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Politique

Révolution russe

150 ans de la naissance de Lénine : l’individu, l’Histoire et la révolution

"Lénine ne fut pas le démiurge du processus révolutionnaire, il s'inséra seulement dans la chaîne des forces historiques objectives. Mais, dans cette chaîne, il fut un grand anneau." A l'occasion des 150ans de la naissance de Lénine nous republions ce texte de Trotsky qui revient sur le rôle de Lénine dans la révolution russe, et sur la dialectique entre individu et histoire.

mercredi 22 avril

A l’occasion des 150ans de la naissance de Lénine, nous republions cet extrait de l’Histoire de la Révolution Russe de Trotsky., publié sur marxists.org.

Trotsky y revient sur le fameux "réarmement du parti" opéré par Lénine en avril 1917. De retour d’exil, le leader bolchevique va batailler au sein du parti pour changer la ligne conciliatrice qui prévalait jusqu’alors, redéfinissant le contenu de la révolution en cours pour en assumer le caractère socialiste et la nécessité corrélative d’une prise du pouvoir par la classe ouvrière. Dans le chapitre, Trotsky revient sur l’histoire des batailles menées par Lénine au sein du parti et s’interroge sur la dialectique entre individu et évolution historique, en s’opposant à toute conception mécanique qui opposerait l’individu, le héros, le génie, aux conditions objectives, à la masse, au parti". Dans une conclusion magistrale, il explique ainsi : "Lénine était non point un élément fortuit de l’évolution historique, mais un produit de tout le passé de l’histoire russe. Il tenait en elle par ses racines les plus profondes. Conjointement avec les ouvriers avancés, il avait participé à toute leur lutte pendant le précédent quart de siècle. (...) Lénine ne s’opposait pas du dehors au parti, mais il en était l’expression la plus achevée."

En 1921, lorsque le parti, encore loin de s’ankyloser bureaucratiquement, mettait autant de liberté à apprécier son passé qu’à préparer son avenir, un des plus anciens bolchéviks, Olminsky, qui avait collaboré comme dirigeant à la presse du parti à toutes les étapes de son développement, se demandait comment expliquer qu’au moment de la Révolution de Février, le parti se fût trouvé sur une voie opportuniste. Et quoi donc avait ensuite permis au parti de bifurquer si brusquement vers la route d’Octobre ? La source des errements de Mars apparaît audit auteur, tout à fait justement, dans ce fait que le parti avait " exagérément prolongé " son orientation vers une dictature démocratique. " La révolution qui s’annonce ne peut être qu’une révolution bourgeoise... C’était - dit Olminsky - un jugement obligatoire pour tout membre du parti, c’était l’opinion officielle du parti, son mot d’ordre constant et invariable, jusqu’à la Révolution de Février 1917 et même quelque temps encore après. "

Pour illustrer son assertion, Olminsky aurait pu mentionner que la Pravda, encore avant Staline et Kaménev, c’est-à-dire avec une rédaction " de gauche " qui comprenait Olminsky lui-même, écrivait (le 7 mars) comme quelque chose qui va de soi : "Bien entendu, chez nous ne se pose pas encore la question de la chute de la domination du capital, il s’agit seulement de la chute de l’autocratie et du féodalisme..." Le fait d’avoir visé trop court fut cause qu’en Mars le parti fut prisonnier de la démocratie bourgeoise. "D’où provint donc la Révolution d’Octobre ? - demande plus loin le même auteur. Comment s’est-il fait que le parti, depuis ses dirigeants jusqu’aux militants de la base, ait si " soudainement " renoncé à ce qu’il avait considéré comme une vérité inébranlable pendant presque deux dizaines d’années ?

