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« Un médecin m’a proposé de violer une vieille dame »

Un témoignage remet en lumière les violences gynécologiques

En réponse à la tribune publiée dans Le Monde d’un obstétricien criant à « l’hystérie » face à la levée du voile sur les violences gynécologiques « Elsa Déchezeaux », étudiante en médecine, témoigne de sa propre expérience. Et montre que le consentement des patientes est loin d’être toujours pris en compte.

Crédits : Julien Dugué

C’est en 2014 qu’avait été mis au grand jour la question des maltraitances gynécologiques. Touchers vaginaux, rectaux sans consentement des patient-es (endormies), épisiotomies, refus de communication lors de certaines pratiques… des violences autant physiques que psychologiques que les femmes subissent, sous la coupe de l’autorité médicale. Notamment via #PayeTonUterus, nombreuses étaient celles et ceux, patients, étudiants ou praticiens qui avait témoigné des pratiques peu respectueuses voire carrément violentes, s’apparentant à des viols, pouvant avoir cours dans le milieu hospitalier. Cette polémique, sous la pression des nombreux témoignages, avait été réactualisée dans le courant du mois de juillet avec le rapport commandé par Marlène Schiappa à propos des violences obstétricales. Ce qui n’a pas plu à Laurent Vercoustre, obstétricien hospitalier à la retraire.

De comment détourner le problème du consentement

Dans une tribune pour le journal Le Monde, cet obstétricien à la retraite revient donc sur la polémique. Se référant à Rousseau comme à Kant, en passant par une envolée lyrique sur « le corps féminin martyrisé mais aussi érotisé » qui « tout à la fois refuse et revendique d’être objet de désir » (merci de l’analyse), Laurent Vercoustre déplace le cœur de la polémique dans des contrées abstraites, si ce n’est hors propos… et dégradantes. « L’hystérie » qui découle de ce débat sur les violences obstétricales serait « fondamentalement une stratégie pour piéger la médecine ». Non, il s’agit de témoignages de femmes ayant subi des traumatismes suites à de mauvais traitements lors de leur grossesse et de leur accouchement.

Selon lui, la polémique proviendrait d’une idéologie à la mode qui prône un retour à la nature et ne supporterait donc pas d’intervention médicales dans le processus de l’accouchement. Puis, de vanter les progrès de la médecine, parce qu’avant quand même les femmes étaient pas si bien soignées, donc de quoi se plaignent-elles maintenant ! On peut au moins lui accorder une chose : « Les patientes ne supportent plus le paternalisme médical qui préside encore dans la relation médecin-patient. »

Tout un pamphlet pour noyer le poisson : le fait qu’au nom de la médecine le consentement des femmes soit occulté.

La réaction d’une étudiante en médecine

Cette minimisation et ce dénigrement de la violence que peuvent constituer certains examens gynécologiques et par là même, le traumatisme qui peut en résulter pour les patientes, a fait réagir, sur Twitter, Elsa Déchezeaux. Après avoir démonté l’argumentaire douteux du « maître », elle est revenue sur une expérience lors d’un de ses stages : « comment un jour, un médecin m’a proposé de violer une vieille dame ».

Elle raconte sur Twitter comment, lors d’une coloscopie pratiquée sur une femme de 78 ans, sous anesthésie générale, son tuteur l’a incité à faire un toucher vaginal sur la patiente. Pour l’entraînement. « Mon chef me dit texto : “Bon, Elsa, le TR [toucher rectal], tu maîtrises, alors maintenant : TV [toucher vaginal] !” ». Et encore, lorsque celle-ci refuse étant donné que l’examen de la patiente ne nécessite en aucun cas un toucher vaginal, et que celle-ci n’a à aucun moment donné son consentement pour cette pratique, son tuteur, étonné lui demande pourquoi.

La loi Kouchner du 4 mars 2002 établit pourtant qu’ « aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment. » Et une pénétration sans consentement, c’est un viol. Ne pas tenir compte de la patiente, au prétexte que cela est effectué dans un cadre médical, c’est encore une fois refuser aux femmes tout contrôle sur leur propre corps. Mais aussi inciter des étudiants, soumis de plus à l’autorité du praticien expérimenté, au moment même de leur formation, à rentrer dans ce mépris de l’intégrité physique et morale des femmes.

33% de touchers vaginaux, rectaux et autres examens du pelvis ou des « orifices herniaires » seraient effectués sans consentement selon les chiffres d’un rapport de la Conférence des doyens de facultés de médecine – chiffre très certainement inférieur à la réalité car de nombreuses facultés ont refusé de communiquer leurs chiffres.

Un milieu hospitalier dégradant, dégradé

Cette objectification du corps (qui doit être docile pour la médecine) et le mépris de l’importance du consentement au prétexte qu’il s’agit d’un cadre médical sont le reflet d’une indifférence à la question de la santé des femmes. L’oppression dont témoigne Elsa Déchezeaux est double, à la fois pour les patientes, mais aussi pour les étudiantes qui, lorsqu’elles aspirent à devenir praticiennes, se heurtent à un milieu sexiste, comme en témoignait une autre étudiante en médecine qui dressait le tableau de toute l’humiliation qu’avaient impliqué ses études.

Mais on ne peut occulter non plus le manque croissant de moyens du secteur de la santé qui contraint le personnel hospitalier (et plus généralement, tous les secteurs d’aide à la personne) à dés-individualiser complètement son rapport aux patients et à être dans l’incapacité de les prendre en charge convenablement. À moins d’avoir les moyens de se tourner vers des établissements privés. Et alors que 25000 contrats aidés bénéficiaient au secteur de la santé, le milieu hospitalier est de plus en plus inquiet face aux suppressions massives de ces contrats qui ne fera qu’entraîner le milieu de la santé vers une plus grande précarisation.