[HORS-CHAMP]

1989-1991. Retour sur l’effondrement du « bloc soviétique »

Jean-Philippe Divès

1989-1991. Retour sur l’effondrement du « bloc soviétique »

Jean-Philippe Divès

De la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989,à la dissolution officielle de l’URSS, le 26 décembre 1991, les régimes du « bloc soviétique » se sont effondrés les uns après les autres comme des châteaux de cartes. Comment expliquer ce phénomène soudain, ainsi que le processus de restauration capitaliste qu’il a enclenché, et qui a été mené à son terme sans rencontrer de grande résistance ?

A l’issue de la Deuxième Guerre mondiale, après une brève période (1945-47) de gouvernements d’union nationale qui maintenaient l’apparence d’un certain pluralisme politique, les pays libérés et désormais occupés par les troupes soviétiques – Pologne, Hongrie, Tchécoslovaquie, Bulgarie et Roumanie, ainsi que la partie orientale de l’Allemagne – ont tous connu un processus rapide d’« assimilation structurelle » à l’URSS. Le Kremlin a ainsi étendu son influence, tout en se constituant un « glacis » qui fortifiait son bastion face aux Etats capitalistes européens et à leur protecteur étatsunien. [1]

A l’image de l’URSS et sous son étroit contrôle, on mit en place des régimes de parti unique et on étatisa l’économie après avoir exproprié le capital privé. Une nouvelle bureaucratie « communiste », privilégiée et parasitaire, concentra entre ses mains aussi bien le pouvoir politique que la direction et la gestion de l’économie. Au cours des premières années, et pour un temps variable selon les pays, les nouveaux régimes bénéficièrent cependant d’un réel soutien populaire. L’étatisation s’accompagnait en effet d’une politique d’industrialisation et d’urbanisation, qui améliora, y compris par rapport aux conditions d’avant-guerre, le niveau de vie du plus grand nombre, à commencer par les classes ouvrières en forte croissance numérique. [2]

D’autant que dans l’Etat dit socialiste, les travailleurs se voyaient octroyer des acquis réels, à commencer par le droit au travail, à l’éducation et à la santé, tandis que les écarts entre les salaires restaient relativement modérés. Plus qu’à travers le salaire (même si les différences étaient réelles), du moins dans les premiers temps, la situation privilégiée des nouvelles « nomenklaturas » passait par des avantages en nature – accès aux magasins spéciaux et aux centres de vacances les plus prisés, à des logements et centres de soins de meilleure qualité, etc. Par ailleurs, l’URSS bénéficiait toujours de son aura de « patrie du socialisme », que son rôle central dans la victoire contre le nazisme avait, pour un temps, renforcée.

Oppression politique et sociale, inefficacité économique de la gestion bureaucratique

Les facteurs de crise et de mécontentement n’ont cependant pas tardé à se manifester, sur deux plans.

En premier lieu, ceux d’en bas étaient confrontés à l’autoritarisme des institutions de l’Etat et des directions d’entreprise, qui fixaient les normes et objectifs de production de la façon la plus arbitraire, sans aucun élément de contrôle et planification démocratiques par les producteurs eux-mêmes, et souvent en dehors de toute logique. Les salariés de base n’avaient, il est vrai, nul besoin d’être réellement consultés puisque le « pouvoir des travailleurs » était exercé par leur « représentant légitime », le parti stalinien avec sa bureaucratie d’Etat… De même, toutes les sociétés de l’Est se trouvaient enfermées, là encore à l’instar de l’URSS, dans un carcan de privation de toutes les libertés démocratiques, notamment politiques et syndicales, et confrontées à une répression violente de la police politique dès que des revendications, quelles qu’elles soient, dépassaient une limite jugée tolérable.

En second lieu, après la phase d’expansion facilitée par les besoins de la reconstruction d’après-guerre, par les politiques d’industrialisation ainsi que par la mise en place d’une planification, les pays de l’Est ont vu leurs taux de croissance se réduire sensiblement. Au cours des années 1970, tous les indicateurs économiques (productivité, PIB par tête, taux de mortalité infantile, nombre de téléphones ou d’automobiles par habitant, etc.) signalaient un retard croissant vis-à-vis des pays capitalistes développés – et, parfois aussi, de pays capitalistes dits « en développement ». Très vite s’est en effet manifestée l’inefficacité foncière de la gestion bureaucratique de l’économie, avec ses conséquences en termes de pesanteurs, rigidités et conservatismes, apathie, indifférence et conformisme, combines et corruption généralisées, vols sur les lieux de production et marché noir, gaspillages et pénuries.

