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Tribune Libre

Une vidéo peut-elle tuer une candidature à la Maison Blanche ?

Publié le 12 septembre 2016

Les images d’Hilary Clinton s’écroulant lors de la commémoration des attentats du 11 septembre 2001 vont-elle lui coûter la présidence des Etats Unis ? Il est trop tôt pour en juger, mais ces images marquent sans aucun doute un tournant dans la campagne américaine… Une vidéo peut-elle tuer une candidature à la Maison Blanche ?

Parchristian salmonBlog :Et tout à coup il est là, sur scène, le citoyen…

Les images d’Hilary Clinton s’écroulant devant le van qui l’évacuait après un malaise lors de la commémoration des attentats du 11 septembre 2001 vont-elle lui coûter la présidence des Etats Unis ? Il est trop tôt pour en juger, mais ces images marquent sans aucun doute un tournant dans la campagne américaine. Les sondages depuis des mois ont fait d’elle la favorite d’une élection impossible à perdre face à Donald Trump, le pire candidat que les Etats Unis aient connu dans l’histoire, celui que tout le monde à Washington adore détester. Les éditorialistes répètent depuis des mois que Clinton sera très probablement élu, à moins d’une catastrophe imprévue. Cette vidéo en a tous les traits. Clinton aurait très bien pu survivre au malaise qualifié dans un premier temps de « surchauffe » puis quelques heures plus tard de « pneumonie », si elle n’avait été filmée soustous les angles en train de s’effondrer dans les bras de ses gardes du corps, une scène devenue virale en quelques minutes sur les réseaux sociaux. Un virus qui pourrait s’avérer fatal s’il n’est pas éradiqué tout de suite. Paraphrasant le célèbre succès des Buggles à la fin des années 1970 « Vidéo Kill the radio Star », le correspondant du journal Haaretz aux Etats Unis ne craignait pas d’affirmer : « « Peut-être qu’on racontera un jour comment la vidéo a tué la candidature d’Hilary Clinton. »

Selon le sociologue américain Jeffrey Alexander qui a suivi et étudié la campagne d’Obama en 2008, les campagnes électorales aujourd’hui ne reposent plus sur des contenus idéologiques ou des programmes, mais comme une suite de performances et de contreperformances. La scène du 11 septembre 2016 restera dans l’histoire des campagnes comme une terrible contre-performance. Elle remplit en effet les quatre conditions qui président au succès ou à l’échec d’une performance politique.

1/ L’effondrement d’Hilary Clinton constitue un terrible démenti du récit fondateur de la candidate, celui d’une gagnante, qu’elle avait construite dès 2008, puis à la tête du département d’Etat, et réaffirmée lors de sa déclaration de candidature en 2016. En 2008, elle s’était lancée dans la campagne avec un simple tweet "I’m in and I’m in to win. ». James Carville, le célèbre stratège de la campagne de Bill Clinton en 1994, n’avait pas craint d’affirmer à Newsweek : « Si elle lui donnait l’une de ses couilles, ils en auraient chacun deux » ! Dans l’Amérique de Bush, habituée aux postures martiales, l’élection allait se jouer sur "l’habitus" du candidat. Serait-il un guerrier ou un négociateur ? Un rêveur ou un macho ? Dans un meeting où était présente la sénatrice de New York, un dirigeant syndical avait souligné sa "fortitude testiculaire", et un éditorialiste du New York Post était allé jusqu’à la déclarer victorieuse dans "la primaire des couilles". "Qui est le moins macho des deux ?", se demandait l’éditorialiste du New York Times Maureen Dowd. Et, dans « The Guardian », Nicolaus Mills qualifiait les primaires démocrates « de primaires de testostérone". Mike Easley, le gouverneur de Caroline du Nord, justifia son soutien à Hillary Clinton en la comparant à Rocky Balboa, le personnage de boxeur interprété par Sylvester Stallone : "Extrêmement tenace et dur au mal, il est célèbre pour combattre avec son coeur." C’est la vertu de l’endurance, un concept clé de toutes les campagnes politiques dans la mesure où la puissance d’agir politiquement s’est évaporée depuis la crise de 2008 et dans le contexte général de la mondialisation néolibérale. Son effondrement instille un soupçon non seulement sur sa santé mais sur son « ethos », celui d’une femme forte, puissante, doté d’une surprenante valeur de résistance, capable de remplacer le pouvoir masculin. C’est une icône qui fléchit, un roc qui vacille.

2/ Après des semaines d’insinuations sur sa santé répandues par le clan Trump, l’épisode semble confirmer les pires rumeurs lui prêtant une maladie cachée, et renforcent les préjugés misogynes selon lesquels les femmes seraient incapables de gérer les pressions de la présidence. Il conforte le camp de ceux qui sont toujours prêts à croire à quelque vérité cachée ou aux mensonges de l’establishment.Les images de la candidate chancelante aussitôt entourée de ses gardes du corps qui s’efforcent de la protéger, non pas des balles d’un tueur comme on l’a vu si souvent au cinéma et dans les séries américaines, mais des smartphones qui vont répercuter la scène sur les réseaux sociaux, renforcent l’hypothèse d’un lourd secret autour de la santé de la candidate...

3/ La date du 11 septembre évoque non seulement l’attentat de 2001 alors queHilary Clinton était gouverneur de l’Etat de New York mais aussi l’attaque du consulat américain à Benghazi au cours duquel 4 diplomates américains sont morts.Les campagnes électorales se déroulent désormais à la frontière du public et de l’intime, de l’histoire personnelle et des tragédies collectives.Les images du malaise de Clinton qui interviennent le même jour au même endroit, sont chargées d’une signification historique. Elles sont marquées du sceau du destin.

4/ Les précédents ne manquent dans l’histoire américaine de présidents dont l’état de santé fut dissimulé au grand public avant l’élection ou pendant leur mandat. Woodrow Wilson frappé d’une attaque cardiaque pendant son mandat et dont on cacha le plus longtemps possible l’état de santé au grand publicà Franklin Roosevelt qui dissimula longtemps son fauteuil roulant ou à John Kennedy atteint de la maladie d’Addison, potentiellement mortelle. Mais aucun d’entre eux n’avaient eu à lutter contreles réseaux sociaux, où les effets de contagion sont massifs,impossibles à contrecarrer dans un premier temps. En 2016, elle a fait acte de candidature en déclarant dans une brève vidéo : « Les Américains de tous les jours ont besoin d’une championne. Je veux être cette championne ». Force est de constater que pour « les Américains de tous les jours », leur championne est au tapis.

Il est pour le moment prématuré d’enterrer la candidature d’Hilary Clinton. Ellea démontré maintes fois sa capacité à rebondir. Sa carrière est jalonnée d’épreuves. Elle est parfaitement capable après cet épisodede renouer avec l’image du Comeback Kid qu’elle a héritée de son mari. En tout état de cause, l’épisode marquera un tournant de cette campagne électorale et l’hypothèse d’une victoire de Donald Trump désormais n’est plus à écarter.