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Au-delà des apparences

Victoire écrasante de Poutine aux législatives. La Russie, le pays le plus stable d’Europe ?

Publié le 21 septembre 2016

Le même jour qu’on apprenait le revers électoral du parti d’Angela Merkel à Berlin, Poutine et son gouvernement annonçaient leur large victoire aux élections législatives, qui leur permettra de contrôler deux tiers des sièges au Parlement. Alors que les articles et émissions télé ou radio se multiplient pour pointer la crise des « partis du centre » dans plusieurs pays d’envergure, les résultats de dimanche dernier en Russie semblent indiquer une exception notable. Vraiment ?

Philippe Alcoy

Beaucoup d’analystes ont déclaré qu’après les élections de 2011, à la suite desquelles des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre le pouvoir de Poutine, ces élections sont une revanche pour le Kremlin. Le pouvoir a en effet pris soin de présenter formellement un scrutin « plus propre » et « démocratique ». Même si des vidéos montrant des fraudes circulent sur Internet, les différents observateurs s’accordent à dire qu’il y a eu une amélioration, même de ce point de vue.

Avec cette victoire, le parti de Poutine, Russie Unie, obtient 343 sièges sur les 450 que compte la Douma, le parlement russe (il en avait obtenu 238 en 2011). De cette façon, Poutine pourrait procéder à des réformes constitutionnelles sans dépendre des voix des autres partis du Parlement.
Les autres sièges, justement, seront occupés par les représentants du Parti Communiste, du parti d’extrême-droite le Parti Libéral Démocratique et le Parti Russie Juste (centre-gauche).

Abstention record et affaiblissement relatif de la légitimité populaire du gouvernement

Cependant, ce résultat impressionnant cache un autre fait très important : seulement 48% des électeurs se sont déplacés aux urnes dimanche dernier, le pays recensant ainsi le taux d’abstentionnisme le plus élevé depuis la dissolution de l’URSS (généralement la participation se situe autour de 60%). Plus encore, dans les deux villes les plus importantes du pays, Moscou et Saint-Pétersbourg, les taux de participation n’ont été respectivement que de 28% et 21%, alors qu’en 2011 50% et 44% des inscrits avaient pris part au scrutin.

En ce sens, on peut dire qu’en Russie la crise des « partis du centre », qu’on observe dans d’autres pays, commence à s’exprimer non tant à travers le vote en faveur de partis en dehors ou à la marge du régime (même si la progression de l’extrême-droite peut être un signe en ce sens) mais par un abstentionnisme massif.

Cela pose un défi à la légitimité du pouvoir de Poutine. Comme dit dans un article de Stratfor, « ces 16 dernières années le président russe Vladimir Poutine et son parti ont conservé le pouvoir à travers différents niveaux de soutien populaire. Maintenant, cependant, l’autorité de l’administration reposera davantage sur son pouvoir centralisé que sur le soutien du peuple  ».

Alors que la Russie se trouve dans une situation économique de plus en plus difficile, certains estiment que Poutine envisage de mettre en place des réformes économiques qui se heurteront à une partie de l’oligarchie et surtout aux classes populaires. Et même si la domination du parti Russie Unie au parlement est totale, le sentiment de légitimité des lois antipopulaires votées dans celui-ci peut être bien moindre parmi les travailleurs et les classes populaires. Le risque de résistances et de révoltes par en bas, comme on en a vues lors de la réforme touchant les transporteurs l’année dernière, est grand dans ce contexte.

Luttes inter-oligarchiques

Ces élections étaient les premières au niveau national après l’annexion de la Crimée et constituaient un test pour Poutine, notamment pour préparer son éventuelle candidature pour un quatrième mandat de président aux élections de 2018. Pour certains il n’y a aucun doute que Poutine se représentera. D’autres pensent qu’il ne faudrait pas trop s’avancer.

Quoi qu’il en soit, ce qui est clair c’est que la lutte pour la succession ou, plus probable, pour faire partie du nouveau gouvernement de Poutine semble déjà lancée entre différentes fractions oligarchiques. En effet, alors que le pouvoir a tout fait pendant des années pour museler toute forme d’opposition, y compris des secteurs libéraux bourgeois, il est probable que ce soit à l’intérieur des cercles du pouvoir que commencent à se constituer des cliques oppositionnelles.

Malgré le fait que le discours sur « l’unité derrière Poutine » et contre les américains ait fonctionné un moment, notamment en termes de soutien à la politique internationale du Kremlin, les résultats de celle-ci ne sont pas satisfaisants. En Ukraine, malgré les négociations et les manœuvres de Poutine exploitant les contradictions des occidentaux, le bilan concret est que la Russie a perdu la main sur l’Ukraine, ou en tout cas sur une grande partie de son territoire, et cela n’est pas compensé par l’annexion de la Crimée. D’autre part, en Syrie, la Russie a su mettre en grande difficulté, à certaines périodes, les États-Unis ; mais la situation semble de plus en plus sans issue et la Russie embourbée dans celle-ci.

Mais il y a un autre facteur central de la crise latente : la situation économique. Depuis la chute de l’URSS, la Russie a transformé son industrie et est devenue largement dépendante de l’exportation des matières premières, notamment du pétrole et du gaz. Dans la situation actuelle de baisse des prix des matières premières, le pays ne semble pas près de s’en sortir.

C’est autour des solutions économiques envisagées que les tensions se crispent entre différents secteurs de la classe capitaliste russe. Ceux qui se sont enrichis « facilement » avec l’exportation des matières premières ne sont pas prêts à abandonner leurs privilèges et accompagner les transformations dans la structure économique que d’autres exigent.

La lutte entre ces différents secteurs pourrait être brutale. Et Poutine et son entourage proche le savent. Il est très significatif en ce sens que Poutine ait décidé de mettre en place une force armée sous sa direction, la Garde Nationale, parallèlement aux autres forces répressives de l’État. Ainsi, cette semaine 163000 officiers de police ont été transférés du Ministère de l’Intérieur à la Garde Nationale, qui compte déjà parmi ses membres des officiers des services secrets, des unités spéciales de police et même des gardes personnelles de Poutine.

Comme on le voit, loin de l’image de stabilité du pouvoir de Poutine que certains voudraient véhiculer, une crise latente et profonde qui se base sur les contradictions économiques, politiques et sociales du pays a lieu en Russie. Cette crise pourra difficilement être évitée à moyen terme. Et elle pourrait prendre une tournure dramatique. A un an du centenaire de la Révolution d’Octobre, reprendre cette tradition sera fondamental pour les travailleurs et les classes populaires, pour faire face aux différentes forces réactionnaires qui dominent aujourd’hui le pays.