Débats

Crise de légitimité de l’UE

Université d’été du NPA. Les positions de l’extrême gauche britannique et le « Brexit »

Publié le 29 août 2016

Philippe Alcoy

La nouvelle du « Brexit » a secoué l’actualité en Europe et ouvert beaucoup de débats. Aussi bien au sein des classes dominantes qu’entre les différentes organisations se revendiquant de la gauche radicale, de l’extrême gauche et de la classe ouvrière. C’est dans ce contexte que des représentants d’organisations anticapitalistes britanniques sont venus à l’université d’été du NPA pour exposer leurs positions vis-à-vis du référendum et débattre avec des militants anticapitalistes de France.

Ainsi Fred Leplat de Socialist Resistence, organisation qui a appelé à voter pour le « Remain », et Joseph Choonara membre du Socialist Workers Party qui, lui, a fait campagne pour le « Leave » ont présenté leur point de vue lors de deux débats. L’un, consacré plus généralement à l’UE, et l’autre plus spécifique sur le Brexit.

Dans leurs présentations, on pouvait constater plusieurs points d’accord sur des caractéristiques de l’UE. Tous deux considèrent que l’UE est essentiellement un outil des capitalistes européens pour mieux exploiter les travailleurs à travers le continent et maximiser leurs profits. Un autre point d’accord était la dénonciation du caractère antidémocratique des institutions européennes, où les décisions fondamentales sont prises par un petit cercle de technocrates, liés aux grands capitalistes européens, qui n’ont été élus par personne et dont les actions ont des conséquences pour des millions de personnes. On pourrait évoquer également leur accord sur le fait de dire que le Brexit exprime, de la part des classes populaires, un rejet de l’establishment britannique.

Loin du « Lexit », un renforcement des tendances réactionnaires

Le fait que le vote en faveur du Brexit ait renforcé les tendances racistes, nationalistes et réactionnaires en Grande-Bretagne ne faisait pas débat non plus entre les exposants, ni parmi le public. Cependant, le représentant du SWP a affirmé qu’il serait faux de considérer que les 17 millions de personnes qui ont voté pour le Brexit sont racistes ou xénophobes. Il a aussi ajouté que les institutions européennes ne constituent aucunement un « rempart contre la montée du racisme ». Au contraire, ce sont les politiques appliquées par l’UE qui alimentent le racisme.

Face à la remarque que le référendum et la campagne pour le Brexit a été en grande partie une initiative qui répondait à la pression du parti xénophobe et raciste, UKIP, et à l’aile dure de la droite britannique, Joseph Choonara a expliqué que son parti n’a pas fait campagne pour le référendum, mais qu’une fois que celui-ci avait été convoqué « il fallait répondre et prendre position ». C’est ainsi que le SWP a décidé de faire campagne pour le « Leave » (partir de l’UE) mais, à la différence de l’extrême droite et la droite souverainiste, pour une rupture de gauche et anticapitaliste, le« Lexit ».

Pour les partisans du « Lexit », il ne faut pas « abandonner la contestation de l’UE aux seules forces d’extrême droite ». Ils considèrent également qu’une rupture avec l’UE peut affaiblir les capitalistes européens, relancer les luttes et permettre aux exploités et opprimés de se trouver dans une meilleure position pour défendre leurs intérêts.

Ainsi Choonara, pour démontrer cela, a affirmé que le premier résultat du référendum a été de pousser à la démission le premier ministre Cameron et ouvrir une crise au sein du Parti Conservateur. Le nouveau gouvernement est plus fragile et aura plus du mal à appliquer des mesures d’austérité.

Or, la réalité c’est que la campagne a été complètement dominée par les discours nationalistes xénophobes et que la « campagne du Lexit » était complètement marginale. Et il ne pouvait pas en être autrement. Tout le cadre était gouverné par des options réactionnaires : si le « Remain » gagnait, cela aurait été le gouvernement de Cameron qui se serait renforcé, ce qui impliquerait la continuité des politiques pro-capitalistes, d’austérité et racistes ; le Brexit l’a emporté et ce sont les tendances nationalistes et xénophobes qui se renforcent, et cela ne veut aucunement dire que les politiques pro-capitalistes et austéritaires vont s’arrêter.