Soukhanov, en qualité d’adversaire, pose la même question d’une autre façon. "Comment et par quels moyens Lénine se débrouilla-t-il pour l’emporter sur ses bolchéviks ?" Effectivement, la victoire de Lénine à l’intérieur du parti non seulement fut intégrale, mais fut remportée à très bref délai. Les adversaires dépensèrent pas mal d’ironie à ce sujet, parlant du régime personnel du parti bolchévik. A la question posée par lui, Soukhanov lui-même donne une réponse tout à fait dans l’esprit de son héroïque début : " Le génial Lénine était une autorité historique - c’est un côté de l’affaire. D’autre part, à l’exception de Lénine, il n’y avait, dans le parti, personne ni rien. Quelques grands généraux, sans Lénine, ne sont rien, de même que quelques incommensurables planètes sans soleil (je laisse pour l’instant de côté Trotsky, qui était alors encore en dehors des rangs de l’Ordre). " Ces lignes curieuses essayent d’expliquer l’influence de Lénine par son ascendant, de même que le pouvoir qu’a l’opium de donner le sommeil s’explique par ses facultés dormitives. Pareille explication, cependant, ne nous mène pas très loin.

L’influence effective de Lénine dans le parti était indubitablement très grande, mais elle n’était nullement illimitée. Elle ne devint pas sans appel même plus tard, après Octobre, lorsque l’autorité de Lénine se fut extraordinairement accrue, car le parti avait mesuré sa force à la toise des événements mondiaux. D’autant plus insuffisantes sont des allégations gratuites au sujet de l’autorité personnelle de Lénine, se rapportant à avril 1917, lorsque toute la couche dirigeante du parti était déjà parvenue à occuper une position contraire à celle de Lénine.

Olminsky s’approche beaucoup plus de la solution du problème quand il démontre que, malgré sa formule de révolution démocratique-bourgeoise, le parti, par toute sa politique contre la bourgeoisie et la démocratie, se préparait effectivement depuis très longtemps à prendre la tête du prolétariat dans une lutte directe pour le pouvoir. " Nous (ou beaucoup d’entre nous) dit Olminsky - nous nous orientions inconsciemment vers la révolution prolétarienne, croyant nous diriger vers la révolution démocratique-bourgeoise. En d’autres termes, nous préparions la Révolution d’Octobre en nous figurant que nous préparions celle de Février. " Généralisation précieuse au plus haut degré, qui est en même temps l’irréprochable déposition d’un témoin. L’éducation théorique du parti révolutionnaire comportait un élément de contradiction qui trouvait son expression dans la formule équivoque de la " dictature démocratique " du prolétariat et de la paysannerie. Une déléguée qui prit la parole à la Conférence sur le rapport de Lénine, exprima la pensée d’Olminsky encore plus simplement : "Le pronostic établi par les bolchéviks s’est trouvé erroné, mais la tactique était juste." Dans les thèses d’avril qui semblèrent si paradoxales, Lénine s’appuyait, contre la vieille formule, sur la vivante tradition du parti ; irréconciliable à l’égard des classes dirigeantes, hostile à toutes tergiversations, tandis que "les vieux bolchéviks" opposaient des souvenirs - quoique frais, déjà versés aux archives - au développement concret de la lutte des classes. Lénine avait un trop solide support, préparé par toute l’histoire de la lutte entre bolchéviks et menchéviks.

Il convient ici de rappeler que le programme officiel de la social-démocratie restait encore, à cette époque, commun aux bolchéviks et aux menchéviks, et que les tâches pratiques de la révolution démocratique se présentaient sur le papier identiques pour les deux partis. Mais elles n’étaient pas du tout les mêmes en fait. Les ouvriers bolchéviks, aussitôt après l’insurrection, avaient pris sur eux l’initiative de la lutte pour la journée de huit heures ; les menchéviks déclaraient prématurée cette revendication. Les bolchéviks dirigeaient les arrestations de fonctionnaires tsaristes, les menchéviks s’opposaient aux "excès". Les bolchéviks entreprirent énergiquement de créer une milice ouvrière, les menchéviks enrayaient l’armement des ouvriers, ne désirant pas se brouiller avec la bourgeoisie. Sans dépasser encore la limite de la démocratie bourgeoise, les bolchéviks agissaient ou s’efforçaient d’agir en intransigeants révolutionnaires, quoique déviés par leur direction ; par contre les menchéviks, à chaque pas, sacrifiaient le programme démocratique aux intérêts d’une alliance avec les libéraux. Manquant complètement d’alliés démocrates, Kaménev et Staline n’avaient inévitablement plus de sol sous les pieds.