Cette réalité, soigneusement occultée dans les discours publics de la bureaucratie, était connue au sein de son appareil dirigeant. En témoigne la plaisanterie soviétique, en vogue sous Khrouchtchev (1953-1964), que François Fejtö cite dans son ouvrage de 1992 La Fin des démocraties populaires : « Quel est l’état de l’économie capitaliste ? – Elle court à sa perte. Quel est notre but ? – La rattraper et la dépasser ». Présents dans les sommets, la désillusion et le cynisme qu’elle engendrait l’étaient également à la base, comme en rend compte cet autre adage qui circulait dans tout le bloc de l’Est : « Nous faisons semblant de travailler, ils font semblant de nous payer. »

Il faut peut-être se rappeler ici une réflexion de Trotsky (dans son texte de 1937, Une fois de plus : l’Union soviétique et sa défense) : « la bureaucratie soviétique a tous les vices d’une classe possédante sans avoir aucune de ses "vertus" (stabilité organique, diverse normes morales, etc.) ». Le capitalisme est cruel et à bien des égards destructeur, mais il a sa logique, fondée sur l’exploitation, la concurrence et le profit réalisé sur le marché – ainsi que sur sa capacité à s’imposer, non seulement par la répression mais aussi en recherchant le consentement des exploités. Comme aurait évidemment sa logique l’organisation économique, sociale et politique dans laquelle les travailleurs, avec les autres secteurs populaires, décideraient eux-mêmes, dans le cadre d’une confrontation libre et publique des idées ainsi que des partis ou groupements qui les portent, de ce qu’il faut produire dans l’intérêt de la société et comment. Le mode de gestion bureaucratico-stalinien, en revanche, ne répond à aucune logique, ni intrinsèque ni historique : non organique, c’est un système bâtard, instable, en définitive aberrant et en ce sens, comme les conditions de son effondrement à l’Est de l’Europe et en URSS l’ont montré, « transitoire ».

Jusqu’à ce qu’elle entre en crise ouverte dans les années 1980, l’URSS n’a été le théâtre que de révoltes localisées, dont peu a transparu à l’Ouest (pour les résorber, la méthode bureaucratico-stalinienne éprouvée était de fusiller les meneurs, tout en satisfaisant peu ou prou les revendications). La raison principale en est que l’Etat soviétique avait connu, à la fin des années 1920 et durant les années 1930, une véritable contre-révolution bureaucratique, aux conséquences aussi effroyables que durables. Cette contre-révolution s’est faite au prix de millions de morts, ouvriers, paysans et intellectuels. Elle a dû procéder à l’élimination physique de presque toute la vieille garde bolchevique de 1917, à commencer par l’Opposition de gauche [3] et plus généralement de toute dissidence réelle ou potentielle au sein du parti qui persistait à s’appeler « communiste ». Elle a imposé une mise au pas hyper autoritaire de la classe ouvrière et de nouvelles formes d’oppression – aux réminiscences tsaristes – à l’encontre des nationalités non russes.

Mais les pays de l’Est européen, eux, n’avaient pas traversé et connu cette expérience. Dans le même temps, a contrario des espoirs initiaux, le sentiment s’y est vite développé que les déclarations officielles sur le socialisme et le pouvoir des travailleurs n’étaient que tromperie, et qu’en réalité la société était divisée entre « eux » (les gouvernants et leurs agents) et « nous » (les travailleurs, le peuple). C’est pourquoi les mouvements revendicatifs, les plateformes d’opposition politique, mais aussi de grandes révoltes et de véritables révolutions, dirigées contre les bureaucraties gouvernantes et contre la tutelle oppressive de l’URSS, se sont succédé au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

Berlin-Est 1953, début des révolutions antibureaucratiques

La première grande explosion se produit le 16 juin 1953 à Berlin-Est, trois mois après la mort de Staline et alors que son successeur éphémère, Beria, avait annoncé l’amnistie d’un million de prisonniers soviétiques. Des ouvriers de la construction berlinois sont les premiers à réagir à une directive gouvernementale de la République démocratique allemande (RDA, fondée en octobre 1949), imposant une augmentation de 10 % des normes de travail. Ils exigent l’annulation de la mesure, une forte baisse des prix, la démission du gouvernement et des élections libres. Au ministre de l’Industrie, Selbmann, qui tente de les calmer et leur lance « Camarades, je suis aussi un ouvrier, un communiste », ils répondent : « Tu ne l’es plus, les vrais communistes, c’est nous ».

Le 17 juin, une foule de 60 000 personnes s’attaque aux postes de police, incendie les locaux de la Stasi (police politique du régime) ainsi que des sièges de journaux. Le mouvement s’étend aux principales villes de RDA. 300 000 ouvriers arrêtent le travail, des comités de grève se forment à travers le pays. A Leipzig, les manifestants désarment des policiers et incendient le Pavillon de l’amitié germano-soviétique. Les grèves touchent près de 250 localités dans tout l’est de l’Allemagne. Les manifestants réclament la démission du gouvernement du SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne, nom du parti stalinien est-allemand) et son remplacement par un « gouvernement métallurgiste transitoire », compte-tenu du rôle des ouvriers de l’industrie lourde dans la mobilisation.