Face au Brexit, réformer l’Europe ?

De son côté, Fred Leplat de Socialist Resistence, qui a fait campagne pour rester dans l’UE, a mis plus l’accent sur le renforcement des tendances réactionnaires pendant la campagne et après le vote du Brexit. Pour lui, au contraire de ce qu’affirmaient les partisans du « Lexit », la victoire du « Leave » n’a pas provoqué une crise profonde pour la droite traditionnelle, étant donné que celle-ci a pu rapidement « résoudre ses contradictions » en nommant première ministre Theresa May et un gouvernement plus à droite dominé par des figures du « Leave ». Cependant, cette vision comporte une certaine surévaluation de la capacité du Parti Conservateur à résoudre ses contradictions et divisions internes.

Aussi, il est indéniable que le Brexit a accéléré la crise au sein de l’autre composante du bipartisme britannique, le Parti Travailliste, où l’aile droite de ce parti s’est lancé dans une offensive contre son actuel leader, Jeremy Corbyn. Celui-ci est accusé de ne pas avoir défendu de façon suffisamment résolue le « Remain ».

Tout en présentant une variante de critique par la gauche de l’UE, l’exposé de Leplat était traversé par un discours qui laissait entendre qu’il serait possible de « réformer l’UE », de« construire une autre Europe ». En ce sens, il n’est pas étonnant qu’il ait affirmé au cours du débat que, dans une situation plus difficile que celle d’avant le référendum, le seul espoir pour les travailleurs et les jeunes en Grande-Bretagne serait… Jeremy Corbyn.

Mais sur le fait d’apporter leur soutien à Corbyn face à l’offensive de l’aile droite du Parti Travailliste, les deux exposants étaient d’accord, bien que le représentant du SWP ait présenté quelques nuances.

Un cadre piégé

En réalité, le cadre posé par des fractions capitalistes était un piège pour les travailleurs et les classes populaires. Le référendum posait les termes du débat en laissant le choix uniquement entre deux options réactionnaires qui allaient toutes deux se retourner contre les opprimés et exploités.

Un autre accord exprimé par les deux invités a été d’affirmer le fait que prendre position pour le boycott ou l’abstention aurait signifié « ne pas avoir une politique », ne pas avoir une réponse face aux masses. Or, face à une campagne pour le « Leave », dominé par l’extrême droite nationaliste, et une campagne pour le « Remain », qui aurait signifié le renforcement de Cameron et l’ensemble de l’establishment, une campagne unitaire des forces anticapitalistes et révolutionnaires pour le boycott du référendum, dénonçant les institutions européennes pro-capitalistes, l’austérité mais aussi le racisme et le réactionnaire repli national proposé par l’extrême droite, aurait sans aucun doute constitué un pas en avant pour faire avancer la conscience de travailleurs et des classes populaires qui regardent avec sympathie les idées anticapitalistes.

Face à l’Europe du capital, qui nous exploite et nous opprime, face à l’Europe forteresse, responsable de la répression et de la mort de milliers de personnes essayant de rejoindre le continent pour échapper à la guerre ou à la misère, mais aussi face à la montée des partis et tendances d’extrême droite, il devient urgent que la classe ouvrière développe son propre outil politique. Un outil politique indépendant des alternatives capitalistes et qui se batte non seulement contre les attaques des classes dominantes mais aussi dans la perspective de renverser ce système.

Or, ni la perspective de « réformer l’Europe » ou de « construire une autre Europe » à travers quelques « réformes radicales », ni le mot d’ordre du « Lexit », qui laisserait entendre qu’il serait progressiste de rompre avec l’UE même dans le cadre du capitalisme, représentent des options valables pour les exploités et opprimés du continent. Seul le renversement du capitalisme dans les pays de l’UE, envisagé comme construction des États-Unis Socialistes d’Europe, pourra offrir une alternative réaliste et progressiste à l’Europe du capital.