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Culture et Sport

« Assigné-e-s à résistance, tel est notre état d'urgence »

Vidéo. Nouvel album d’HK. Interview de l’artiste dont les refrains accompagnent nos manifs

A l'occasion de la sortie de son nouvel album « L'empire de papier », Révolution Permanente a interviewé celui dont les paroles résonnent encore dans la tête de tous ceux qui ont participé aux mouvements sociaux de ces dernières années : « On lâche rien ! ». Toujours éminemment politique dans son discours et au travers des sujets de ses chansons, Kaddour Hadadi, le fameux « HK » tant apprécié de ceux qui relèvent la tête, nous parle des injustices et des drames humains causés par ceux-là même qui nous affichent chaque jour plus ostensiblement leur mépris de classe, plus encore en période électorale. C'est ce qu'il réaffirme avec beaucoup de justesse dans une seconde partie de l'interview, où HK soutient la candidature ouvrière de Philippe Poutou à la présidentielle et réagit à la séquence de mépris de classe qui a eu lieu sur le plateau d'On n'est pas couchés. Dans ce nouvel album qui mélange différents styles musicaux aux croisements du folk, du reggae et du blues, cet artiste hors norme, fils d’immigrés algériens ayant grandi dans un quartier populaire de Roubaix, invite une nouvelle fois à la révolte. HK sera en concert à la Cigale le 22 mars, puis en tournée dans toute la France. Propos recueillis par Flora Carpentier et Dam Morrison


Tu sors un nouvel album, pourquoi ce titre « L’empire de papier » ?

L’empire de papier, c’est cette société dans laquelle on vit, ces grandes forteresses, le règne du roi pétrodollar, avec nos tours qui seraient des tours de billets, des montagnes de billets, nos tours, nos villes, nos palais, et nous reclus derrière. Tu peux presque imaginer des archers qui sont là, prêts à lancer leurs flèches sur ces pauvres gens qui viennent sur leurs radeaux chercher refuge. C’est un peu une image de notre monde aujourd’hui. Ce que je dis dans la chanson, « soudain notre papier ne vaut plus rien, notre monnaie ne vaut plus rien », on l’a vu avec la crise des subprimes, « quand les bourses s’affolent et d’un coup tout dégringole. Nos montagnes de billets, nos tours, nos villes et nos palais, vulgaires châteaux de cartes. » C’est un peu cette image là l’« empire de papier ». Et nous on le combat avec une autre forme de papier, avec notre encre, notre poésie, nos livres, notre connaissance, notre histoire, notre mémoire qui nous fait rappeler que l’autre est notre sœur ou notre frère et que ce qui lie les êtres humains ça ne doit pas être la grande compétition mondiale. On n’est pas là pour se tirer les uns les autres vers le bas.

Ton titre « Assigné-e-s à résistance » fait référence à l’état d’urgence. Pour toi c’est important de le dénoncer et de se mobiliser contre ces atteintes aux libertés ?

Oui, on a fait ça avec des copains « Désobéissants » le lendemain du 13 novembre. Il y avait eu le choc pour tout le monde, le 13 novembre au soir quand on a appris ce qui s’était passé. Et après tout de suite il y a eu une pression, cette logique guerrière qui s’est installée dans les discours, dans les médias. La veille on était en concert en région Parisienne, j’étais sensé redescendre à Bergerac, j’avais un concert qui a été annulé le jour même. On s’est retrouvés Gare du Nord et on s’est dit qu’on allait appeler les gens à se rassembler, parce qu’on nous avait dit à la télé « surtout ne sortez pas de chez vous » et puis c’est l’État d’urgence qui était déclaré, pour 3 semaines et puis après 3 mois, 3 ans ? Nos enfants, nos petits enfants vont naître sous l’état d’urgence et sous ses lois d’exception qui vont devenir la norme. On avait un slogan c’était « se retrouver, c’est ça l’urgence ». On avait cette lucidité là, je pense qu’on était beaucoup à l’avoir. Mais ce n’était pas facile de l’exprimer à ce moment là. La pression était forte sur chacun et chacune d’entre nous, et il n’était pas évident de dire qu’évidemment l’espace public nous appartient, qu’on ne va pas le laisser ni aux terroristes, ni aux xénophobes, ni aux ultra-sécuritaires, ni aux va-t-en guerre. Donc voilà, il faut résister à cette logique-là.


Tu t’es exprimé sur ton profil Facebook sur les « affaires » Théo et Adama. Quand on voit que le frère d’Adama est accusé de tentative d’assassinat et incarcéré, que Théo est accusé d’agression envers les policiers… qu’est ce que tu penses de ce traitement médiatique et judiciaire ?

