Monde

A 50 ans de la Révolution culturelle

Une nouvelle génération de marxistes révolutionnaires en Chine. Interview

Publié le 16 mai 2016

LeftVoice.org a eu l’opportunité de discuter avec Stone Song et Ji Hengge qui ont traduit et publié la première édition chinoise de « L’histoire du trotskisme américain » de James P. Cannon. A 50 ans de la Révolution culturelle, ces deux militants trotskistes reviennent sur leur projet militant et la situation politique actuelle en Chine.

Vous avez récemment publié L’Histoire du trotskisme américain de James P. Cannon. C’est la première fois que cet ouvrage est publié en chinois. Qu’est-ce qui vous a motivé à le traduire et à le publier en Chine ? Quelles leçons le peuple chinois peut-il en tirer et quel lectorat visez-vous ?

Stone Song : Parmi les trotskistes nord-américains et les figures importantes du mouvement trotskiste mondial, James P. Cannon se démarque considérablement. Sa plus grande contribution – et pas des moindres – a été de créer un parti socialiste révolutionnaire aux États-Unis, le cœur du capitalisme mondial. L’Histoire du trotskisme américain raconte les débuts du trotskisme états-unien. James P. Cannon y expose d’importantes leçons sur le plan organisationnel et programmatique. Aujourd’hui, en Chine, une nouvelle génération de socialistes révolutionnaires se trouve confrontée à la question de la construction de quelque chose de la sorte, et à la nécessité d’apprendre des expériences passées.

Cet ouvrage vise à toucher des couches entières de jeunes progressistes en Chine pour qu’ils puissent comprendre les conditions et les outils nécessaires à la construction d’une organisation socialiste. Par exemple, une organisation normale doit garantir le droit de tendance, le droit au débat démocratique interne, qui permet l’expression de toutes les opinions existantes ; la bonne santé d’une organisation dépend du respect de ce premier principe.

Ce que nous pouvons également tirer ce cet ouvrage, c’est que les questions programmatiques sont de première importance pour une organisation socialiste. Si vous avez le bon programme, vous devez décider comment le mettre en œuvre selon le développement de la lutte des classes.

Cela fait-il partie d’un projet plus grand ? Quels autres ouvrages prévoyez-vous de traduire ou de publier et quand ?

Stone Song : La traduction de L’Histoire du trotskisme américain n’est que le début. Nous prévoyons de traduire d’autres textes canoniques issus de la tradition marxiste révolutionnaire, comme par exemple, La Révolution espagnole, La Défense du marxisme, Le Programme de transition et Les Discussions sur le programme de transition de Trotsky ; ou encore une sélection d’écrits et de discours de James P. Cannon. Ce sont des textes très importants pour la tradition marxiste révolutionnaire. Nous avons décidé d’en publier un ou deux tous les ans afin de les introduire progressivement à un public chinois.

En plus de traduire ces textes, nous prévoyons la publication d’une série de textes et de discussions sur les questions d’actualité, comme la question grecque par exemple.

Combien est-il difficile de trouver les écrits de Trotsky en Chine continentale ? Ce dirigeant révolutionnaire russe est-il connu ?

Stone Song : Avant la révolution de 1949, pour représenter la première génération de trotskistes, les camarades de Chen Duxiu ont traduit quelques-un des écrits de Trotsky. Dans les années 1960, pendant les débats entre la Chine et l’Union soviétique, les dirigeants du Parti communiste chinois ont organisé des traductions de certains ouvrages de Trotsky comme La Révolution trahie, La IIIe Internationale après Lénine, et d’autres textes, appelés les « Livres gris » qui ont circulé à l’intérieur du PCC. Seuls des cadres gouvernementaux et des chercheurs spécialisés avaient le droit de les lire.

Avec l’établissement du Web dans les années 1990, on commençait à promouvoir davantage le trotskisme. Les traductions des deux ouvrages que j’ai cités avant pouvaient être lus. Ce fait a provoqué, à une petite échelle, une réflexion chez les jeunes qui étaient attirés par les idées du marxisme révolutionnaire. En Chine, actuellement, il n’est plus interdit de publier les textes de Trotsky. Des ouvrages comme L’Histoire de la révolution russe ou Comment vaincre le fascisme sont librement publiés. Ma Vie est son texte le plus publié dans le pays. Des librairies les vendent librement et ouvertement.

Mais il est toujours interdit de publier des ouvrages écrits par des trotskistes s’ils sont critiques sur la période de Mao ou celle de Deng. Même si publiés, de nombreux passages seraient supprimés. La traduction de « Pouvoir et argent : une analyse des origines sociales de la bureaucratie » d’Ernest Mandel ou celle de Pourquoi Marx avait raison de Terry Eagleton en sont des exemples emblématiques.

