Genres et Sexualités

Rappel à l’ordre pour les femmes d’Amérique latine

Virus Zika : le pape réaffirme la criminalisation de l’avortement

Publié le 19 février 2016

Sarah Macna

Peut-on être le dirigeant de l’Église catholique et être progressiste ? Malgré toutes ses tentatives, le pape François vient une nouvelle fois de prouver que non, en réaffirmant l’interdiction de l’avortement et ce, quelle que soit la situation des femmes concernées.

Au delà des ravages sanitaires qu’il produit, le virus Zika aura été l’occasion d’un nouveau trouble au sein des institutions catholiques. En effet, face à ce virus qui a déjà touché plus d’1,5 millions de personnes en Amérique du Sud, depuis avril 2015, et qui est soupçonné d’entraîner des malformations congénitales pour le fœtus, l’ONU a préconisé aux gouvernements locaux de « s’assurer que les femmes, les hommes et les adolescents aient accès à des services et des informations de qualité sur la santé et la reproduction, sans discrimination », via le droit à la contraception, aux soins maternels et à l’avortement dans un environnement sécurisé. Une préconisation qui n’est pas acceptable pour les dirigeants religieux d’Amérique latine. L’archevêque de Lima, au Pérou, est ainsi allé jusqu’à comparer l’ONU à « Hérode », roi de Judée qui, d’après l’Evangile selon Matthieu, avait ordonné le massacre d’enfants. « Aujourd’hui, nous sommes encerclés d’Hérodes (...). Les Nations unies, face au virus Zika, ont décrété que nous devrions approuver l’avortement et tuer les enfants. ». Les représentants religieux de Colombie ou du Brésil ont exprimé la même position : pas question de succomber au pressions du « lobby pro-avortement pour libéraliser l’IVG en Colombie, avec le soutien des Nations unies et des grandes multinationales. ». Rien de moins !

Un Pape progressiste ?

Dans cette situation, le pape a été sommé de réagir. Pourtant, les principaux éléments qui sont ressortis dans la presse le concernant, ces derniers jours, n’étaient pas en lien avec cette question de l’avortement. En effet, le pape, poursuivant sa quête d’une image « progressiste » s’est notamment exprimé sur un sujet qui a fait le « buzz », à savoir sa caractérisation de l’ultraréactionnaire Donald Trump comme « non-chrétien ». Il a ainsi expliqué qu’« une personne qui construit des murs et non des ponts n’est pas chrétienne », faisant référence à la politique anti-immigration défendue par Donald Trump.

Mais suite à cette « punch-line », le pape a repris son air de censeur moral. Il a donc affirmé qu’« il ne faut pas confondre le mal qui consiste à éviter la grossesse avec l’avortement. L’avortement n’est pas un problème théologique. C’est un problème humain, médical. On tue une personne pour en sauver une autre. C’est un mal en soi, ce n’est pas un mal religieux, mais un mal humain ». En d’autres termes, « le pape a rejeté le recours à l’avortement mais s’est montré ouvert, en de telles circonstances exceptionnelles, au contrôle des naissances » a expliqué le quotidien catholique La Croix. Sans les mettre sur le même niveau de faute, l’Église catholique jusqu’à présent combattait l’avortement et la contraception. Cette modification dans la doctrine est à mettre en lien avec le « Pardon » accordé aux femmes qui souhaiteraient se repentir du « péché d’avortement » en septembre dernier. Comme nous le disions à l’époque, nous ne reconnaissons pas le droit de ce Patriarche à donner son avis sur les droits et les corps des femmes. Au cours de l’année, « ce sont 42 millions de femmes qui auront recours à l’avortement dans le monde, selon les chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), dont la moitié d’avortements illégaux, à la suite desquels environ 70.000 femmes périront d’infections généralisées, de lésions et d’hémorragies, de perforations ou déchirures utérines ? Car pendant qu’il déblatère du haut de sa chaise dorée, condamnant une fois de plus l’acte d’avortement, ce sont 70.000 femmes par an, assassinées par l’interdiction de l’avortement, qui ne pourront même pas prétendre prouver la « sincérité » de leur « cœur repentant » », comme nous le rappelions dans notre article.

Ainsi, on voit bien que le discours du Pape est bien loin de chercher à apporter une réponse à la situation difficile vécue en ce moment dans les pays touchés par le virus Zika. Pour lui, il s’agit uniquement d’un prétexte pour ramener l’ordre dans sa paroisse et apparaître comme un Pape « de gauche » du fait de son « ouverture » à la contraception. Il souhaiterait sans doute que les milliers de femmes touchées, que ce soit par le virus Zika ou par des grossesses non-désirées, lui disent merci ?

Organisation internationale et institution religieuse cachent leur responsabilité

Le Pape a expliqué dans son discours : « J’exhorterai aussi les médecins à tout faire pour trouver des vaccins ». Vraiment ? Chiche ! Qu’il nous ouvre alors les portes des comptes du Vatican et des Églises locales, que l’on imagine bien fournis, pour financer la recherche et les vaccins. Qu’il condamne, aussi, les propos et prises de positions homophobes, anti-contraception, sexistes, dont de nombreux membres du clergé se font l’écho, et ce malgré les terribles ravages provoqués notamment par le virus du Sida.

De son côté, on pourrait penser que l’ONU a le beau rôle. En réalité, l’organisation internationale ne fait que se défausser. Lorsqu’elle exhorte les gouvernements locaux à donner « accès à des services et des informations de qualité sur la santé et la reproduction », elle laisse entièrement de côté la situation vécue dans ces pays où la précarité sanitaire atteint des sommets, ne serait-ce qu’en terme d’assainissement des eaux. Un moyen aussi de ne pas répondre aux remises en cause de son expertise qui émerge concernant l’origine des cas de microcéphalie en Amérique du Sud. En fin de compte, l’avortement, s’il doit être considéré comme un droit fondamental pour toutes les femmes, n’est évidemment pas la réponse suffisante à apporter face à cette maladie qui touche en premier lieu les classes populaires du fait d’un manque d’accès aux ressources sanitaires. Le Pape et l’ONU, sous leurs allures progressistes de censeurs moraux chargés de décréter ce qui est « bien » ou « mal » pour l’humanité, ne font qu’esquiver leurs responsabilités face à cette situation dramatique.

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