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Politique

Tribune Libre

Une assemblée de Gilets jaunes

Avant la journée de samedi, une assemblée organisée par les Gilets jaunes dans une ville moyenne de province a réuni 250 personnes. Situation quelque peu surréaliste, entre la tentative du Rassemblement national de contrôler les choses sur le terrain et cette assemblée qui exprimait des revendications plutôt sociales, sans dérapage d'extrême-droite et identitaire. Compte-rendu. Nous relayons cet article depuis le blog de Yves Faucoup. Voir lien dans l'article.

Par YVES FAUCOUP
Blog : Social en question

Mardi soir, les Gilets jaunes organisaient une réunion publique salle des Cordeliers à Auch, chef-lieu du Gers, ville de 22 000 habitants, en Occitanie. Assistance très nombreuse (environ 250 personnes, rarement cette salle a été remplie à ce point). A la tribune, des Gilets jaunes retraités, handicapé, mère de famille, d’Auch ou de Lectoure. Les débats sont parfois houleux, malgré les efforts des organisateurs, certains sont amenés à hausser le ton pour se faire entendre, mais de nombreuses personnes parviennent à s’exprimer sur cette lutte et sa poursuite. Il est rappelé qu’il n’y a pas de politique chez les Gilets jaunes… puis des revendications sont listées. En vrac : outre la démission du Président de la République et la dissolution de l’Assemblée Nationale, rétablissement de l’ISF, baisse des salaires et retraites des députés, lutte contre l’évasion fiscale, poursuites à l’encontre des hauts fonctionnaires qui ont fauté par négligence (relevée par la Cour des comptes), augmentation des petites retraites jusqu’à 1200 € minimum, suppression de la TVA sur l’alimentation et les matériaux d’isolation, contrôle du prix de l’eau. Et aussi 6ème République, transfert du CICE sur l’écologie, dissolution du Sénat, représentation proportionnelle absolue…

De longs échanges ont lieu sur la question des porte-parole ou représentants : entre ceux qui estiment que c’est incontournable et ceux qui considèrent qu’en désigner dénaturerait le mouvement. Les opinions sont si variées que les uns envisagent un représentant par région (13), d’autres par département (100) et l’un, qui invite à lire le brûlot L’insurrection qui vient, réclame par canton (4000). Par ailleurs, il est rendu compte de la visite effectuée par une délégation auprès du député LREM Jean-René Cazeneuve, "urbain", mais "resté droit dans ses bottes". Un RV est sollicité auprès de la Préfète.
Des informations concordantes attestent qu’au rond-point des Justes, occupé par les Gilets jaunes, quelques responsables du Rassemblement national (RN, ex-FN) sont actifs au quotidien, même s’ils cherchent à rester discrets (La Dépêche s’en est fait l’écho le 2 décembre, désignant nommément David Langui, toujours présent sur les lieux, "figure gersoise du Rassemblement national, où il est chargé des manifestations et du service d’ordre"). Lors de cette soirée, des militants RN sont présents mais n’interviennent pas. Tout au long de la soirée, aucun propos n’a été prononcé à l’encontre des "assistés" ou des migrants (ce qui aurait sans doute fait capoter la réunion).

Par contre, de nombreux militants de gauche et d’extrême-gauche sont là (Attac, NPA, FI, Sud-Solidaires, antifas), sans s’afficher comme tels, et certains prennent la parole. Les uns évoquant Nuit Debout ou une manifestation prochaine de la CGT, sans se faire huer. Un autre est ovationné pour avoir proposé une action dure (approuvée plus tard à mains levées) et pour avoir déclaré que "tant qu’on n’a pas gagné sur l’essentiel, il n’y a rien à négocier". Un artiste en appelle à la souveraineté culturelle, à des manifs dans la joie et… au retour à la Sécu d’Ambroise Croizat. Par contre un pro-Jean Lassalle est conspué. Et un intervenant, énervé, se disant ancien militaire et "du monde du renseignement", tenant des propos complotistes, est rapidement remis à sa place (j’entends derrière moi : "et moi je suis cardinal").