Par conséquent, après 1949, la Chine s’est tournée vers – et a entretenu un rapport historique unilatéral avec – l’Union soviétique sur le plan politique et culturel. Une personne ordinaire n’est pas familière avec les dirigeants de la révolution russe. Elle connaît peut-être les noms de Lénine, de Staline ou de Trotsky, mais elle a surtout appris toutes les distorsions du stalinisme concernant la révolution et sa direction. L’ancienne génération voit en Trotsky un opportuniste et un révisionniste, et l’ennemi numéro un de la révolution socialiste. Après la chute de l’Union soviétique, avec un échange accru d’informations et la publication de certains de ses ouvrages, le public a commencé à voir son rôle dans la révolution sous un nouveau jour. Au cours de ce processus, en 1999, des chercheurs non affiliés au gouvernement, comme Shi Yongqin et quelques « vieux » trotskistes, ont traduit et ouvertement publié la biographie de Léon Trotsky écrite par Isaac Deutscher, en trois volumes. Pour une nouvelle génération de jeunes, cette publication a eu d’importants effets sur leur compréhension de Trotsky et du marxisme révolutionnaire.

Mais des chercheurs affiliés au gouvernement ont rabaissé la pensée trotskiste, affirmant que comme Trotsky et Staline prônaient tous les deux une politique de super-industrialisation, même si Trotsky avait été victorieux dans les luttes à l’intérieur du parti, il n’y aurait pas eu de vraie différence avec ce qui s’est passé sous Staline. Ils ont surtout mis en avant Boukharine qui défendait des réformes du marché.

Avec le ralentissement de l’économie chinoise, les luttes ouvrières ont repris. Pensez-vous que les travailleurs ont de plus en plus soif de nouvelles idées, de reprendre le combat, ou de critiquer « le communisme chinois » sur la gauche ?

Ji Hengge : A cause du déclin de la croissance rapide de l’économie chinoise, on a vu une augmentation de conflits sociaux. Mais si on regarde la qualité du mouvement ouvrier, on voit que cette augmentation reste toujours limitée. Jusqu’à présent, les luttes ouvrières se sont surtout concentrées sur des questions économiques, pas politiques. Une conscience de classe commence tout juste à renaître, elle est loin d’être mûre. Les travailleurs qui sont capables d’entrer en contact avec le marxisme révolutionnaire sont peu nombreux, parfois même inexistants. Des travailleurs isolés critiquent de temps en temps le PCC sur la gauche, mais presque toujours d’un point de vue maoïste. Ils sont plutôt influencés par l’idéologie gouvernementale d’avant 1978.

Et les jeunes en Chine à l’heure actuelle ? Selon vous, existe-t-il la possibilité d’une radicalisation ou d’un virage à gauche parmi eux ?

Ji Hengge : Jusque-là, la plupart des jeunes chinois n’ont pas une conscience politique très aiguë ; les étudiants s’intéressent plus à leurs études, à s’amuser ou à réussir leurs vies professionnelles futures. Jusque-là, deux courants de pensée ont dominé dans la jeunesse : le nationalisme et le libéralisme. Ces courants, et surtout le nationalisme, comme on voit avec le secrétaire général du PCC Xi Jinping et son culte de la personnalité, exercent une influence relativement forte sur les jeunes.

De l’autre côté, le libéralisme promeut des revendications de changement de système. Ils rêvent de privatisations et de libéralisation des marchés, ce qui est défavorable aux travailleurs et aux paysans. Mais, politiquement, la majorité des revendications libérales ne sont que partielles et visent surtout les autorités gouvernementales. Il existe une opposition aux changements radicaux, c’est-à-dire révolutionnaires, du système (même pas une révolution démocratique capitaliste).

Après la chute de Bo Xilai en 2012, de nombreux jeunes qui soutenaient son maoïsme de droite (essentiellement des nationalistes) sont tombés dans la désillusion ; après réflexion, certains ont abandonné leurs positions nationalistes et se sont approchés de la gauche. Le nombre de jeunes radicalisés a donc augmenté dans les derniers années – même si, fondamentalement, cette augmentation a bénéficié au maoïsme de gauche, et les jeunes qui croient aux idées du marxisme révolutionnaire restent marginaux. Dans le passé, la discussion sur des questions comme le socialisme était étroitement liée au patriotisme et au nationalisme. De plus en plus de jeunes commencent à se rendre compte que la Chine est une société capitaliste depuis bien longtemps, et que les socialistes doivent s’opposer à la logique nationaliste.

Le gouvernement a intensifié sa répression contre les militants du monde du travail. A votre avis, à quel point cette répression décourage-t-elle les travailleurs ? Ces évolutions signifient-elles l’émergence d’une nouvelle gauche révolutionnaire en Chine ?

