la richesse ou de l’innovation, c’est ouvrir grand l’horizon du faisable. Il y a, dans le monde de l’éducation populaire, dès lors qu’on veut bien laisser de côté ce qui prétend se faire depuis plus d’un siècle sous ce nom du côté des « universités populaires », des idées à explorer. Monter des lieux d’échange du savoir, des conférences, des maisons d’éditions, des rencontres qui se destinent à faire circuler du savoir scientifique produit suivant les exigences scientifiques de méthode qui sont celles des savants formés à être des savants, c’est-à-dire qui visent d’abord à discuter, à comprendre et à critiquer la hiérarchie des objets de savoir et des usages auxquels ils donnent lieu, mettre en circulation une parole savante capable de n’être pas d’abord celle du savant médiatique à tout faire, expert d’à peu près tout, et grand dispensateur d’une vision médiatique de tel ou tel parcelle du monde social où il est pris, voilà ce qu’il est urgent de faire. Prendre possession, sous une forme collective et joyeuse, de l’univers entier des choses du savoir, et en tenir le devenir précisément parce qu’ainsi il le mettent à l’abri des capitulations et des dévorantes impositions capitalistes.

Vous décrivez la précarité universitaire du point de vue de l’enseignement et de la recherche. Mais il existe aussi une précarité chez les administratifs, qui connaissent le même genre de contractualisation instable. Sur quelles bases politiques peut se fonder une lutte intersectorielle permettant de bâtir autrement l’université ?

C. G. : Bien sûr. Le plus frappant, de ce point, est sans doute de réaliser à quel point la destruction que je décris dans mon livre se mêle à celle, contemporaine et éminemment comparable, qui affecte de la même façon l’ensemble des personnels administratifs de l’université et des laboratoires de recherche. La précarisation a suivant les mêmes logiques. Et on se retrouve devant un nombre effrayant de personnels recrutés à la va-vite, au gré des besoins, pur des durées toujours plus courtes et qui se retrouvent enfermées dans un comparable enfer d’incertitudes. Je me souviens d’avoir frémi de découvrir que l’employée chargée, dans une grande université, de s’occuper de gérer le suivi des indemnités chômage des enseignants précaires – c’est-à-dire le plus souvent de faire en sorte qu’ils ne soient pas justiciables d’une indemnisation par l’université – était elle-même précaire, soumise au gré des besoins à une multitude discontinue de postes de trois mois. Et il n’est pas rare, désormais, que les employés de la sécurité sociale se retrouvent à « bricoler » des faux contrats, en lieu et place des embauches méprisables auxquelles recourent bon nombre d’établissements, pour ouvrir à d’anciens personnels administratifs universitaires le droit au RSA.

La nécessité d’une lutte commune est indiscutable. Les uns et les autres sont soumis à la même logique de destruction qui prend appui sur une semblable libéralisation des missions et sur une commune précarisation des personnels. La difficulté, bien entendu, un peu à la manière de ce qui opère entre les universitaires précaires et les statutaires, souvent ignorants quand ce n’est pas totalement insoucieux de ce qui se joue sous leurs yeux, est que, ici aussi, les effets de spécialisation du travail universitaire, la séparation des tâches prestigieuses et de celles qui le paraissent moins – séparation qui reproduit bien souvent le partage enraciné entre l’esprit et le corps, le travail intellectuel et le travail manuel, le créateur et l’employé, et qui s’inscrit jusque dans les titres des uns et des autres – empêchent de voir la communauté des misères et privent, comme on peut en juger par les mobilisations passées, d’une parole commune. Ce qu’il faut, il me semble, c’est commencer par rendre objective, par un travail qui ne peut faire l’économie d’une démarche méthodologique et de son appropriation par les personnels qu’elle prendrait pour objet, la destruction du monde des personnels universitaires.

Il y faudrait, et il est urgent, un autre livre.

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