^

Monde

Pas de vacances pour les prolos !

Vols annulés : des centaines de capverdiens privés de retour au pays cet été

Le ton monte dans la petite agence de la Cabo Verde Airlines (TACV) située dans le chic 15e arrondissement parisien. La compagnie aérienne a annulé une bonne partie de ses vols à destination du Cap Vert et du Brésil depuis le début du mois de juillet, affectant des milliers de passagers, pour des raisons encore troubles pour la plupart d'entre eux. Et dans ce genre de situation, ce sont toujours les plus pauvres qui trinquent.

Ces capverdiens qui ont pour la plupart acheté leurs billets avec des mois d’anticipation n’ont d’autre choix que d’attendre et attendre encore, qu’on leur affecte un vol, ou se faire rembourser en renonçant à leurs vacances. Le 11 juillet, la compagnie déclarait avoir annulé 52 vols, affectant plus de 7500 passagers, faute d’avions disponibles. Tandis que la TACV promet depuis plusieurs semaines une reprise du trafic normal, les vols continuent à être annulés. « Je devais voyager le 11 juillet, ma famille m’attend là-bas. J’ai pris mon billet au mois de décembre et j’apprends la veille du vol qu’il est annulé, sans aucune explication ». La colère de cette capverdienne est partagée par des dizaines d’autres qui attendent dans le minuscule hall et jusque sur le trottoir, parfois depuis des jours. « J’ai un enfant handicapé, et je ne savais même pas que notre vol était annulé, je l’ai su à l’aéroport, alors qu’on avait tous nos bagages, on était prêts à partir. J’ai payé un taxi pour rien et je n’avais plus qu’à rentrer chez moi ». L’amertume est à son comble, tout comme pour cette maman accompagnée de ses deux jeunes garçons qui s’apprêtaient à découvrir le pays de naissance de leur mère et rencontrer la famille restée au pays, pour la première fois de leur vie. « Je ne bougerai pas d’ici tant qu’on ne nous aura pas donné des nouveaux billets, je n’ai pas les moyens pour acheter d’autres billets », explose une femme, l’air épuisé. Car si la compagnie propose le remboursement, les billets pour partir avec une autre compagnie sont désormais rares et surtout hors de prix.

Le Cap-Vert, pays d’émigrés

Pendant les longues heures d’attente, les voyageurs désabusés partagent leur désarroi et se confient, dans leur langue natale. Certains font partie des premières générations d’émigrés capverdiens, ayant fui la pauvreté de l’archipel après la deuxième guerre mondiale puis au lendemain de l’indépendance conquise en 1975. Cette ancienne colonie portugaise, qui était au 16e siècle la pointe avancée de la traite des esclaves amenés d’Afrique et du commerce triangulaire, a la particularité de compter une population plus nombreuse en dehors de ses frontières (environ 700.000 dont 40.000 en France) que celle résidant sur l’archipel (à peine plus de 530.000 habitants). Pour la plupart, les capverdiens descendent des esclaves transportés d’Afrique par les Portugais pour travailler dans les plantations ou être vendus au Brésil. En France, les premiers immigrés capverdiens travaillent en grande partie dans l’industrie sidérurgique et le bâtiment pour les hommes, et comme femmes de ménage, gardes d’enfants, gardiennes d’immeubles et aides-soignantes pour les femmes. Des petits revenus donc, à la différence des jeunes capverdiens ayant émigré dans les années 90, dont les niveaux de revenus sont plus variés.

« Tout ce que je peux vous proposer, c’est d’acheter des billets avec une autre compagnie, que nous vous rembourserons immédiatement après », annonce le responsable de l’agence parisienne de la TACV. Le ton monte de plus belle : « on n’a pas les moyens d’avancer l’achat de nouveaux billets d’avion, même si vous nous remboursez derrière ! » À ce jeu-là, ce sont toujours les plus pauvres qui sont lésés. « Ma patronne m’a déjà donné une prime pour Noël, je ne peux pas lui redemander de l’argent… c’est scandaleux ! » Pour ces capverdiens venus en France pour la plupart pour des raisons économiques, et dont certains continuent à subvenir aux besoins de leurs familles restées au Cap-Vert, un retour au pays n’est pas quelque chose d’anodin.

Derrière le chaos, une histoire de privatisation

Tandis que le Cap-Vert cherche à développer son tourisme pour devenir une destination chaque fois plus prisée par les européens, la TACV elle-même redoublant d’efforts de communication en ce sens, les capverdiens ont de quoi être révoltés par ce mépris de leurs propres conditions de voyage. La TACV invoque des « circonstances exceptionnelles », déclarant ne disposer que de deux avions, à cause d’un retard de livraison de nouveaux avions.

Mais c’est en réalité depuis plusieurs années que les problèmes se multiplient, comme on peut le lire sur le net et les réseaux sociaux : vols annulés de dernière minute, remboursements tardifs… En toile de fond : des restructurations internes successives ayant pour but de préparer la privatisation de cette entreprise nationale. En effet, depuis un an, le gouvernement capverdien a approuvé par décret la privatisation de la TACV, a déjà cédé les vols nationaux à la compagnie des Canaries Binter CV, et signé un contrat de cogestion des vols internationaux avec la compagnie islandaise Icelandair. Le gouvernement s’apprête également à valider un plan de 260 suppressions de postes au sein de la compagnie, sous forme de départs « volontaires » et de retraites anticipées.

Autant dire que malgré l’image de renouveau que cherche à se donner la compagnie, la privatisation en cours de la Cabo Verde Airlines a déjà donné un aperçu du chaos qu’elle allait générer, affectant toujours plus les moins privilégiés. Mais bizarrement, les médias préfèrent se délecter des annulations de vols dues aux grèves dans l’aérien, plutôt que de celles dues aux magouilles des capitalistes dans leur course effrénée de rentabilité.




Mots-clés

Monde