Ji Hengge : Bien que la répression du gouvernement contre des militants ouvriers s’intensifie, cette politique ne saurait mater les luttes ouvrières des travailleurs chinois. Avec le ralentissement économique, les travailleurs perdent leurs emplois, les cas de salaires impayés se multiplient, et la sécurité sociale chinoise est qualitativement très faible. La pression exercée par les capitalistes est très profonde, incitant de plus en plus de travailleurs à relever la tête et à se battre pour leur sécurité économique fondamentale. Le nombre total de grèves ouvrières en 2016 va être de 1,5 à 2 fois plus que celui de 2015. En 2015, la Chine a connu au moins 2,944 luttes ouvrières. Dans certains cas, les travailleurs ont aspiré à créer leurs propres syndicats ou à exiger que les syndicats existants soient plus démocratiques, car ceux-ci continuent à être pilotés par la Fédération pan-chinoise des syndicats (ACFTU), elle-même subordonnée au PCC et à l’État chinois.

A présent, l’extrême-gauche est encore composée essentiellement de petits groupes de personnes employant des méthodes d’organisation individuelles, la plupart étant issue du du maoïsme de gauche. Les activités les plus importantes sont confinées à la propagande politique (et encore faut-il rester prudent : on ne peut exprimer une opinion politique que d’une manière détournée). Plus précisément, les militants d’extrême-gauche ne peuvent pas encore fusionner avec les luttes ouvrières en cours, et très peu de grévistes ont rencontré des militants d’extrême-gauche.

Mais l’augmentation du nombre de grèves prépare le terrain pour une unité accrue entre de telles luttes et l’extrême-gauche. Bien que les travailleurs chinois se retrouvent aujourd’hui sans organisation, cela a le mérite de libérer leurs actions du contrôle bureaucratique des syndicats officiels. Cependant, les travailleurs en lutte rejettent délibérément le marxisme car il est vu comme une idéologie du gouvernement et du parti dirigeant. En même temps, ils ne croient guère davantage les libéraux. En outre, ils ont de plus en plus conscience de ne pouvoir compter que sur leurs propres forces afin de changer les choses. A l’avenir, cette prise de conscience sera peut-être l’occasion d’un saut dans le développement du prolétariat chinois. Afin de pouvoir profiter de cette situation, les marxistes révolutionnaires doivent exister au sein d’un mouvement ouvrier de masse. Ils doivent encourager la prise de conscience politique des travailleurs en entreprenant un travail de propagande considérable.

La tâche la plus importante pour la nouvelle génération de révolutionnaires marxistes est d’expliquer clairement la différence fondamentale entre le chemin vers le socialisme et le chemin vers le socialisme bureaucratique stalinisé ou maoïste, afin de permettre aux travailleurs de comprendre la nécessité du socialisme et la faisabilité de sa réalisation, et la vraie signification de la démocratie socialiste.

La polémique « Un parti, deux publications » a éclaté en 2014. Le débat a commencé quand le journal théorique du parti, Qiushi , a affirmé que la lutte de classe existait encore en Chine, affirmation qui a été ouvertement rejetée par Study Times, le journal de l’École centrale du PCC. Que se cache derrière cette controverse et quelles sont ses implications ?

Ji Hengge : Concernant cette question, je dois d’abord expliquer, la théorie officielle du PCC doit faire face à la contradiction suivante : « la contradiction selon laquelle les gens ont progressivement augmenté leurs demandes culturelles matérielles alors que la productivité sociale est à la traîne. Résultat à la fois des facteurs internes et de l’influence internationale, la lutte des classes est encore limitée dans sa portée, mais pourrait s’intensifier sous certaines conditions, mais ce n’est pas la contradiction principale. » Qiushi a affirmé que « la lutte des classes existe encore en Chine », puis Study Times a publié un article affirmant que le niveau de la lutte des classes détermine le programme (mais, en vérité, pour les deux, la contradiction principale de la période n’est pas la lutte des classes). Comme vous pouvez voir, on est loin d’être dans une situation « Un parti, deux publications ».

Relativement, Qiushi met l’accent sur les valeurs traditionnelles du PCC, avec l’espoir de revivifier le système idéologique du PCC, alors que Study Times met l’accès sur le fait de ne pas faire de la lutte des classes une contradiction centrale – afin de ne pas déstabiliser la Chine contemporaine et de normaliser l’établissement d’un marché capitaliste.

En dehors de tout cela, on doit dire que la lutte des classe mise en avant par le PCC et la lutte des classes mise en avant par les communistes n’est pas la même. Le PCC comprend cette lutte comme étant entre « le PCC assimilé au peuple et les ennemis » et comme « continuant à suivre le chemin vers le socialisme à la chinoise et vers le capitalisme multi-partis à l’occidentale ». Cela constitue à leur avis la principale contradiction (en vérité, pendant la Révolution culturelle, le PCC a affirmé que la lutte des classes n’était pas une vraie lutte des classes, ils avaient mis fin en Chine aux capitalistes et aux grands propriétaires fonciers). Autrement dit, la vraie contradiction est de soutenir le régime du PCC ou de s’y opposer, ce qui n’est pas du tout une vraie contradiction entre les capitalistes et les travailleurs.

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Mots-clés Chine