Monde

Le premier 11 septembre

Unité populaire, cordones industriales et coup d’État. Récit d’une résistance ouvrière et populaire au Chili

Publié le 14 septembre 2016

Le 11 septembre 1973, les forces armées du Chili, dirigées par Augusto Pinochet, bombardèrent le palais de la Moneda, le siège présidentiel du pays. Elles prirent d’assaut les principaux services de l’État tout comme les usines, les quartiers populaires et les universités. Une formidable résistance ouvrière et populaire, bien que défaite, se leva face à l’adversité.

Isabel Infanta

Le sanglant coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili fut organisé par le patronat du pays avec l’appui des forces armées et le concours du gouvernement des États-Unis, dans le but affiché de mettre un terme au processus révolutionnaire naissant parmi la classe ouvrière. Ce fut pourtant le processus révolutionnaire le plus profond de la grande poussée ouvrière et populaire des années 1970 sur le continent sud-américain.

Cette dynamique fut l’expression du grand mécontentement social provoqué par le refus obstiné des classes dominantes de prendre en charge les demandes croissantes de la population. Dans les années 1960, le gouvernement chrétien-démocrate avait laissé sans réponse des questions fondamentales comme la nationalisation du cuivre – l’une des ressources-clé de l’économie du pays –, la réforme agraire et le problème du logement.

Ce mécontentement se manifesta par des vagues de grèves et de débrayages dans les villes, et de prises de terres dans les campagnes. Ces expériences firent progresser le niveau d’organisation des masses et l’idée, selon laquelle il fallait arracher le pouvoir politique des mains des patrons pour vaincre, progressa.

La stratégie politique d’Unité populaire


Les travailleurs appartenaient en grande partie aux deux grands partis traditionnels de la gauche chilienne : le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste (PC). Il s’agissait d’organisations politiques réformistes, c’est-à-dire qu’elles organisaient les travailleurs non pas pour lutter pour leur indépendance politique en vue de prendre le pouvoir ; mais pour les subordonner à des accords avec la bourgeoisie nationale, par un programme de réformes limitées, à l’intérieur du système capitaliste et de ses institutions.

Ainsi naquit l’Unité populaire (UP), grande coalition entre le PS de Salvador Allende et le PC avec le petit Parti radical, représentant traditionnel de la bourgeoisie libérale, et quelques autres petites organisations. La grande partie des structures de gauche radicale fit partie d’UP. Le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), oscillant alors entre les masses et Allende, fut l’un des principaux courants à ne pas rejoindre UP, mais espéra tout de même « faire pression depuis l’extérieur ».

Si UP fut présenté comme la réalisation d’une révolution inédite dans la démocratie, son objectif resta limité et consista en le renforcement d’un État qui gérerait les ressources économiques stratégiques et encouragerait le développement d’un « capitalisme national » avec une certaine marge de manœuvre vis-à-vis des États-Unis.

Cette « voie pacifique vers le socialisme » supposa le renoncement – illusoire – de la part des riches et des entreprises à leur propriété et leurs privilèges, ainsi que le respect de la « démocratie » par les forces armées.

Le gouvernement de Salvador Allende


UP remporta les élections présidentielles de 1970 avec un programme de mesures telles que la nationalisation des mines de cuivre, de fer et de salpêtre - jusqu’alors aux mains des entreprises impérialistes -, de plusieurs secteurs-clés de l’industrie et des grandes propriétés foncières.

Le gouvernement d’Allende nationalisa diverses mines et usines, tout en indemnisant les patrons, et n’avança que partiellement vers le monopole du commerce extérieur. La nationalisation des banques se limita au rachat des actions des banques privées et la réforme agraire partagea les terres mais toujours dans le respect des grands propriétaires fonciers.

Les réformes d’Allende n’atteignirent, ni permirent d’avancer vers la rupture avec la domination impérialiste du pays, le partage des terres par une réforme agraire radicale, la liquidation du pouvoir de la bourgeoisie.

