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Débats

Stratégie militaire et stratégie politique

Un livre. Trotsky et l’art de l’insurrection

« Trotsky et l’art de l’insurrection. 1915-1917 » est un livre de 1988 écrit par un colonel de l'armée américaine, Harold W. Nelson, livre traduit en 2017 par le CEIP-IPS (Buenos Aires). L’auteur y découvre la profondeur et l'évolution de Léon Trotsky en tant que théoricien militaire, stratège, et « général » révolutionnaire jusqu'au triomphe de la révolution russe.

Trotsky en tant que stratège

L’œuvre reconstruit historiquement la maturation de Trotsky en tant que stratège militaire à partir de ses interventions dans la Révolution de 1905 et les polémiques postérieures au cœur de la social-démocratie russe, et met ensuite en avant sa riche expérience comme correspondant de guerre dans les Balkans en 1912-13, ainsi que son analyse de la Première Guerre mondiale. Il montre aussi comment le futur fondateur de l’Armée rouge, tire des conclusions et acquiert les connaissances militaires qui lui permettront de devenir le grand stratège de l’insurrection d’octobre 1917.

A l’âge de 26 ans, le jeune Trotsky était à la tête du Soviet de Petrograd, avant la défaite de la première Révolution russe de 1905. Le conflit armé, inévitable, posé par la révolution le trouve avec peu de connaissances militaires.

A partir des conclusions de ce processus, il élaborera la première formulation de sa théorie de la révolution permanente. L’insurrection, la relation avec l’armée, la constitution d’une force armée de la révolution, seront quelques-uns des problèmes de stratégie auxquels réfléchira Trotsky par la suite.

En 1912, en tant que correspondant du journal Kievskaïa Mysl (« La Pensée de Kiev ») dans la première guerre des Balkans, Trotsky entre en contact presque direct avec le phénomène militaire. Il mettra toutes ses capacités pour s’immerger dans la « vraie guerre », les contradictions des sociétés en guerre et ses conditionnements stratégiques et tactiques. Expérience qui continuera pendant la Première Guerre mondiale.

Nelson montre comment Trotsky aborde notamment les alternatives stratégiques et tactiques de l’offensive de la Ligue balkanique contre l’Empire ottoman en 1912. Il évalue les conditions de l’offensive, autant sa force physique (où la faible structure productive de la Ligue l’empêcha de fournir un effort de guerre prolongé) que sa « force morale », au sens du général prussien Clausewitz.

Il note comment l’effort de guerre était également compromis : le paysan pouvait mourir pour défendre son village et sa famille, mais il n’avait aucun intérêt – et moins encore d’enthousiasme – à risquer sa vie dans une guerre aussi offensive que celle-ci. La haine nationale apparaît comme un substitut précaire à ce manque de « force morale ».

Trotsky, loin d’être emporté par les succès initiaux, cherche à déterminer le « point décisif » de la guerre. Une fois celui-ci déterminé (dans ce cas, cela passait par la prise de Constantinople), on peut établir les voies d’action possibles et déterminer qui est celui qui contient les plus grandes probabilités de succès.

En ce qui concerne les élaborations de Trotsky sur la Première Guerre mondiale, Nelson montre comment il fut un interprète lucide de la guerre des tranchées, de ses conséquences dans la psychologie du soldat, procédant à l’analyse de ses caractéristiques techniques tout en examinant ses conséquences tactiques et stratégiques. Il en arrive à anticiper, au plan militaire, mais aussi politique, les variantes social-démocrate qui, en utilisant des métaphores militaires, soutiendront que la « guerre des tranchées » devait se transformer en stratégie pour le mouvement ouvrier occidental.

Comme le note Nelson « Après avoir étudié la guerre dans les Balkans et en Europe occidentale, Trotsky a appris les avantages tactiques de la défense [...] il a également appris que la victoire finale ne peut être obtenue que par une action offensive ». Les conclusions de ce type accompagneront Trotsky bien au-delà de la question militaire, et façonneront chez lui un type de pensée qui le distinguera comme un stratège révolutionnaire tout au long de sa vie.

Traduction : Michel Rosso
Cet article est extrait d’une étude plus longue, « De Vuelta a la estrategia », publiée en octobre 2016 dans le n° 34 de Ideas de izquierda




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