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11 mai : travailleurs et usagers des transports en première ligne du déconfinement

Alors que ces dernières semaines les directions de la RATP et la SNCF assumaient de privilégier la relance de l’activité sur la sécurité des salariés et usagers en affirmant l’impossibilité de mettre en œuvre les gestes barrières, Edouard Philippe a annoncé mardi que ceux-ci seraient respectés. Une promesse qui n’engage que ceux qui y croient, et qui laisse dans le flou travailleurs et usagers sur ce que seront les transports à partir du 11 mai.

vendredi 1er mai

Crédit photo : REUTERS/Gonzalo Fuentes

Gestes-barrières dans les transports : le gouvernement obligé de reculer

Ces dernières semaines, les directions des deux grandes entreprises de transports que sont la SNCF et la RATP ont brillé par une honnêteté rare, n’hésitant pas à affirmer clairement être prêts à privilégier l’économie sur la sécurité des salariés et usagers, et ce pour répondre aux objectifs de reprise de l’activité annoncés par le gouvernement.

Ainsi, le 15 avril, Jean-Pierre Farandou, PDG de la SNCF, expliquait devant la commission de l’Aménagement du territoire et du Développement durable au Sénat que la reprise du trafic dans le cadre du déconfinement remettait en question l’application des mesures barrières. « Dans les trains du quotidien, il sera difficile de maintenir une distance d’un mètre et demi entre les passagers. En appliquant ce principe à l’Île-de-France, la SNCF ne pourrait transporter que 20 % des voyageurs qu’elle achemine en temps normal, même si tous les trains étaient en circulation. « Donc ça ne marchera pas, et on n’y arrivera pas », constate Jean-Pierre Farandou » rapportait ainsi Guillaume Jacquot pour Public Senat. Une perspective que Farandou doublait d’une préoccupation économique, celle de remplir au maximum les trains : « La dimension économique doit commencer à entrer en compte » avait-il ainsi précisé.

La semaine suivante, c’était au tour de Catherine Guillouard, PDG du Groupe RATP de s’exprimer sur le sujet sur France Inter. Interrogée sur le déconfinement, la directrice expliquait sans détour que l’application de la distanciation sociale dans les transports était impossible à concilier avec l’impératif de reprise de l’activité économique – et proposait donc, par opposition, de s’en remettre aux... gestes barrières dont la distanciation fait partie ! « Ce n’est absolument pas une question de rentabilité mais de faisabilité, mais aussi de savoir si on veut rallumer l’activité économique ou pas. » avait-elle ainsi expliqué, avant de préciser « si on devait appliquer la distanciation sociale, on ne produirait plus que 2 millions de voyage par jour », soit quatre fois moins que l’objectif affiché de 70% du trafic, qui correspond à 8 millions de voyage par jour.

Pour tenter de justifier cette décision, c’est l’obligation du port du masque qui a été agitée comme une solution miracle. Une position mise en cause directement par le Conseil Scientifique qui affirmait la semaine dernière : « Le non-respect d’une distance physique d’au moins un mètre de part et d’autre, que les usagers portent ou non un masque de protection, constitue un vecteur important de la transmission du virus tant en termes de vitesse que de volume. Ce qui pourrait conduire à la reprise incontrôlable de l’épidémie. » Dès lors, ces déclarations, en contradiction totale avec les avis des médecins qui ne cessent d’avertir des dangers d’une deuxième vague épidémique, ont suscité un tollé chez de nombreux travailleurs et usagers.

Face à l’inquiétude suscitée par des mesures qui sont la conséquence directe des objectifs fixés par le gouvernement, Edouard Philippe a semblé reculer dans son discours de mardi sur le plan de déconfinement. « Les opérateurs devront (...) s’organiser pour permettre, même dans le métro, de respecter les gestes barrières » ainsi déclaré le Premier Ministre avant de préciser : « cela veut dire, par exemple, que la capacité du métro parisien sera (...) drastiquement réduite par rapport à sa capacité normale. Qu’il faudra (...) condamner un siège sur deux, favoriser, par des marquages au sol, la bonne répartition sur les quais, se préparer à limiter les flux en cas d’affluence » Mais ces propos qui se veulent rassurants laissent en suspens la faisabilité même de telles mesures, font ressortir la contradiction persistante d’une gestion qui veut privilégier la reprise économique.

Reprise dans les transports : travailleurs et usagers victimes des priorités patronale et gouvernementales ?

Au lendemain du discours d’Edouard Philippe, Bruno Le Maire l’a martelé : à partir du 11 mai, il faudra « reprendre le travail » ! Un appel qui interroge sur la capacité à réduire l’afflux de passagers pour assurer le transport de ceux-ci dans des conditions sanitaires strictes ! Face à l’ampleur du défi d’une gestion aussi contradictoire – promouvoir la reprise à marche forcée tout en limitant le risque épidémique – c’est le grand flou du côté des directions des entreprises de transports comme du côté des travailleurs et usagers.

Mardi, la direction de la SNCF rappelait à l’AFP l’ampleur de ce défi irréalisable « Compte tenu des annonces du gouvernement, nous allons travailler, avec les autorités organisatrices de transports, à la fois sur les modalités d’une réduction massive des besoins de déplacements (...) ainsi que sur le filtrage des accès à nos gares et à nos trains. » avant de s’adresser directement aux employeurs : « Pour réussir ce défi collectif inédit, nous lançons un appel solennel à tous les employeurs qui le peuvent à continuer le télétravail et à aménager les heures d’embauche et de sortie les matins et soirs ». Un appel « solennel » plutôt inquiétant et qui souligne surtout le manque de vision de la direction de la SNCF sur la situation à venir dans les transports.

