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Politique

Duel Jean-Marie / Marine Le Pen

Université d’été du FN. Un gagnant ce dimanche, Florian Philippot

Le Trublion Jean-Marie Le Pen les accumule depuis un moment pour dynamiter la stratégie de « dédiabolisation » impulsée par Florian Philippot. Largement relayées par les médias, ses sorties provocatrices, négationnistes, pétainistes, homophobes sont à chaque fois autant de mines sous les pieds de sa fille et de son « 1er ministre » dans leur quête d’un visage convenable. Du côté père et du côté fille, les rôles sont établis et ils sont fort bien tenus par des théâtreux de métier. Ce ne sont pourtant que les deux versants d’une même médaille. Claire Manor

Un coup de théâtre qui n’aura pas lieu

Depuis quelques jours, les médias avaient été chauffés à blanc dans la perspective du débarquement de Le Pen et de sa vieille garde à l’université d’été du FN, ce week-end à Marseille. Mais« le Vieux » n’a finalement pas mordu aussi fort que l’on s’y attendait. Peut-être certains différends familiaux corsent-ils la relation et attisent-ils les haines réelles ou calculées, mais le fond est éminemment politique. C’est bien un choix stratégique qui s’est joué dimanche, au-delà de la saga familiale que nous servent les médias par grand-père, fille et petite-fille interposés.

La mise en scène relève d’un art consommé. En menaçant de débouler à l’université et en annonçant la création d’un front « bleu-blanc-rouge » Jean-Marie Le Pen a mobilisé les esprits et les commentaires des dirigeants frontistes. Avec son déjeuner-débat à quelques encablures du parc Chanot où se réunissaient les « universitaires » il a maintenu tout le monde en haleine. La presse s’est muée en intermédiaire en informant chacun de ce qui se passait chez l’autre.

Le désamorçage de la tension s’est pourtant fait en parallèle des deux côtés. Jean-Marie le Pen d’abord rassurant, commence par écarter le spectre d’une candidature dissidente aux régionales en déclarant qu’il a « passé l’âge de se présenter » ; puis, se donnant une image de rassembleur, il fait carrément appel à l’apaisement et à une marche vers l’unité, condition sine qua non de la victoire, en PACA et ailleurs.

Marine Le Pen, de son côté, après avoir considéré que Jean-Marie Le Pen constituait un « non sujet » qui n’intéressait pas les Français, s’est montrée soulagée par le ton soudain apaisé de son père et des propos qui pouvaient apparaître comme l’enterrement de la hache de guerre. Elle y est allée à son tour d’un semblant de main tendue : « Jean-Marie Le Pen vaut mieux que ce rôle de trublion. Il n’est plus et ne sera plus adhérent du FN, mais il garde sa liberté de parole, il peut bien dire ce qu’il veut », a-t-elle déclaré.

La guerre de Marseille n’a pas eu lieu.

Le « Rassemblement Bleu-Blanc Rouge » opposition ou intégration ?

Finalement, que représente ce « Rassemblement Bleu-Blanc-Rouge » sorti comme un lapin d’un chapeau ? Jean Marie Le Pen annonce la couleur lorsqu’il déclare à son carré de supporters son intention de créer au sein du FN un pendant au « Rassemblement Bleu Marine » en ces termes : « Vous ne serez pas orphelins… Le FN sera bien en peine de refuser notre démarche car elle correspond au parallélisme des formes ». Objectif : « remettre le FN dans l’axe ».

Le Pen n’a donc pas fait le choix d’aller jusqu’à la rupture. Il se donne le luxe d’un apparent rapport de force équilibrérassemblement contre rassemblement, mais d’une certaine manière il réintègre le bercail car ses propres troupes sont finalement assez maigres. Le FN reste celui de Marine Le Pen et de Florian Philippot.

Deux rassemblements opposés donc ; mais qu’est-ce qui sépare fondamentalement les uns et les autres ? Non pas le projet politique, tout aussi extrémiste d’un côté que de l’autre, mais des choix stratégiques divergents.

L’objectif central de la stratégie Philippot, c’est de rassembler sous la bannière du FN l’électorat qui a voté « Non » à la Constitution européenne en 2005, en offrant une orientation souverainiste hostile au supranationalisme européen et au programme économique de la construction européenne. Il deviendrait alors possible de prendre seul le pouvoir par les urnes à condition de procéder à une « dédiabolisation » préalable du FN.

Le Pen Père constitue un obstacle sur cette voie. Non pas qu’il ne soit pas souverainiste ; c’est même le fondement de la construction du FN depuis trois décennies. Mais parce qu’il fonde ce souverainisme non pas sur le terrain économique, mais sur les valeurs, les sujets de société, et plus largement tout ce qui n’est pas socio-économique. Famille, christianisme, identité culturelle nationale, moeurs, sont des terrains sur lesquels l’extrême droite est difficilement « dédiabolisable » et dont les franges électorales sont infiniment plus resserrées que celles du projet Filippot.

Marine, un discours « 100 % Jean-Mariste »

Mais ces deux stratégies sont bien les deux versants d’un même projet politique d’extrême droite. La dramatique actualité qui met les projecteurs sur les migrants syriens bloqués en Hongrie, accueillis enfin en Allemagne après un parcours mortel et harassant, a finalement démasqué de manière concrète le caractère formel des divergences entre les « Bleu-Marine » et les « Bleu-Blanc-Rouge » et mis en pleine lumière ce qui fait leur unité profonde : la haine des immigrés.

Marine Le Pen ne pouvait pas laisser passer cette « opportunité » de développer, dans le cadre de l’université à Marseille le discours le plus odieusement xénophobe qui soit. Elle reconnaît et se réjouit d’ailleurs, que sur le fond, ses convictions ne diffèrent en rien de celles de son père. De son côté, ce dernier ne manque pas de saluer le discours de sa fille comme « 100 % Jean-Mariste ».

Sans même exprimer la moindre compassion pour les noyés, elle prône le renvoi des réfugiés dans leur pays d’origine même lorsqu’il s’agit d’un pays en guerre comme la Syrie ou l’Irak. Elle récuse le terme de « réfugiés » préférant celui de « migrants » ou même de « clandestins ». Elle approuve même l’expression de « Grand Remplacement » utilisée peu de temps auparavant par le sénateur maire FN du 7ème secteur de Marseille Jean Marie Ravier pour dénoncer le péril que constitue l’immigration.

La « normalisation » jusqu’où et jusqu’à quand ?

Il est clair que malgré son baroud d’honneur, Le Pen a plus ou moins reculé ce week-end et que le tandem Marine-Filippot n’a pas été réellement mis en difficulté. Mais au-delà du cinéma et de l’anecdote, le devenir de la stratégie de « normalisation » n’est pas tracé et nul doute que Jean-Marie Le Pen vivant, il ne cessera d’aiguillonner la majorité du FN vers une extrême droite qui n’a pas peur d’être ce qu’elle est.




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