Les évènements violents de Paris n’ont pas été évoqués, et les décisions gouvernementales du jour, très peu. En fin de compte, une assemblée plutôt populaire, en colère, protestant contre les inégalités, défendant des droits, y compris pour les enfants handicapés, exprimant de la solidarité (une jeune fille prenant position en faveur des retraités et des petits paysans). Un participant, très applaudi, rappelle la jonction entre étudiants et ouvriers en mai 68. Du coup, des cris fusent appelant à la "Grève générale". Mélanie Rover (photo ci-contre), jeune actrice, gersoise, remarquée dans le film En guerre avec Vincent Lindon, interprétant un des rôles principaux, en appelle à une vraie démocratie, avec référendum d’initiative populaire plutôt que le régime oligarchique actuel. Une intervenante estime que les puissances qui ont le pouvoir et contrôlent Macron doivent trembler et vont lui exiger de lâcher du lest. Il faut s’en prendre aux banques et aux supermarchés, dit-elle. Un autre ajoute : et aux assurances.
Le plus difficile pour cette assemblée a été de déterminer des objectifs de lutte : que faire samedi ? Bloquer une grande surface, des dépôts, le convoi d’Airbus ? Faute de conclusion, un animateur botte en touche en appelant à un rassemblement au rond-point des Justes à 7h30 samedi : selon le nombre, le mode d’action approprié sera alors choisi.

. Le Rond-point des Justes, à Auch, à proximité de la Nationale 124 (Toulouse-Mont-de-Marsan) est occupé depuis trois semaines, jour et nuit, avec incitation auprès des automobilistes à montrer patte jaune et à klaxonner sa solidarité. Une bonne centaine de lycéens a rendu visite à ce barrage filtrant ce lundi.

. Une manif sous tension :

Samedi dernier, les Gilets jaunes sont montés en défilé en haute-ville, à pied et en remorque. L’agriculteur relève de temps en temps la remorque comme à la fête foraine, tandis que les passagers chantent la Marseillaise, crient "Macron démission" , "on n’est pas fatigué", et qu’un ancien de Nuit debout crie à tue-tête : "Liberté, Egalité, Fraternité" (pour être sûr que la démonstration reste bien respectueuse des valeurs républicaines, car il y a cette crainte que le Rassemblement national cherche dans la coulisse à manipuler le mouvement). Des motards, tout fiers, laissent de la gomme sur la place de la Libération, et des gaz d’échappement à profusion. Depuis le matin, les camions de deux entreprises de transports, AIO et Libaros, sillonnent les rues activant leurs klaxons tonitruants. Commentant les événements violents qui se déroulent déjà à Paris dans la matinée, un manifestant Gilet jaune m’a dit qu’il est choqué qu’on ait envoyé des policiers contre ces révoltés alors qu’ils ne sont jamais envoyés… dans les banlieues. Il est sympa mais il me répète là le slogan lancé au même moment par le RN qui parle de "la racaille des banlieues".

La manifestation, populaire et bon enfant, se dirige vers la Préfecture, mais chose qui ne semblait pas prévue, pas davantage par la police, les camions des transporteurs gersois, s’engouffrent dans le goulot d’étranglement qui mène au siège du pouvoir. Une haie de policiers barre l’accès, comme d’habitude. Mais là, à cause sans doute de l’arrivée d’un gros camion au plus près (au point qu’il aurait légèrement touché la commissaire de police) et de la crainte que des manifestants forcent le passage, un policier tire un gaz chargé de piment (photo). Plusieurs personnes sont atteintes (dont l’auteur de ces lignes : il me faudra bien 10 minutes pour m’en remettre, après m’être copieusement badigeonné les yeux et le visage d’eau). Le chauffeur du camion est arrêté et gardé à vue au commissariat. Les manifestants, sans doute pas habitués à défiler ainsi dans les rues, sont consternés devant "tant de violences policières" ("ils se croient à Paris", entend-on). On sent une colère, qui crève d’envie de s’exprimer, de dire son ras-le-bol face à l’arrogance du pouvoir, et aux inégalités qu’il conforte, comme avec la suppression de l’ISF (manifestement très mal vécue).
Des renforts de gendarmerie arrivent. Au bout d’une heure, le chauffeur est libéré sous les ovations de la foule.
. voir mon précédent billet : La défaite des "experts"

. voir le rapport du Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales, LERASS, Université de Toulouse : fondé sur l’étude de très nombreux documents (articles, posts sur réseaux sociaux), il montre des gilets jaunes ayant de réelles revendications, contre les inégalités fiscales, et sans propos racistes : Les Gilets Jaunes, des cadrages médiatiques aux paroles citoyennes.

. ces textes reprennent des éléments de posts que j’ai publiés au préalable sur mon compte Facebook.

. Photos : YF




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