Du côté de la RATP, c’est la même situation. Si la direction annonce un plan pour le déconfinement pour le 7 mai, les travailleurs des transports s’inquiètent de la faisabilité des mesures annoncées au vu de la situation actuelle, déjà marquée par un fort afflux de voyageurs alors que le confinement se poursuit. « Quand on voit la situation actuelle on se dit que le 11 mai on aura droit à des émeutes dans nos bus, et pas par plaisir ni par manque de « civisme » : nous les ouvriers n’avons pas le choix que de prendre les transports pour aller travailler. Le machiniste se retrouvera encore seul au monde à gérer un flux d’usagers impossible à contrôler. » note ainsi Ahmed Berrahal, élu CGT RATP dans un récent article pour Révolution Permanente. « Pour ce qui est des sièges condamnés, on nous a dit en CSE qu’il n’y aurait pas de rubalise sur les sièges car pour faire tout le parc il faudrait plusieurs semaines. Du coup, comme à la RATP, ils proposent un sticker, un simple autocollant qui demande de conserver les distances… Une mesure absurde. » rapporte de son côté un syndicaliste de la SNCF.

De même sur le volet des masques, le flou reste important. Si ceux-ci devraient être obligatoires, en revanche les entreprises ne devraient pas distribuer de masques. En revanche, pour contrôler le port du masque les moyens seront massifs. Comme l’a annoncé mercredi matin sur Europe 1 Jean-Baptiste Djebarri, les « forces de l’ordre pourront être sollicitées (…) j’en ai discuté avec le préfet de police de Paris Didier Lallement ». A la RATP, les GPSR et contrôleurs pourront également imposer des amendes en cas d’absence de masques.

C’est donc un contrôle répressif du port du masque qui sera mis en place, tandis que les forces de répression pourraient également être sollicitées afin d’imposer l’application des mesures édictées par les entreprises des transports. Des réponses répressives qui sont l’envers de l’impréparation des entreprises face à un défi impossible : permettre au maximum de salariés de revenir au boulot tout en minimisant le risque épidémique. Une impréparation qu’illustre bien Jean-Yves Guérin dans Le Figaro : « « On va gérer les flux mais comment, à quel niveau, on ne sait pas », affirme-t-on à la SNCF. Faudra-t-il placer un agent dans chaque train de banlieue, dans chaque tramway ou bus pour limiter les montées ? Où trouver ce personnel supplémentaire ? Comment éviter les attroupements ? Que faire si un groupe de passagers excédés veut forcer le passage ? Les entreprises de transport n’ont pas les réponses. « Seule certitude, on aura besoin d’être aidé », continue-t-on à la SNCF. Un appel du pied à peine dissimulé aux forces de police et à la gendarmerie. ».

Face au déconfinement répressif, l’urgence d’une réponse des travailleurs pour imposer des mesures de protection à la hauteur

La priorité accordée à la reprise de l’économie et l’impréparation sur ses modalités dans les transports, mettant en danger travailleurs et usagers, est une nouvelle expression de la gestion catastrophique de la crise par le gouvernement mais aussi par les directions des entreprises de transport, qui continuent de tâtonner sur les solutions à apporter.

Dans cette situation, depuis le début de l’épidémie, les salariés ont montré qu’ils étaient les mieux à mêmes, depuis le terrain, de déterminer quelles étaient les mesures à mettre en place pour leur protection et celle des usagers. Par leurs droits de retrait, ils ont fréquemment fait bouger les lignes, imposé des mesures d’hygiène supplémentaires ou fait fermer les productions non-essentielles. A la RATP et la SNCF la mobilisation des syndicalistes de terrain sur la base des remarques des salariés en première ligne a joué un rôle central. Une dynamique dont rend compte un élu CSE à la SNCF : « La direction ne sait pas comment faire ! Ils sont dépendants de nous, et ont organisé au moins 4 CSSCT sur chaque service ainsi que des CSE extras ces dernières semaines pour avoir nos remontées de terrain et notre vision. C’est la première fois qu’on a un tel poids et qu’on est aussi écouté, parce qu’ils sont paumés mais aussi qu’ils craignent les mobilisations et droits de retrait. ». De même, à la RATP, les contrôles de bus menés par les syndicats ont permis d’imposer une évolution des process de désinfection.

Alors que la récente fusion des instances représentatives du personnel ont conduit à la disparition des CHSCT, dilués dans les CSE et « remplacés » par des CSSCT sans véritable pouvoir, la situation actuelle pose la question du contrôle des salariés sur leurs conditions de travail. Ainsi, le 11 mai, les travailleurs devront être attentifs pour s’opposer à des conditions sanitaires indignes et protéger les usagers. Pour cela, ils pourront faire usage de leur droit de retrait dans un premier temps, mais c’est uniquement en construisant un rapport de force collectif qu’ils pourront mettre en place eux-mêmes une organisation des transports permettant d’assurer un déconfinement intelligent. Comme dans les luttes importantes des transports publics, à l’image de 1995, 2018 ou encore la grève contre la réforme des retraites, c’est sur la base de l’auto-organisation la plus large qu’il sera possible de batailler sur ce terrain. En ce sens, la construction d’assemblées et de commissions de base qui travaillent sur un plan rationnel d’organisation du déconfinement dans les transports, sur la base de l’expérience de terrain des travailleurs, devrait être une tâche importante à l’ordre du jour.




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