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Politique

L’argent n’a pas d’odeur

Une rencontre Erdoğan - Macron sous le signe de l’hypocrisie

Emmanuel Macron a déployé le tapis rouge au dictateur Erdoğan en visite à l’Élysée ce vendredi 5 janvier. Au programme des discussions, il y a eu l'intégration de la Turquie dans l'UE, la Syrie, le terrorisme, les droits de l'homme, beaucoup de phrases creuses mais surtout de très gros contrats.

Crédits photo : Ludovic Marin / POOL / AFP

Les deux dirigeants après avoir déjeuné ensemble et discuté une partie de la journée ont donné une conférence de presse conjointe. Le sujet de la procédure laborieuse de la Turquie pour adhérer à l’Union européenne s’est invité dans les discours. Emmanuel Macron a expliqué que « les évolutions récentes de la Turquie ne permettent aucune avancée dans le processus d’adhésion à l’Union européenne. Il faut sortir de l’hypocrisie qui consiste à penser qu’une évolution naturelle nous conduira à ouvrir de nouveaux chapitres dans la négociation  ». Sans doute Macron justifie cela par les attaques aux droits de l’homme dans le pays ; pourtant arrêter avec l’hypocrisie consisterait à admettre que la Turquie aurait un trop gros poids dans l’UE du fait de sa démographie et que le pays toucherait beaucoup trop de subventions. Recep Tayyip Erdoğan, quant à lui, a fait part de la « fatigue  » de son pays vis à vis du processus. Les attaques aux droits de l’homme ne permettraient donc pas à la Turquie de rentrer dans l’UE mais par contre on peut quand même faire des affaires puisque Macron a développé l’idée de travailler dans le sens « d’un partenariat avec une finalité : préserver l’ancrage de la Turquie dans l’Europe. ».

La question des droits de l’homme

Alors que la venue d’Erdoğan a provoqué une levée de bouclier de la part des organisations et de la gauche, Macron a défendu le déplacement de celui que ses détracteurs qualifient de « nouveau sultan » au nom d’un « dialogue exigeant » afin de « maintenir le fil du dialogue » sans « cacher les divergences » entre la France et la Turquie.

Loin de condamner la répression et le renforcement du pouvoir du chef de l’État, Macron a été très prudent. «  J’ai rappelé qu’à mes yeux l’ancrage de la Turquie au sein de la convention des droits de l’Homme était important. Je sais les choix qui ont été faits, mais je souhaite que la Turquie reste pleinement membre de cette convention. Je pense que cela fait partie de son identité et que c’est notre intérêt commun  ». Avant de quasiment justifier la poigne de fer d’Erdoğan sur la Turquie « j’ai le plus profond respect et la pleine conscience des défis affrontés par la Turquie, comme ceux du terrorisme et des déstabilisations militaires, et à ce titre je n’ai pas d’ingérence à avoir en tant que chef d’État extérieur  »... Dénoncer les milliers d’emprisonnement les purges des fonctionnaires l’assassinat de militants kurdes seraient donc de l’ingérence. Par contre financer un régime qui muselle la presse, envoie les opposants en prison, exécute sans jugement des indépendantistes, c’est de la co-gérence.

D’après Macron la question des droits de l’homme et de la liberté de la presse ne seraient que des « désaccords sur la conception des libertés individuelles dans ce contexte ». « Je crois très profondément que nous tenons un chemin de crête qui est un défi pour tous les dirigeants, un défi pour l’État de droit et la démocratie. La démocratie doit être forte face au terrorisme mais, dans le même temps, la démocratie doit respecter l’État de droit, car les terroristes veulent nous emmener sur leur terrain, qui est celui de la haine de la raison et de la liberté  ».

Avec autant de précautions pour aborder le sujet on comprend mieux la sérénité d’Erdoğan lorsqu’il justifie le tournant autoritaire de son régime en mettant en avant les plus de « deux cents morts et 2.193 blessés  », victimes selon lui, au moment de la tentative de coup d’État contre le pouvoir turc en place. Il a même osé, sans sourciller, expliquer que « la Turquie est avant tout un État de droit. L’Occident ne cesse de dire que la justice doit être indépendante mais en Turquie aussi, la justice est indépendante. Et cette justice indépendante prend ses propres décisions  ».