1972 : une année-clé


En 1972 le projet d’UP commença à prendre l’eau. Les entreprises alimentèrent la crise économique par le sabotage et le désapprovisionnement. Surgirent alors des groupes fascistes comme Patria y Libertad (Patrie et Liberté) qui commirent régulièrement des attentats. Des secteurs de la bourgeoisie et de l’armée conspirèrent ouvertement contre le gouvernement d’UP, entraînant derrière eux des secteurs des classes moyennes. La crise s’accentua avec la multiplication des lock-out patronaux comme celui des routiers, signes de l’offensive réactionnaire sur fond d’énorme polarisation sociale.

En bas, les travailleurs se mirent à occuper des centaines d’usines et à les gérer indépendamment. Ainsi des comités d’approvisionnement s’organisèrent-ils. Dans les campagnes, les paysans et les sans abris occupèrent les terres et créèrent leurs propres organisations.

Vers le milieu de l’année, les travailleurs commencèrent à coordonner leurs luttes par zones, dépassant la direction de la Centrale unique des travailleurs du Chili (CUT). Ils fondèrent les cordones industriales, une forme d’auto-organisation ouvrière très poussée, de véritables embryons du pouvoir ouvrier et populaire, qui permirent l’unité de l’action de la classe ouvrière, fondée sur le débat et la prise de décision démocratiques à la base.

La coordination entre des dizaines d’usines et d’ateliers permit aussi de résoudre des questions liées à la production et à la distribution des produits issus du contrôle ouvrier. L’armement des masses se développa progressivement afin de défendre les positions conquises.

Les travailleurs exigèrent du gouvernement la nationalisation de l’ensemble des usines et des ateliers, remettant ouvertement en question la propriété privée des capitalistes. Dans leurs assemblées, ils discutèrent de la façon dont ils pourraient se débarrasser de la main-mise du patronat sur leur économie et leurs vies, et leurs organisations constituèrent une véritable alternative au pouvoir de l’État capitaliste.

Dans ces débats, les travailleurs luttèrent ouvertement contre les dirigeants du PC, qui justifièrent la restitution des entreprises à leurs anciens propriétaires, soutinrent la loi permettant aux militaires de pénétrer dans des usines à la recherche d’armes et acceptèrent la nomination d’Augusto Pinochet à la tête de l’armée.

La négociation avec les partis des patrons au Parlement bourgeois, majoritairement issus de la démocratie chrétienne, tout comme les accords avec l’état-major « institutionnel » des forces armées, respectant ainsi la constitution et les institutions de l’État bourgeois, enfermèrent le processus de transformation sociale dans le corset de la démocratie bourgeoisie.

Le dénouement du coup militaire de Pinochet


Les patrons prirent de plus en plus peur devant la poussée des masses et l’incapacité du gouvernement d’Allende à la contenir. Cela accéléra la préparation du coup d’État.

Sous la direction des entreprises impérialistes et avec l’intervention ouverte de Washington, les forces armées s’homogénéisèrent de plus en plus jusqu’au coup d’État, écartant et réprimant tous les résistants.

Une première tentative de coup d’État – le Tanquetazo – eu lieu le 29 juin 1973, mais échoua. Malgré cet avertissement, le PS et le PC appelèrent les masses à faire confiance à la solidité de la démocratie chilienne et au professionnalisme des militaires. Non seulement ils refusèrent catégoriquement de donner des armes aux travailleurs qui les réclamaient ouvertement pour faire face à la menace armée, mais ils eurent aussi recours à des réquisitions dans les usines pour désarmer les travailleurs.

Désorientés et démobilisés par leurs propres partis et la CUT, les travailleurs ne purent préparer la résistance jusqu’au bout. Ils résistèrent certes, mais de manière éclatée, et la classe ouvrière comme les masses se trouvèrent globalement impuissantes et désarmées le 11 septembre 1973. La dictature d’Augusto Pinochet s’imposa alors pendant dix-sept longues et très sanglantes années, durant desquelles la bourgeoisie finit par restaurer sa domination.

Traduit vers le français par I.M.