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Politique

Dialogue social ou contrôle ouvrier ?

11 mai. Renault Sandouville : sur décision de justice, la reprise n’aura pas lieu

Le tribunal judiciaire du Havre sur saisine de la CGT a condamné Renault Sandouville « à suspendre la reprise de la production » car celle-ci « ne permet pas d’assurer (…) la sécurité des travailleurs ». Un protocole sanitaire de reprise avait pourtant été signé avec plusieurs « partenaires sociaux » quelques jours auparavant.

lundi 11 mai

« Nos vies valent plus que leurs profits », ça ne se négocie pas

L’usine de Renault Sandouville avait repris son activité le 28 avril grâce à un protocole sanitaire validé par la CFDT, la CFE-CGC et FO. Poussée par la pression de sa base, dans une usine qui compte environ 2000 salariés, la CGT s’est démarquée des signataires du protocole en saisissant le tribunal du Havre qui a condamné Renault « à suspendre la reprise de la production ».

A l’annonce de ce jugement, dès samedi, le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, est monté au créneau sur France Inter pour dénoncer violemment la démarche de la CGT qu’il a jugée « irresponsable » alors qu’« un dialogue social assez exemplaire » avait eu lieu pour une reprise « en toute sécurité ». Il ajoute que cette fermeture entraînée par l’initiative de la CGT est très grave. Il ouvre tout naturellement la porte à un Bruno Lemaire qui déclare dans la foulée : « il y a des responsables syndicaux aujourd’hui qui jouent avec le feu, en n’incitant pas suffisamment les salariés au dialogue social et au respect des décisions qui ont été prises collectivement ».

Mais en prenant ainsi la tête, à la défense de la reprise de l’activité à Sandouville, Laurent Berger ne fait qu’agir en « bon partenaire social » qui a entendu les leçons et les injonctions d’un patronat inquiété par la valeur de plus en plus importante accordée par les travailleurs, et la population en général, à la santé et à la durée de vie. L’épisode du Covid-19 a brutalement démontré que la société n’était plus prête, comme lors de la grippe espagnole par exemple, à faire le sacrifice de quelques centaines ou même dizaines de milliers de vies, à l’heure où la médecine et les évolutions technologiques font espérer d’en repousser de plus en plus loin les limites. Ni la menace policière, ni l’argument économique ne sont suffisants pour faire basculer cette évolution profonde.

Utiliser le « dialogue social » pour maintenir une situation de « compromis » entre protection sanitaire et « nécessité économique » est le cap stratégique auquel se raccrochent le patronat et le gouvernement. Une orientation largement exprimée par des économistes comme un Eric le Boucher dont Laurent Berger aurait tout à fait pu s’inspirer. Ce journaliste et macroniste connu, directeur de la rédaction des Echos, a exprimé sa doctrine depuis le début de la pandémie. Opposé au confinement, il avait alors expliqué que « si la vie est un principe sacré, le retour au travail est aussi une valeur humaine ». Il allait même jusqu’à préconiser la stratégie de l’immunité collective et « accepter les morts qui vont avec ». Aujourd’hui, au moment du déconfinement, il explique que « la responsabilité des leaders syndicaux est d’expliquer à leurs troupes que le risque zéro n’existe pas et de favoriser une rapide reprise du travail ». Voilà qui a le mérite d’être clair et voilà contre quoi s’insurgent une grande partie des travailleurs, dont ceux qui ont marqué une victoire à Sandouville.

Le jugement ne suffira pas, les travailleurs doivent imposer leur contrôle sur l’activité

Le tribunal judiciaire du Havre a donc tranché. L’usine qui devait reprendre son activité à 100 % ce lundi 11 mai sera fermée jusqu’à ce que la direction permette une reprise capable « d’assurer la santé et la sécurité des travailleurs de l’usine face au risque lié au COVID-19 ». Ce jugement est déjà en lui-même, la démonstration que le « dialogue social » n’a pas réussi à imposer des conditions de reprise sanitairement suffisantes pour être validées par une justice qui n’a pourtant pas la réputation de pécher par excès de faveur envers les travailleurs. On peut d’ailleurs s’interroger sur les critères d’évaluation qui ont présidé à la déclaration de Laurent Berger assurant d’un protocole de reprise « en toute sécurité », à l’opposé du jugement et de la condamnation de Renault par le tribunal.

En tout état de cause, ce jugement constitue, pour les travailleurs de Sandouville, une victoire, certes, mais une victoire partielle. Car la décision de justice ne suffira pas à contraindre pleinement la direction. Les conditions de la reprise devront être imposées sous le contrôle des travailleurs. Seule une instance d’hygiène et de sécurité sanitaire élue et révocable sous le contrôle des travailleurs de l’usine seraient en mesure d’examiner, avec des conseils d’experts indépendants, les conditions réelles de reprise et de décider à tout moment de la cessation d’activité si elles n’étaient pas appliquées ou si la situation se dégradait.

Au-delà même des conditions sanitaires, la question du maintien de l’emploi sera dans la balance. Le « la » a d’ailleurs été donné par Laurent Berger lui-même et les signataires du protocole qui ont dénoncé les conséquences de l’interruption de la reprise d’activité pour les 700 intérimaires qu’emploie l’entreprise. En gros, une accusation du genre « en exigeant des conditions de santé et de sécurité pour la reprise et la fermeture de l’usine, vous mettez vos collègues intérimaires au chômage ». Nul doute que la direction n’embouche rapidement la même trompette en disant que le déficit d’activité et la perte de chiffre d’affaires ne lui permettra pas de garder les intérimaires. Il faudra donc se battre sur tous les fronts sans se laisser enfermer dans le dilemme cher au capitalisme, si vous êtes trop exigeants, on sera obligés de vous le faire payer. C’est tous ensemble mais c’est aussi dans chaque usine, c’est aussi à Sandouville que nous devons dire, ce n’est pas aux travailleurs de payer la crise.




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