Le conflit de Lénine, en avril, avec l’état-major général du parti ne fut pas le seul. Dans toute l’histoire du bolchévisme, exception faite de quelques épisodes qui, en somme, confirment seulement la règle, tous les leaders du parti, à tous les principaux moments du développement, se trouvèrent sur la droite de Lénine. Fortuitement ? Non ! Lénine devint le chef incontesté du parti le plus révolutionnaire dans l’histoire mondiale, précisément parce que sa pensée et sa volonté furent finalement à la mesure des grandioses possibilités révolutionnaires du pays et de l’époque. Aux autres il manquait quelques centimètres, ou le double, et souvent davantage.

Presque toute la couche dirigeante du parti bolchévik, pendant les mois et même les années qui avaient précédé l’insurrection, s’était trouvée en dehors du travail actif. Beaucoup avaient emporté avec eux dans les prisons et la déportation les impressions accablantes des premiers mois de guerre et avaient ressenti l’effondrement de l’Internationale dans l’isolement ou en petits groupes. Si, dans les rangs du parti, ils manifestaient une suffisante réceptivité à l’égard des idées de la révolution - ce qui les attachait au bolchévisme - une fois isolés, ils n’étaient plus en état de résister à la pression du milieu environnant et de donner par eux-mêmes une évaluation marxiste des événements. Les formidables mouvements qui s’étaient produits dans les masses en deux années et demie de guerre étaient restés presque en dehors de leur champ d’observation. Or, l’insurrection ne les arracha pas seulement à leur isolement, mais les plaça, en raison de l’autorité acquise, aux postes suprêmes dans le parti. Par leur mentalité, ces éléments se trouvaient fréquemment beaucoup plus proches de l’intelliguentsia "de Zimmerwald" que des ouvriers révolutionnaires dans les usines.

Les "vieux bolchéviks", qui soulignaient avec emphase, en avril 1917, leur qualité d’anciens militants, étaient condamnés à une défaite, car ils défendaient justement cet élément de la tradition du parti qui n’avait pas résisté à la vérification de l’histoire. " ’appartiens aux vieux bolchéviks-léninistes - disait, par exemple, Kalinine à la conférence de Pétrograd du 14 avril - et j’estime que le vieux léninisme ne s’est nullement avéré inapplicable pour le singulier moment actuel, et je m’étonne que Lénine déclare que les vieux bolchéviks sont devenus gênants au moment présent." Lénine eut à entendre, en ces jours-là, pas mal de telles récriminations. Cependant, en rompant avec la formule traditionnelle du parti, Lénine lui-même ne cessait aucunement d’être "léniniste" : il rejetait l’écaille usée du bolchévisme pour appeler à une vie nouvelle son noyau.

Contre les vieux bolchéviks, Lénine trouva un appui dans une autre couche du parti, déjà trempée, mais plus fraîche et plus liée avec les masses. Dans l’insurrection de Février, les ouvriers bolchéviks, comme nous savons, jouèrent un rôle décisif. Ils estimèrent qu’il allait de soi que le pouvoir fût pris par la classe qui avait remporté la victoire. Ces mêmes ouvriers protestaient véhémentement contre l’orientation Kaménev-Staline, et le rayon de Vyborg menaça même d’exclusion des " leaders " du parti. On observait la même chose en province. Il y avait presque partout des bolchéviks de gauche que l’on accusait de maximalisme, voire d’anarchisme. Ce qui manquait aux ouvriers révolutionnaires, c’était seulement des ressources théoriques pour défendre leurs positions. Mais ils étaient prêts à répondre au premier appel intelligible.

Vers cette couche d’ouvriers qui s’étaient définitivement mis debout pendant la montée des années 1912-1914, s’orientait Lénine. Déjà, au début de la guerre, lorsque le gouvernement avait assené au parti un rude coup en écrasant la fraction bolchéviste à la Douma, Lénine, parlant du travail révolutionnaire ultérieur, appelait ceux que le parti avait éduqués " des milliers d’ouvriers conscients parmi lesquels, malgré toutes les difficultés, se recrutera un nouveau cadre de dirigeants ". Séparé d’eux par deux fronts, presque sans liaison, Lénine, cependant ne se détacha jamais d’eux. " Qu’ils soient même cinq et dix fois plus brisés par la guerre, la prison, la Sibérie, le bagne ! On ne peut détruire cette couche. Elle est vivante. Elle est pénétrée d’esprit révolutionnaire et d’antichauvinisme. " Lénine vivait en esprit les événements conjointement avec ces ouvriers bolchéviks, trouvait avec eux les déductions indispensables, mais plus largement et plus hardiment qu’eux. Pour combattre l’irrésolution de l’état-major et du corps des officiers du parti, Lénine s’appuya avec assurance sur le corps des sous-officiers de ce même parti qui représentait mieux l’ouvrier bolchévik du rang.

