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Devant le dépôt de Douchy-les-Mines. Interview de Jean-Paul Delescaut, secrétaire général de l’UL CGT

Valenciennes. « Si on a fait des barricades et coulé du béton avec des pieux, c’est pas pour faire joli »

Publié le 23 mai 2016

La voix est rauque et on sent la fatigue, mais l’enthousiasme est bien palpable et la détermination intacte. L’étau des forces de répression se resserre, mais le piquet tient toujours devant le dépôt de carburant de Douchy-les-Mines, près de Valenciennes, depuis jeudi, à l’aube. Une centaine de syndicaliste et de militants s’y succèdent, de jour, avec une pointe à 200, samedi, à l’occasion de la visite de Philippe Martinez. La nuit, la garde est maintenue. « On va aller jusqu’au bout », dit Jean-Paul Delescaut, secrétaire général de l’Union Localee CGT pour Valenciennes et ses alentours.

« Ici tout est décidé en AG, souligne Delescaut. On travaille au coude-à-coude avec les camarades de Sud depuis le début, parce qu’on est sur la même ligne : le retrait immédiat de la Loi. Dès le matin, on se réunit à 6h, on discute, on fait des propositions, on vote, et on passe à l’action. C’est ce qu’il s’est passé pour le dépôt de carburant de Douchy. On a commencé l’opération jeudi à l’aube, à 5h, et depuis on le bloque jour et nuit ».

Le temps est pourri, mais le moral est au beau fixe. « C’est convivial, dit Delescaut, et il y a vraiment une bonne ambiance, on est très soudés. Il y a beaucoup de monde qui passe, des salariés lambda, des travailleurs non-syndiqués, des habitants du valenciennois. Comme devant le dépôt, il y a une départementale et qu’on brûle des pneus, ce qui réduit la visibilité, on assure nous-mêmes la circulation. Du coup on en profite pour discuter avec les automobilistes et les gens qui passent, et l’accueil est super. Les soutiens klaxonnent, les gens font un don financier. Pas plus tard qu’avant-hier il y a un artisan-boulanger qui est venu : ‘je ne suis pas syndiqué, il nous a dit, chez nous ça n’existe pas. Mais je suis à fond avec vous’, et il nous a amené le pain et les croissants. Ça fait chaud au cœur. »

Piquet et soutiens

Qu’on ne lui parle pas des déclarations gouvernementales. « Ce qu’on vit, ici, ça n’a rien à voir avec ce que raconte le gouvernement, sur les usagers, les automobilistes, le carburant et je-ne-sais quoi, dit Delescaut, en haussant le ton. C’est de la propagande du PS, Parti Pourri. Ils jouent leur com’. Nous on est dans la lutte, et on est soutenus ».

Le rapporta avec les salariés, à l’intérieur, est bon, mais ils ne sont pas en grève, reconnaît Delescaut. « Mais sur la dizaine de personnes qui y bossent, il y a une écrasante majorité d’intérimaires. Débrayer, pour eux, c’est compliqué. Comme c’est un site Seveso, c’est des copains de la CGT TOTAL qui sont entrés, et qui ont distribué un tract et ils ont bien débattu. Mais le blocage est extérieur ». Il n’en reste pas moins que, depuis jeudi, pas une goutte de carburant ne sort de l’Entrepôt Pétrolier de Valenciennes, propriété du groupe TOTAL, avec une capacité de stockage de plus de 200.000 m3 et qui fournit les hypers et les stations de la région.

Menace de répression et promesse de résistance

A Dunkerque, deux dépôts ont été débloqués par les forces de l’ordre ce weekend. A Douchy, les occupants savent qu’un ordre d’expulsion peut arriver à tout instant. « C’est pour cela qu’on s’organise au jour-le-jour, voire heure-par-heure, considérant les infos. Mais on s’organise pour rester. C’est pour ça qu’on a dressé des barricades, qu’on a coupé des arbres pour les mettre en travers de la route, qu’on a coulé du béton pour mettre des pieux. On les attend ».

En cas d’intervention des forces de répression, « la consigne, c’est de tout brûler. Alors bien sûr, on ne veut pas faire les martyrs, et tout dépendra du nombre de copains sur le piquet, du rapport de force. Si on est vingt ou cent, ça dépend. Mais la consigne, c’est de les retarder le plus possible. Si on a fait des barricades, ce n’est pas pour faire joli ».

Une semaine décisive sur le valenciennois

La détermination est intacte, chez les militants. « Même si on devait être forcés à partir, rien ne nous empêche de revenir, ou, dès le lendemain, de remettre la gomme avec une autre action coup-de-poing. Sur le valenciennois, il y a un gros soutien et beaucoup de colère contre la Loi Travail. Il y a de grosses boites qui ont participé aux journées de grève, que ce soit à Trith-Saint-Léger, l’usine PSA qui fait les boites de vitesse, à Toyota, chez Bombardier, chez Alsthom, mais aussi sur le CHU. Chez LME, les laminoirs de Trith, où bossent 1500 travailleurs, la production était bloquée mardi dernier. On est loin d’être isolés ».

La répression est montée d’un cran, notamment avec la détention provisoire qui vise Antoine, interpellé à Lille mardi dernier et qui attend son procès derrière les barreaux, en grève de la faim. « Son père est avec nous. Il est syndiqué CGT et il est sur le piquet. On essaye de tenir sur tous les fronts, au niveau de la solidarité avec Antoine, avec des motions, mais aussi ailleurs, avec El Khomri qui devrait venir [mardi] à Tourcoing. Il risque d’y avoir un beau comité d’accueil. Jeudi il y aura la manif, et vendredi, ce sera la journée en solidarité avec les copains d’Air France qui passent en jugement. On ne va pas chômer. C’est une grosse semaine, et on va avoir de quoi faire. On ne lâchera rien ».

Propos recueillis par Jean-Patrick Clech