C’est « business as usual ». Ça n’a pas changé depuis 30 ans, enfin si, en pire. C’est synonyme d’une chose : nous ne sommes pas considérés, nous enfants des quartiers issus de l’immigration, comme des enfants de la France par certaines institutions, par bon nombre de policiers. Ça pose plein de questions, de l’institution au sens large, du corps de la police… Si on accepte d’armer des gens dont le corps vote majoritairement Front National, si ça c’est quelque chose qui doit être normal, et qu’on doit accepter et qu’en plus on doit aller embrasser les policiers, qu’on doit leur dire « bonjour, merci, s’il vous plait » et qu’on doit les laisser nous cracher à la figure… Parce que c’est ça le drame de l’histoire de Théo, d’Adama, de Zyed et Bouna… et la liste est longue malheureusement, depuis 10, 20 ans même.

Si on reprend l’affaire de Zyed et Bouna, il y a des communications radio des policiers où l’un dit : « ils sont partis dans le transformateur EDF, on va les boucler » et donc son collègue lui répond « si ils sont dedans je ne donne pas cher de leur peau ». S’il considérait que c’étaient des enfants de ce pays, qu’il est sensé servir, parce qu’il a prêté serment quand même ce policier, en une seconde on appelle EDF et voilà… parce qu’on se soucie de leur sort. Si à un moment donné le juge demande au policier « vous ne vous êtes pas dit qu’ils courraient un risque ? Puisque là vous dites que vous ne donnez pas cher de leur peau, ça ne vous est pas venu à l’idée d’alerter EDF ? ». « Ça ne m’est pas venu à l’esprit ». Ça ne lui est pas venu à l’esprit de penser que leur vie pouvait être importante. On en est là ! Il y a mille choses à changer mais déjà on en est à ce rapport là aux enfants du quartier, qui ne font pas partie du projet. Ils sont un problème et restent un problème et sont voués à rester un problème. C’est ça l’idéologie qui est dominante en France.

On me parle du Front National et on me dit « t’imagines Marine Le Pen peut gagner ». Mais elle a déjà gagné. Et il y a une raison à ça. Quand t’as Eric Zemmour matin, midi et soir sur toutes les radios et télés et je ne cite que lui mais il y en a 50… Le lendemain des attentats ils sont allés nous ressortir Philippe De Villiers ! Il faut avoir envie quand même de ressortir Philippe de Villiers ! Donc c’est bien que t’as besoin de quelqu’un qui serve une idéologie. On ne peut pas dire que c’est un fait du hasard. Il y a tellement d’éléments convergents qui sont là pour faire en sorte que rien n’émerge visiblement de positif des quartiers et de l’immigration. C’est ça leur idée. Parce que pour eux il faut qu’on installe cette idée que c’est un problème et ça le restera.

Avec les discours des hommes politiques, la montée du FN, la crise, on assiste à une montée du nationalisme, du repli sur soi. Tu fais référence aux réfugiés, pour toi c’est important de porter un discours internationaliste ?

Oui, mais en même temps c’est le bon sens. En France on passe pour des extrémistes, l’extrême gauche, des dangereux, des criminels ! Ça démontre une chose, c’est à quel point la France a dévié sur l’extrême droite. On fait vraiment face à cette idéologie-là. Quand on a un ancien premier ministre qui sort ce discours va-t-en guerre : « On est en guerre ! L’ennemi de l’intérieur ! » C’est qui l’ennemi de l’intérieur ? A un moment donné tu te regardes dans la glace et tu te dis « c’est moi Ben Laden finalement ». On fait face à ça. Je dis souvent sur les terroristes et les xénophobes que ce sont les deux faces d’une même pièce. Quand l’un prospère l’autre progresse et vice versa. Ils s’entendent pour que des gens comme nous jamais ne s’entendent.

D’une certaine manière, on est tous des réfugiés. Si nous-mêmes on ne l’est pas, nos parents l’ont peut-être été, nos grands parents, nos arrière grands-parents. Ce sera peut-être le cas de nos enfants, nos petits enfants. On oublie souvent que pendant la seconde guerre mondiale il y avait des bateaux pleins à ras bord de Français qui fuyaient le régime de Vichy, qui partaient chercher refuge en Afrique du nord. C’était des réfugiés, ils étaient Français et c’était pas il y a 3000 ans, c’était il y a 80 ans.


En cette période électorale on s’aperçoit que tous les candidats sont mouillés dans des affaires, tu en penses quoi de cette caste politicienne ?

