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Société

Tribune collective

Un zéro pointé pour Plantu

Le dessinateur du Monde s'est encore illustré cette semaine avec deux dessins aux tonalités très insultantes pour les enseignants. Réaction du collectif Aggiornamento histoire-géographie.

Source

Laurence De Cock

Tribune collective

« En France, un antisémitisme du quotidien », titre en Une Le Monde daté du 3 novembre 2017. L’article en page intérieure expose avec précision l’importance et la banalisation de violences antisémites au quotidien : insultes, intimidations, tags et dégradations de bâtiments, violences physiques. Cette enquête dense, variant les focales et les témoignages, dresse le tableau d’un antisémitisme édifiant, inquiétant et bien évidemment, intolérable – c’est-à-dire qui ne saurait en aucun cas être toléré. Est-il besoin à ce stade de préciser qu’aucun de nous n’ignore la gravité de ce fléau, dans nos métiers comme à l’échelle de la société et surtout sur l’ensemble du territoire ? Et d’ajouter que la lutte contre l’antisémitisme, le négationnisme ainsi que toutes les formes de racismes sont au cœur de nos combats politiques et sociaux ?
Hélas, le dessin de Plantu illustrant la Une du Monde nous y oblige, car il nous accuse frontalement. Ainsi, l’école est peu présente dans l’analyse de fond de l’article, sinon pour signaler une fuite vers les écoles confessionnelles ou brièvement mentionner des actions de prévention dans des collèges parisiens ; l’enseignement spécifique de l’histoire est, lui, totalement absent. La caricature ainsi déconnectée des études citées, tend à la facilité du cliché (ce que nous pourrions a minima trouver un peu paresseux, mais il est vrai que nous ne sommes pas journalistes) et de l’insulte.

(Le Monde, 3 novembre 2017, Droits réservés)
En effet, au mépris de toutes les études récentes comme de sa propre rédaction, le caricaturiste - référence de l’humour grinçant, sophistiqué et prétendument émancipateur de la presse papier vespérale - lie l’antisémitisme quotidien à la démission des professeur.e.s d’histoire-géographie qui auraient renoncé à enseigner la Shoah. Ce dessin, dénué de drôlerie et donc raté, est, en revanche, saturé de lieux communs : de l’inoxydable silhouette du prof débraillé au look « CAMIF seventies », à la croyance en notre capacité thaumaturgique de guérison des maux par simple imposition d’une histoire édifiante ou identitaire. Il pointe une accusation très grave : non seulement nous n’enseignerions plus la Shoah, mais ce serait un choix assumé, avec le sous-entendu méprisant d’une capitulation. On le voit, la posture somatique de l’enseignant est sans équivoques, l’air nonchalant, les bras écartés : le je-m’en-foutisme attribué au service public est ici repris sans honte par Plantu, tandis qu’un mince filet de sueur sur son front laisse suggérer que le dit-prof a malgré tout conscience qu’il est en faute. Par ce dessin, Plantu expose la démission et la lâcheté mêlées des professeur.e.s d’histoire-géographie. Il dégouline de mépris de classe, si l’on peut dire.

Sans surprise, et fort heureusement, le dessinateur est immédiatement interpellé sur les réseaux sociaux. Beaucoup soulignent ce qu’ils.elles qualifient de bêtise néo-poujadiste, de conservatisme rance, le comparant parfois à Jacques Faizant, référence en la matière. Tou.te.s interrogent cette obsession anti-prof, et rappellent, au besoin par des références à leurs propres cours, comment ils.elles traitent cette partie du programme. Car les enseignant.e.s d’histoire-géo enseignent la Shoah, partout, et aussi dans les quartiers populaires.

Le lendemain, Plantu récidive. En commentant le verdict du procès Merah, il fait sienne cette banalité consistant à faire de la prison « l’école du crime » ou du djihadisme, et associe fortement l’école – la vraie, le service public d’éducation et non l’administration pénitentiaire – à la radicalisation djihadiste, à la fois par le titre, « réforme scolaire », par un Dupont-Moretti croqué en proviseur en un jour de rentrée, et par la façon dont Merah tient son dossier comme une sacoche. Pris isolément, ce dessin est juste d’une plate banalité. Une fois encore, il rate son rendez-vous avec l’humour ; le plus grave c’est que ce dessin soit en Une le lendemain d’une vive controverse relative à la façon dont Plantu associe enseignants et antisémitisme.