La force temporaire des social-patriotes et la faiblesse dissimulée de l’aile opportuniste des bolchéviks résidaient en ceci que les premiers s’appuyaient sur les préjugés et illusions actuels des masses, tandis que les seconds s’y accommodaient. La principale force de Lénine consistait en ceci qu’il comprenait la logique interne du mouvement et réglait d’après elle sa politique. Il n’imposait pas son plan aux masses. Il aidait les masses à concevoir et à réaliser leurs propres plans. Lorsque Lénine ramenait tous les problèmes de la révolution à un seul - " expliquer patiemment " - cela signifiait amener la conscience des masses en concordance avec la situation à laquelle elles ont été acculées par le processus historique. L’ouvrier ou le soldat, en se désillusionnant de la politique des conciliateurs, devait passer à la position de Lénine sans s’attarder à l’étape intermédiaire de Kaménev-Staline.

Lorsque les formules de Lénine eurent été données, elles éclairèrent d’une lumière nouvelle, devant les bolchéviks, l’expérience du mois écoulé et l’expérience de chaque nouvelle journée. Dans la large masse du parti commença une rapide différenciation : à gauche ! à gauche ! vers les thèses de Lénine.

"Les districts, l’un après l’autre - dit Zalejsky - y donnaient leur adhésion, et pour la conférence panrusse du parti qui se réunit le 24 avril, l’organisation pétersbourgeoise tout entière se prononça pour les thèses. "

La lutte pour le réarmement des cadres bolchéviks, commencée le soir du 3 avril, était en somme terminée à la fin du mois [1].

La Conférence du parti, qui se tint à Pétrograd du 24 au 29 avril, tirait les conclusions de mars, mois de tergiversations opportunistes, et d’avril, mois de crise aiguë. Le parti, vers ce temps-là, avait considérablement grandi tant en quantité qu’en valeur politique. Cent quarante-neuf délégués représentaient soixante-dix-neuf mille membres du parti, dont quinze mille à Pétrograd. Pour un parti hier encore illégal et aujourd’hui antipatriote, c’était un chiffre imposant, et Lénine le répéta à plusieurs reprises avec satisfaction. La physionomie politique de la Conférence se dessina dés l’élection des cinq membres du bureau : l’on n’y trouvait ni Kaménev, ni Staline, principaux fauteurs des errements d’avril.

Bien que, pour l’ensemble du parti, les questions en litige fussent déjà fermement réglées, nombre de dirigeants, liés par leur action de la veille, restaient encore, dans cette conférence, en opposition ou en demi-opposition vis-à-vis de Lénine. Staline se réservait en silence, restait dans l’expectative. Dzerjinski, au nom "d’un grand nombre", qui "ne sont pas d’accord en principe avec les thèses du rapporteur ", demandait que l’on entendît un co-rapport de " camarades qui ont vécu avec nous la révolution pratiquement". C’était une évidente allusion à la provenance d’émigration des thèses de Lénine. Kaménev, effectivement, présentait à la Conférence un co-rapport préconisant la dictature démocratique-bourgeoise. Rykov, Tomsky, Kalinine essayaient de se maintenir plus ou moins sur leurs positions de mars. Kalinine continuait à tenir pour l’union avec les menchéviks, dans l’intérêt de la lutte contre le libéralisme. Un militant très en vue à Moscou, Smidovitch, élevait de vives plaintes dans son discours : "Partout où nous nous présentons, on dresse contre nous un épouvantail, ce sont les thèses du camarade Lénine." Auparavant, tant que les Moscovites votaient pour la résolution des menchéviks, on avait une existence bien plus tranquille.

