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Politique

Des vœux funambulesques

Vœux présidentiels : en 2019, Macron n’a pas enterré son mépris

Quinze minutes qui dégoulinaient de malaise. Mais qu'on ne s'y trompe pas, le gouvernement n'a pas fini de traîner derrière lui l'année 2018 : le mouvement des gilets jaunes est loin d’être terminé, et a ouvert une béance dans le gouvernement qui ne se refermera pas de sitôt tandis que, sortie de la hotte du Père Noël, l'affaire Benalla refait surface.

Crédit photo : Michel Euler, Reuters

Sur la forme, déjà, que dire ? Le pauvre ressemblait à un lampadaire. Planté là, débout pendant les quinze laborieuses minutes de son allocution, ne sachant que faire de ses mains, se demandant comment il a bien pu faire pour se retrouver dans une telle panade en seulement 18 mois de mandat. Le tout avait quelque chose de grotesque, de mal assuré. 

Premier étonnement, le personnage si détestable de Macron, si facilement haïssable dans son mépris de classe stupide et décomplexé, est devenu, en si peu de temps, un personnage grotesque, caricature de lui-même, figé dans sa posture de mannequin de bois dégageant autant d’empathie qu’un tronc d’arbre. Autant il pouvait déclencher la colère, autant désormais c’est une espèce d’exaspération qu’il produit, presque de lassitude – nombre de gilets jaunes ayant tout simplement décidé de ne pas écouter ses vœux, puisque Macron lui-même n’écoute pas les gilets jaunes.

Quant au fond, pas grand-chose à dire non plus. En réalité, Macron s’entête comme un disque rayé sur la rengaine des réformes. Aucun recul, aucun renoncement. Macron annonce qu’il maintiendra le cap des réformes et ne cédera en rien. On a compris. Les gilets jaunes aussi, qui ont boycotté ses vœux – et n’ont pas raté grand-chose. « Les résultats ne peuvent pas être immédiats, dit-il en agitant ses mains, et l’impatience que je partage ne saurait justifier aucun renoncement. »

Mis en difficulté, Macron cherche une façon, un peu pathétique, de gagner du temps pour justifier l’absence totale de résultats de ses réformes – si ce n’est un appauvrissement des pauvres et un enrichissement des riches.

Une façon d’enterrer une année 2018 calamiteuse pour lui, sans jamais prononcer le nom – apparemment maudit, un peu comme Voldemort dans Harry Potter – des gilets jaunes, et nier l’ampleur de la débâcle qui est la sienne en taisant leur nom. Comme si les gilets jaunes n’étaient pas passés par là. En réalité, Macron se parle à lui-même. Désarçonné, il essaie d’envoyer un message : il n’est pas résigné, il ne lâchera pas. Les gilets jaunes n’ont pas existé. 2018 non plus.

Enterrer 2018, certes, année de la débâcle pour Macron, mais aussi préparer 2019 : année des principales contre-réformes du macronisme.

Fonctions publiques, assurance-chômage et retraites. Les chantiers sont annoncés d’emblée par Macron, qui se gargarise d’un lexique volontariste, comme pour conjurer par l’incantation des mots son impuissance politique : « Je suis au travail » – comme si les autres n’y étaient pas –, « Poursuivre », « réinventer », « faire mieux » etc. La méthode Coué à la sauce Macron. Difficile cependant de l’imaginer reprendre la méthode du bulldozer et enchaîner ses réformes sans embûches, comme ce fut le cas au cours de la première année de son quinquennat, après la brèche ouverte par les Gilets jaunes.

Macron a enfin conclu en présentant trois vœux – un peu à la façon du génie de la lampe d’Aladin, mais sans la danse qui va avec. Des vœux grotesques, ponctués de mépris – « on ne peut pas travailler moins et gagner plus, baisser nos impôts et accroître nos dépenses » – mais presque distrayants tant ils sont pathétiques.

« D’abord un vœu de vérité, dit Macron, raide dans son costume, oui, nous souhaiter, en 2019, qu’on ne bâtit rien sur des mensonges ou des ambiguïtés. » Une formule ironique à souhait en pleine seconde saison de l’affaire Benalla, véritable mensonge d’état, ou lorsqu’on voit la pluie de fake news distribuée par BFM TV.

Puis il poursuit : « mon deuxième vœu, pour 2019, est un vœu de dignité. »
Ici on dirait que Macron est un peu à bout de nerfs. Il essaie d’insuffler à son discours un peu d’optimisme, d’allant et d’entrain, d’empathie même. Mais on ne se défait pas si facilement d’années de formation dans l’antre de la technocratie à la française, surtout avec un si mauvais jeu d’acteur. Forcément, ça tombe à plat. Macron opte pour la posture du chef de guerre qui rétablit l’ordre républicain. Toujours si peu convaincant : « L’ordre républicain sera assuré sans complaisance », dit-il. Comprendre : sortez les flashball, ça va réprimer en 2019 – pas un mot, évidemment, ni même un souhait de rétablissement pour les multiples mutilés par les violences policières. Enfin, ce n’est pas comme si on attendait grand-chose.

Puis vient l’ultime vœu, « un vœu d’espoir ». Allons-y, pourquoi pas. On a atteint un peu un seuil dans le grotesque, on n’est plus à ça près. Macron s’anime à la façon d’un automate mal ajusté : les mains vont dans un sens, la tête reste raide et figée, un sourire de poupée de cire se dessine sur son visage. C’en est presque gênant à regarder. Mais on y est presque, presque au bout de ces quinze interminables minutes. Macron, empêtré dans ses vœux, est près de conclure, il cherche une issue. Ça finit en apothéose, on n’est pas déçu : « Notre avenir dépend de notre capacité à nous aimer, et à aimer notre patrie. » Jupiter soit loué.

Les membres du gouvernement en ont probablement les yeux humides d’émotion. Puis l’air de la Marseillaise retentit. Voilà, c’est plié.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, le gouvernement n’a pas fini de traîner derrière lui l’année 2018 : le mouvement des gilets jaunes est loin d’être terminé, et a ouvert une béance dans le gouvernement qui ne se refermera pas de sitôt tandis que, sortie de la hotte du Père Noël, l’affaire Benalla refait surface.




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