(Le Monde, 4 novembre 2017, DR)

Cela n’est pas étonnant si on met certaines réalisations du dessinateur en perspective. Devenu quelque peu répétitif, Plantu est désormais familier des comparaisons hasardeuses qui font séries. Ce n’est pas la première fois qu’il dépeint des professeur.e.s incapables d’enseigner correctement la Shoah et indifférent.e.s au péril djihadiste et antisémite. A cet égard, le dessin publié peu de temps après les attentats de janvier 2015 est vertigineux. Notons cependant qu’en janvier 2015, à suivre Plantu, on enseignait la Shoah, jusqu’à l’injonction autoritaire et la saturation du « plus jamais ça » – en vain apparemment ; tandis qu’en 2017 ça « fait longtemps qu’on ne l’enseigne plus ». Dans les deux cas, quelles sont ses sources ? Très souvent à l’opposé des articles qu’il accompagne, le caricaturiste fait le choix récurrent de l’amalgame, d’un simplisme hasardeux, de la reprise des certitudes de comptoir dont certains médias, il est vrai, aiment faire leur fond de commerce. Le cliché n’y est plus, comme dans toute caricature, un mécanisme cognitif habituel pour faciliter la lecture, construire une compréhension collective ou faire rire, il n’est que traduction de préjugés fortement contestables mais participant à la répétition de représentations négatives sur le corps enseignant, l’islam, et les banlieues.

(Le Monde, 13 janvier 2015, DR)

De fait, les enseignant.e.s d’histoire-géo ne sont pas les seul.e.s à être associé.e.s d’une façon ou d’une autre au péril islamiste, voici un florilège :

(Le Monde, 1er octobre 2013, DR)

(Le Monde, 19 avril 2016, DR)

(L’express, 22 juin 2016, DR)
Dans les séries de Plantu, qui est associé d’une façon ou d’une autre, entre connivence, complicité et alliances objectives, au djihadisme ? Des groupes sociaux, professionnels et militants, qui ont en commun de se donner comme horizon l’émancipation et la justice sociale. Cela fait bien longtemps que l’on ne trouve plus le patronat ou les administrations régaliennes dans ses cibles privilégiées. Tout est dit : ce n’est pas d’un défaut d’humour qu’il s’agit, mais bien de choix éditoriaux et politiques qui contribuent, par leur influence médiatique, à accréditer ce qui relève d’une interprétation néo-conservatrice. Ajoutons pour finir que ces dessins déconnectent les lecteurs du Monde de la démarche pourtant essentielle à laquelle invite l’enquête sus-citée sur l’antisémitisme : désengluer les plus jeunes de la fascination pour le complotisme et des effets pervers des réseaux sociaux. C’est en tout cas ce à quoi nous nous attelons, n’en déplaise au dessinateur de salon.

Signataires :

Marie-Fleur Albecker, Isabelle Bourdier, Pauline Bourmaud, Jean-Charles Buttier, Sabrina Camoreyt, Vincent Capdepuy, Coline Charpentier, Suzanne Citron, Frédéric Clavert, Matthieu Clément, Edouard Colin, Nathalie Coste, Laurence De Cock, Hayat El Kaaouachi, David Emain, Mathieu Ferradou, Eric Fournier, Laurent Gayme, Evelyne Gayme, Bernard Girard, Michael Guihard, Elisabeth Hervouet, Samuel Kuhn, Fanny Layani, Morgan Legay, Thibault Leroy, Christophe Naudin, Samuel Marcillet, Servane Marzin, Christine Pau, Sophie Pereira, Camille Pollet, Alexandra Rayzal, Fabrice Riceputi, Véronique Servat, Thierry de Valence, Thomas Vescovi, Dominique Zuzlewski




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