Culture et Sport

Jo le Pheno, son nouveau clip ’Bavure’ et le syndicat Alliance

Un rappeur placé en garde-à-vue pour ’haine anti-flics’

Publié le 29 septembre 2016

Le mécanisme de l’inversion accusatoire est fréquent chez ceux qui ont tous les tords mais aussi la bonne conscience d’ignorer la violence qu’ils génèrent. La mise en garde à vue ce jeudi du rappeur Jo le Pheno pour son clip Bavure au motif qu’il inciterait à la « haine anti-flic » en est l’exemple criant. Alors qu’il dénonce dans ses textes, comme tant d’autres rappeurs, les violences dont les habitants de son quartier sont victimes de la part de la police, les syndicats des forces de répressions ont saisi le ministère pour que la vérité la plus élémentaire soit étouffée.

Le quartier des Amandiers à Paris, surnommé la Banane par ses habitants, est, comme de nombreux quartiers populaires, souvent le théâtre de contrôles de police violent. C’est le lot commun des espaces où les populations racisées sont concentrées. Mais, loin de laisser cette politique de harcèlement quotidien sous silence, le rappeur Jo le Pheno a décidé d’en montrer toute l’injustice dans son titre Bavure et dans un clip tourné pour l’occasion sur place. Comme tant d’autres clips, on y voit le rappeur, entouré des habitants du quartier, scander ses paroles le poing en l’air et lancer ses punchlines : « J’pisse sur la justice et sur la mère du commissaire », « les condés, c’est des petits cons qui méritent de se faire plomber », « trop de nos frères sont partis à cause d’une bavure policière », « où sont les condés ? On va les dompter, combien de décédés ? On peut plus compter ». Autant d’expressions qui relatent le quotidien de jeunes qui, parce qu’ils sont visiblement nés au mauvais endroit avec la « mauvaise » couleur de peau, sont harcelés par la BAC.

Outragés par ces paroles assassines et par le clip, les syndicats de police sont montés au créneau pour dénoncer une risible « haine anti-flic ». Le ministère a donc été saisi en la personne de Bernard Cazeneuve qui a porté plainte. L’affaire va normalement se poursuivre devant les tribunaux. C’est pourquoi, le rappeur parisien s’est retrouvé jeudi matin en garde à vue auprès de la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). Les appels du pied d’Alliance ont donc porté leurs fruits malgré les propos exagérés de Loïc Travers, secrétaire national Île-de-France du syndicat : « C’est un appel au meurtre et à la haine intolérable ». Faux ! avait pourtant répondu Jo le Pheno. Son intention était simplement de dénoncer ce qui n’est que trop banal et ce dont la mort d’Adama Traoré nous a définitivement rendu conscient : « C’est pas une incitation, c’est une dénonciation. On en a marre des bavures policières. Chez moi, je vois des policiers frapper des jeunes tous les jours ». Rappeler les cas de violences policières dans le rap est visiblement quelque chose qui irrite beaucoup les puissants : il y a à peine dix jours, M6 floutait un t-shirt de Black M « Soutien pour Adama » qu’il portait dans un de ses clips.

Manifestement, les effets de quatre mois de mobilisation contre la loi travail, se font sentir : une large partie de la jeunesse n’a aujourd’hui plus d’illusion sur le rôle de la police dans la société et sur les intérêts que celle-ci défend, c’est-à-dire les intérêts des possédants. Ce clip n’aurait pu être qu’une dénonciation de plus, mais dans une situation où le pouvoir impose de plus en plus ses lois par la force, que ce soit par la matraque ou les 49.3, le morceau de rap résonne différemment. La brutalité policière, qui éclate au grand jour depuis des mois, ne tolère plus la moindre « rébellion » ni la moindre dénonciation. Cette mise en examen montre à quel point les libertés d’expression artistiques et populaires doivent faire l’épreuve de leurs adversaires de classe : critiquer la police n’est aujourd’hui plus accepté par le pouvoir, qui voit la remise en cause de sa politique répressive revenant tout simplement à remettre en cause toute sa politique, qui ne tiendrait plus aujourd’hui sans ses tribunaux et ses commissariats. On se rappelle en effet la polémique qu’il y avait eu en juin quand, lors d’un festival de street art,un artiste avait eu la « mauvaise » idée de symboliser Marianne frappée par deux CRS… Cazeneuve était alors monté au créneau, comme pour Jo le Pheno.