Que veux-tu en penser ? Des fois on a l’impression de se battre contre des moulins à vent, mais on continue à se battre. La France est en train de devenir par ses « élites » un exemple de corruption. Quand nous on parle, ils estiment qu’on n’est pas crédible, mais il faut voir ce qu’en dit la presse étrangère. Elle dit « mais comment est-ce possible que quelqu’un comme Fillon soit encore candidat à l’élection ? »

Le rapport de l’inspection générale de la police sur l’affaire Théo c’est une insulte, une insulte à notre intelligence. Et c’est peut-être là le plus grand des scandales parce que c’est l’organisme qui est sensé contrôler les déviances de la police et en fait ils sont main dans la main et ne vont pas dénoncer leurs collègues.

Ton titre « On lâche rien » est devenu un hymne des manifestations. Comment réagis-tu à ça ?

C’est une vieille histoire maintenant, et c’est une vraie fierté que ça continue. J’ai toujours dit que c’était comme un slogan que je disais presque de façon inconsciente, parce que ma musique vient de la rue. Et l’entendre résonner et prendre sens dans la rue, c’est génial.

En tant qu’artiste engagé, tu penses avoir un rôle à jouer pour l’éveil des consciences ?

Il ne faut pas se prendre pour qui on n’est pas, on a fait des chansons qui résonnent et ont pu avoir leur utilité pour accompagner les mouvements, en plus au-delà de la France donc ça c’est bien, ça donne un côté internationaliste qui me parle. Mais on ne fait que notre petite part. Moi je suis musicien, chanteur, je suis mélomane, j’adore la musique, la poésie, l’écriture, et si je peux faire ma part, c’est bien.

Face aux attaques à l’encontre des banlieues, du monde du travail, de la jeunesse, penses-tu qu’une convergence est nécessaire ?

Oui, c’est sûr. Il s’est passé quelque chose l’année dernière autour de Nuit Debout. Ça n’a pas pris comme on l’espérait et ça n’a pas tenu sur la durée mais il ne faut pas croire non plus que tout est perdu, il en reste quelque chose, de quoi prendre appui pour les luttes de demain. Les convergences sont plus que nécessaires. Saurons-nous nous reconnaître et nous connecter ? A partir de ce moment-là c’est sûr que ça sera beaucoup moins facile pour certains de se foutre de notre gueule. C’est ce que je disais par rapport à Théo, je l’ai pris vraiment comme un crachat à la figure, tout comme quand Poutou est passé sur le plateau télé d’On n’est pas Couchés. Quand des ouvriers sont là à défendre leur bifteck et que des dirigeants politiques les dénigrent, c’est la même chose. Face à ce mépris là, ce mépris de classe, la convergence est plus que jamais nécessaire.

Tu chantes la Rev’lovution, tu penses qu’on peut garder espoir qu’une autre société est possible ?

Oui. On a aussi une chanson qui s’appelle « Sans haine, sans arme et sans violence ». Pour moi il y a une histoire de valeur mais aussi de stratégie. Alors ce n’est pas toujours facile à dire parce que des fois il y a une rage qui est légitime, et on a tous envie à un moment donné de la laisser partir et de répondre « coup pour coup » à la violence. Car la violence c’est avant tout celle du système. Quand les médias parlent des copains syndicalistes qui arrachent une chemise, qu’ils s’indignent et mettent au même niveau, et pire, parlent pendant des heures d’une chemise arrachée, alors que de l’autre côté si un ouvrier a été licencié, a tout perdu du jour au lendemain, a son crédit à payer… on s’en fout ! Quand on voit les suicides chez les copains de Continental, chez Orange, et on pourrait faire une longue liste… Et quand il y a une manifestation, on va nous montrer la vitre brisée de l’hôpital. Mais ceux qui s’insurgent en disant « vous voyez, ils s’attaquent aux hôpitaux », ce sont les mêmes qui démantèlent l’hôpital public depuis 20 ans ! C’est une comédie ! Les personnels soignants qui se bousillent la santé pour s’occuper de la nôtre, ils s’étouffent en voyant ça !

Mais moi ce en quoi je crois ce n’est pas de remplacer une forme de violence par une autre forme de violence. Parce qu’ils n’attendent que ça. On sait qu’il y a une manipulation médiatique et que dès qu’on jette un petit caillou il y a un effet démultiplicateur, un effet de zoom. Donc il faut être intelligent et ne pas aller vers là où ils veulent qu’on aille. On a mille et une possibilités pour agir. La rév’lovution c’était un peu ça. On se bat contre des choses qui nous révoltent, qui nous indignent. On a aussi des valeurs et des idéaux sur lesquels on fera tout pour ne jamais lâcher, pour garder cette flamme qui nous anime.




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