En qualité de disciple de Rosa Luxembourg, Dzerjinski se prononçait contre le droit des nations à disposer d’elles-mêmes, accusant Lénine de protéger des tendances séparatistes qui affaiblissaient le prolétariat en Russie. Comme, en réplique, il était accusé de soutenir le chauvinisme grand-russien, Dzerjinski répondit : "Je puis lui reprocher (à lui, Lénine) de se tenir au point de vue des chauvins polonais, ukrainiens et autres." Ce dialogue, au point de vue politique, ne manque point de piquant : le grand-russien Lénine accuse le polonais Dzerjinski de chauvinisme grand-russien dirigé contre les Polonais, et est accusé par ce dernier de chauvinisme polonais. L’idée politique juste était encore, dans ce débat, tout entière du côté de Lénine. Sa politique des nationalités devint un des éléments les plus essentiels de la Révolution d’Octobre.

L’opposition s’éteignait de toute évidence. Sur les questions en litige, elle ne rassemblait pas plus de sept voix. Il y eut pourtant une exception curieuse et remarquable concernant les relations internationales du parti. Tout à fait à la fin des travaux, à la séance du soir du 29 avril, Zinoviev déposa, au nom de la Commission, un projet de résolution : "Il sera pris part à la conférence internationale des zimmerwaldiens fixée au 18 mai" (à Stockholm). Le procès-verbal porte ceci : "adopté à l’unanimité moins une voix". Cette unique voix était celle de Lénine. Il exigeait la rupture avec Zimmerwald, où la majorité s’était définitivement affirmée celle des indépendants allemands et de pacifistes neutres dans le genre du Suisse Grimm. Mais, pour les cadres russes du parti, Zimmerwald, pendant la guerre, s’identifiait presque au bolchevisme. Les délégués ne consentaient pas encore à renoncer à la dénomination de social-démocratie, ni à rompre avec Zimmerwald, qui restait d’ailleurs, à leurs yeux, un lien avec les masses de la IIe internationale. Lénine essaya de limiter, du moins, la participation à la future conférence en fixant seulement des buts d’information. Zinoviev se prononça contre lui. La proposition de Lénine ne fut pas adoptée. Alors il vota contre l’ensemble de la résolution. Personne ne le soutint. Ce fut le dernier ressac des sentiments de " mars ", on s’agrippait aux positions de la veille, on redoutait d’être " isolés ". Cependant, la Conférence n’eut pas lieu en raison de ces mêmes conflits intimes de Zimmerwald qui avaient amené Lénine à rompre avec celui-ci. La politique de boycottage, repoussée à l’unanimité moins une voix, se réalisait ainsi en fait.

Le brusque caractère de la conversion opérée dans la politique du parti était évident pour tous. Schmidt, ouvrier bolchévik, futur commissaire du peuple au Travail, disait à la Conférence d’avril : "Lénine a donné une nouvelle direction au caractère de l’activité du parti." Selon l’expression de Raskolnikov, qui écrivit, à vrai dire, quelques années plus tard, Lénine, en avril 1917, "réalisa la Révolution d’Octobre dans la conscience des dirigeants du parti... La tactique de notre parti ne se dessine pas par une simple ligne droite ; après l’arrivée de Lénine, elle marque un brusque zigzag vers la gauche". Plus directement et aussi plus exactement, le changement survenu fut apprécié par une vieille bolchéviste, Ludmila Stahl : "Tous les camarades, jusqu’à l’arrivée de Lénine, erraient dans les ténèbres - disait-elle le 14 avril, à la conférence pétersbourgeoise. L’on n’avait que les seules formules de 1905. Voyant le peuple créer spontanément, nous ne pouvions lui donner de leçons... Nos camarades durent se borner à la préparation de l’Assemblée constituante par le procédé parlementaire et n’escomptèrent absolument pas la possibilité d’aller de l’avant. Ayant adopté les mots d’ordre de Lénine, nous ne ferons que ce que nous suggère la vie elle-même. Il ne faut pas appréhender la Commune puisque, après tout, c’est déjà un gouvernement ouvrier. La Commune de Paris n’était pas seulement ouvrière, elle était également petite-bourgeoise."

On peut en convenir avec Soukhanov, le réarmement du parti "fut la principale et essentielle victoire de Lénine, parachevée vers les premiers jours de mai". A vrai dire, Soukhanov estimait que Lénine avait substitué, au cours de cette opération, à l’arme du marxisme celle de l’anarchie.