Lorsque Erdogan évoque les « jardiniers de la terreur » on saisit aisément ce qu’est la justice indépendante de l’État turc. « Il y aussi les jardiniers de la terreur. Ce sont des gens qu’on prend pour des hommes de pensée, ou d’idées. Ils écrivent dans leurs journaux et apportent de l’eau au moulin du terrorisme. » La liberté de la presse serait donc respectée, du moins tant que l’on ne remet pas en question la politique du gouvernement.

Lorsqu’un journaliste lui a posé une question sur les armes que la Turquie est accusée d’avoir livrées aux djihadistes en Syrie, Erdoğan s’est emporté «  Toi, tu parles comme un membre du Fetö, pas comme un journaliste !  ». « Tu me poses cette question, mais pourquoi tu n’interroges pas les États-Unis qui ont envoyé 4000 camions d’armes en Syrie ? Tu es journaliste, non ? Tu aurais dû enquêter là-dessus aussi  » a-t-il poursuivi. La Turquie critique régulièrement la livraison d’armes par Washington à des milices kurdes en Syrie qu’Ankara considère comme terroristes.

Le Kurdistan et le terrorisme

Macron a abordé « plusieurs cas  » de prisonnier notamment celui d’enseignants de l’université de Galatasaray accusés de « propagande terroriste  » après avoir signé une pétition dénonçant le « massacre » de civils durant des opérations visant les rebelles du PKK. En dehors de ça Emmanuel Macron s’en est tenu à des propos généraux, sur les « intérêts convergents  » de la France et de la Turquie, et sur la «  bonne coopération en matière de lutte antiterroriste  » entre les deux pays. Or pour Erdogan les terroristes, ce sont les kurdes.

À plusieurs reprises, le dirigeant turc a rappelé qu’il considère les milices kurdes syriennes des YPG comme terroristes. « Nous n’autoriserons pas la création d’un corridor du terrorisme au nord de la Syrie. Il n’est pas question que nous autorisions les YPG à atteindre la Méditerranée. »
Les dotations pour la lutte antiterroriste en Turquie ne financent pas la lutte contre Daesh avec qui la Turquie livrait des armes et achetait son pétrole mais bel et bien la lutte contre le PKK, les YPG les organisations kurdes et les populations dans leur ensemble.

De tels propos raisonnent dans la tête de tous ceux qui savent que dans 3 jours on commémorera les 5 ans de l’assassinat, à Paris, des trois militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan (Rojbîn) et Leyla Soylemez. Erdoğan a reconnu l’implication des services de renseignements turcs dans ces assassinats, services de renseignements qui depuis 2011 coopèrent étroitement avec les services français.

En effet, un « Accord de coopération en matière de sécurité intérieure avec la Turquie » a été passé le 7 octobre 2011, voté par le Parlement du temps de la présidence de Sarkozy et non abrogé sous la présidence de Hollande et lie particulièrement les deux états. Cet accord de coopération fait des services de renseignement français les complices, au moins passifs, des crimes perpétrés par le MIT (renseignement turc) en France. Qu’importe tant que la Turquie continue de passer de juteux contrats avec l’État français et ses grosses entreprises.

Macron le meilleur VRP du patronat français

Alors que Recep Tayyip Erdoğan a lancé de vastes purges depuis le putsch manqué. Il a arrêté plus de 55 000 personnes et en a limogé ou suspendu plus de 144 000, au nom de la lutte contre les gûlénistes, alors qu’il n’a de cesse de massacrer le peuple kurde. Macron, dans la lignée de ses prédécesseurs, a signé de gros contrats avec la Turquie. Plusieurs contrats entre des entreprises françaises et turques ont été signés, dans la foulée des discussions. Un protocole a notamment été signé entre Turkish Airlines et Airbus.
Le président Erdoğan a assuré vouloir que le montant du volume des échanges bilatéraux soit de 20 milliards d’euros. On sait donc maintenant combien valent la liberté de la presse, les droits de l’homme, la démocratie et la vie humaine.

Il était évident que Macron a su profiter des tensions entre l’Allemagne et la Turquie pour faire prospérer les affaires des quelques 400 sociétés françaises présentes en Turquie. Le discours plus que soft de Macron et son envie de développer un partenariat avec le régime d’Erdoğan montre bien que plutôt que de parler des crimes du régime il a été question de contrat.




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