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Crise dans le protectorat

[Vidéo] Le Kosovo élit son président au milieu de gaz lacrymogènes et d’affrontements avec la police

Publié le 2 mars 2016

Philippe Alcoy

Kosovo. L’image semble sortie d’une histoire de science fiction. Mais elle est celle d’une mascarade de démocratie dans un protectorat international : à l’intérieur du parlement, des hommes habillés en costume et portant des masques à gaz assurent la sécurité de députés qui s’apprêtent à investir Hashim Thaçi en tant que président du pays. Des députés de l’opposition son arrêtés, d’autres expulsés manu militari de l’hémicycle ; à l’extérieur la police affronte des manifestants qui lui jettent des cocktails molotov, des pierres, pour s’opposer à l’élection de Thaçi.

L’opposition unifiée du Kosovo, qui exige la démission du gouvernement et l’organisation d’élections anticipées, boycotte le parlement depuis le mois d’octobre dernier. Pour empêcher que les sessions aient lieu, elle a même à plusieurs reprises lancé des gaz lacrymogènes au sein du parlement.

Ces derniers jours, l’opposition avait installé un campement de tentes à l’extérieur du parlement. Elle avait promis d’empêcher par tous les moyens que l’élection du président ait lieu. En effet, si celle-ci n’aboutissait pas vendredi, le parlement devait être dissout, et des élections anticipées convoquées. Mais rien n’y a fait. Hashim Thaçi sera finalement élu vendredi 26 février grâce aux députés serbes qui ont permis au Parti Démocratique du Kosovo (PDK) d’obtenir le quorum nécessaire pour imposer son candidat.

Thaçi réussi ainsi à se présenter comme le candidat des puissances internationales, à commencer par les Etats-Unis qui se sont empressés de le saluer pour son élection, et celui du « dialogue » avec Belgrade. Et cela malgré le fait que Thaçi soit soupçonné d’être impliqué dans le crime organisé, dont l’affaire de trafic d’organes de prisonniers serbes et albanais, lors de la guerre du Kosovo à la fin des années 1990. Sur ce point, il faut ajouter que ces dernières années, il a été révélé que des responsables des missions internationales dans le pays seraient aussi impliqués dans des affaires mafieuses.

C’est surtout la question de créer une association des communes peuplées majoritairement par des serbes qui concentre la colère de l’opposition, et d’une grande partie de la population. Cette mesure est le résultat du processus de « normalisation » des relations entre le Kosovo et la Serbie, chapeauté par les puissances internationales, et est perçue comme une « trahison » et une capitulation par l’opposition. Un message clair en ce sens a été envoyé le 17 février dernier à l’occasion du huitième anniversaire de l’indépendance du pays où, à l’appel de l’opposition, 100.000 personnes sont descendues dans les rues de Pristina, la capitale kosovare. Selon certains il s’agit de la manifestation la plus grande dans l’histoire du Kosovo indépendant.

Cependant, même parmi les serbes du Kosovo cette proposition est contestée : certains voudraient carrément revenir à la Serbie, qui continue d’ailleurs à payer certains salaires et à subventionner les services publics, et non seulement obtenir une certaine autonomie au sein du Kosovo. Ils craignent que le gouvernement serbe les abandonne en échange des négociations d’adhésion à l’UE.

Mais la large colère qu’existe dans les couches populaires du pays est surtout liée : à la corruption d’une caste politicienne soutenue par « la communauté internationale » , à l’écrasante pauvreté d’une large partie de la population qui pousse des milliers de personnes à l’exil (100.000 personnes rien qu’en 2015), au taux chômage à 50%, et toutes les difficultés liées au statu de protectorat international dont l’indépendance n’est que partiellement reconnue à travers le monde.

L’opposition est en ce sens incapable d’offrir une réponse conséquente à ces problèmes essentiels pour les couches populaires. Elle présente un programme de conciliation de classe nationaliste. Au-delà d’une certaine critique aux organisations internationales, la Serbie est présentée comme le grand problème du pays. Mais cette orientation conciliatrice est impuissante et l’opposition reste isolée internationalement. Les occidentaux soutiennent Thaçi qui se montre ouvert à accepter les compromis avec la Serbie imposés par les puissances impérialistes. Mais à la différence d’autres conflits opposant forces politiques locales à celles soutenues par les puissances occidentales, l’opposition kosovare est incapable aussi d’attirer les faveurs de Poutine qui soutient historiquement la Serbie contre le Kosovo indépendant.

En ce sens, même si l’opposition ne semble avoir d’autre option que de faire appel à la mobilisation populaire, elle n’a pas grande chose à offrir si ce n’est que des vagues promesses de mener une autre politique plus « honnête ». Il sera également difficile qu’une mobilisation de type « Maïdan » se développe, étant donné le contexte politique national et international complètement différent de celui en Ukraine ou dans les autres pays en dispute entre la Russie et les occidentaux. Cependant, il s’agit d’un nouveau front d’inquiétude pour l’UE et les différentes puissances.

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