Reste à demander, et la question n’est pas de peu d’importance, bien qu’il soit plus facile de la poser que d’y répondre : comment se serait poursuivi le développement de la révolution si Lénine n’avait pu parvenir en Russie en avril 1917 ? Si notre exposé montre et démontre en général quelque chose, c’est, espérons-nous, que Lénine ne fut pas le démiurge du processus révolutionnaire, qu’il s’inséra seulement dans la chaîne des forces historiques objectives. Mais, dans cette chaîne, il fut un grand anneau. La dictature du prolétariat découlait de toute la situation. Mais encore fallait-il l’ériger. On ne pouvait l’instaurer sans un parti. Or, le parti ne pouvait accomplir sa mission qu’après l’avoir comprise. Pour cela justement, Lénine était indispensable. Jusqu’à son arrivée, pas un des leaders bolchéviks ne sut établir le diagnostic de la Révolution. La direction Kaménev-Staline était repoussée, par la marche des choses, vers la droite, vers les social-patriotes : entre Lénine et le menchévisme, la révolution ne laissait pas de place pour des positions intermédiaires. Une lutte intérieure dans le parti bolchévik était absolument inévitable.

L’arrivée de Lénine accéléra seulement le processus. Son influence personnelle abrégea la crise. Peut-on, cependant, dire avec assurance que le parti, même sans lui, aurait trouvé sa voie ? Nous n’oserions l’affirmer en aucun cas. Le temps est ici le facteur décisif, et, après coup, il est difficile de consulter l’horloge de l’histoire. Le matérialisme dialectique n’a, en tout cas, rien de commun avec le fatalisme. La crise que devait inévitablement provoquer la direction opportuniste aurait pris, sans Lénine, un caractère exceptionnellement aigu et prolongé. Or, les conditions de la guerre et de la révolution ne laissaient pas au parti un long délai pour l’accomplissement de sa mission. Ainsi, il n’est nullement inadmissible de penser que le parti désorienté et scindé eût pu laisser échapper la situation révolutionnaire pour de nombreuses années. Le rôle de l’individualité se manifeste ici à nous dans des proportions véritablement gigantesques. Il faut seulement comprendre exactement ce rôle, en considérant l’individualité comme un anneau de la chaîne historique.

L’arrivée " soudaine " de Lénine, retour de l’étranger après une longue absence, les clameurs exaspérées soulevées dans la presse autour de son nom, le conflit de Lénine avec tous les dirigeants de son propre parti et sa rapide victoire sur eux - en un mot, l’enveloppe extérieure des événements contribuait beaucoup dans ce cas à une évaluation mécanique opposant l’individu, le héros, le génie, aux conditions objectives, à la masse, au parti. En réalité, cette antithèse ne présente qu’un seul côté des choses.

Lénine était non point un élément fortuit de l’évolution historique, mais un produit de tout le passé de l’histoire russe. Il tenait en elle par ses racines les plus profondes. Conjointement avec les ouvriers avancés, il avait participé à toute leur lutte pendant le précédent quart de siècle. " L’effet du hasard " ne fut pas qu’il intervînt dans les événements, ce fut plutôt le brin de paille avec lequel Lloyd George essaya de lui barrer la route. Lénine ne s’opposait pas du dehors au parti, mais il en était l’expression la plus achevée. Éduquant le parti, il s’y éduquait lui-même. Son désaccord avec la couche dirigeante des bolchéviks signifiait une lutte du parti entre son hier et son lendemain. Si Lénine n’avait pas été artificiellement éloigné du parti par les conditions de l’émigration et de la guerre, le mécanisme extérieur de la crise n’eût pas été si dramatique et n’eût pas masqué à tel point la continuité interne du développement du parti. De l’importance exceptionnelle que prit l’arrivée de Lénine, il découle seulement que les leaders ne se créent point par hasard, que leur sélection et leur éducation exigent des dizaines d’années, qu’on ne peut les supplanter arbitrairement, qu’en les excluant mécaniquement de la lutte on inflige au parti une plaie vive et que, dans certains cas, l’on peut le paralyser pour longtemps.




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