La direction du SED fait alors appel aux troupes soviétiques, qui entrent à Berlin-Est avec plus de 20 000 hommes et des centaines de tanks. Une cinquantaine de manifestants sont tués, et plusieurs centaines, blessés. Malgré la répression, le mouvement se poursuit jusqu’au 23 juin. Il y aura 25 000 emprisonnements et 42 condamnations à mort. A la suite de cette défaite, entre 1953 et la chute du Mur en 1989, trois millions d’Allemands de l’Est sur une population de 17 millions, parmi eux beaucoup des plus qualifiés et des plus jeunes, s’échapperont de RDA pour rejoindre la RFA (République fédérale d’Allemagne, également fondée en 1949).

Alors que le régime est-allemand dénonce« une tentative de putsch, soutenue par des agents occidentaux, en vue de modifier le régime en République démocratique allemande », les gouvernements de l’Ouest, qui veulent par-dessus tout éviter un processus de contagion et la remise en cause d’un statu quo international précaire, observent un silence assourdissant. Pour seule réaction, le chancelier fédéral ouest-allemand, Konrad Adenauer, appelle alors« les hommes et les femmes qui aujourd’hui à Berlin demandent à être affranchis de l’oppression et de la misère (…) à ne pas se laisser entrainer par des provocateurs à des actes qui pourraient mettre en danger leur vie et leur liberté. »

Pologne et Hongrie 1956

Les événements de Pologne commencent le 26 juin avec le soulèvement des 15 000 ouvriers de l’usine Cegielski, à Poznan, l’un des principaux centres industriels du pays. Comme trois ans plus tôt à Berlin-Est, les travailleurs protestent contre les cadences, les bas salaires, la cherté de la vie. La grève et les manifestations se transforment en insurrection lorsque les travailleurs prennent d’assaut la prison de la ville, libèrent ses détenus et s’emparent des armes qui s’y trouvent, avant de mettre à sac les locaux de la direction du parti et de la sécurité d’Etat. Le gouvernement envoie la troupe et les chars, qui tirent. On relève des dizaines de morts et des centaines de blessés.

Indigné par cette répression, tout le pays entre alors en ébullition. La presse devient libre. La direction du parti unique se divise entre « staliniens » et « réformateurs ». Ouvriers et étudiants dénoncent les « bourgeois rouges » et la « dictature sur le prolétariat », réclament la dissolution de la police politique, des élections libres, un « socialisme démocratique ». Les chars du Kremlin se déploient en vue d’une intervention militaire. Les conseils ouvriers qui se sont formés occupent et gardent les usines.

La direction communiste décide alors de rappeler un dirigeant éliminé en 1947, le « centriste » (stalinien modéré, pourrait-on dire) Wladislaw Gomulka. Nommé à la tête du parti, il réussit à en unifier l’essentiel derrière lui, puis à convaincre Khrouchtchev, alors à la tête de l’URSS, qu’il sera capable de canaliser la révolution au prix de concessions mineures, qui affecteront la forme du régime mais non son caractère. La guerre, qui aurait probablement fracturé l’armée polonaise et vu une grande partie de ses forces résister aux troupes soviétiques, au nom de la défense de l’indépendance nationale, peut ainsi être évitée. La menace des chars soviétiques sert néanmoins à faire rentrer la population dans le rang. Il s’ensuit un processus de normalisation bureaucratique, débouchant sur un cadre qui restera toutefois moins étouffant qu’ailleurs à l’Est.

Gomulka restera en place jusqu’en 1970, quand il devra à son tour démissionner à la suite des grèves insurrectionnelles des chantiers navals de Gdansk et de Szczecin (connues sous le nom d’« émeutes de la Baltique »), déclenchées contre une augmentation des prix et là encore férocement réprimées – avec au moins 40 morts et près de 1000 blessés.

En Hongrie, où le mécontentement grondait, le coup d’envoi de la révolution est donné le 23 octobre 1956, lorsque des étudiants appellent à une manifestation dans la capitale, Budapest, en solidarité avec le mouvement polonais. Elle subit la répression policière, ce qui déclenche comme ailleurs le mouvement de masse. Pratiquement toute la population se retrouve dans la rue, en réclamant des élections libres, le pluralisme politique, une réforme du système économique, le départ des troupes soviétiques. La statue de Staline et des symboles du pouvoir sont abattus, la révolte s’étend aux autres villes du pays. Des membres de la police politique sont passés à tabac, arrêtés, exécutés. Le gouvernement fuit Budapest pour se réfugier auprès des troupes soviétiques, dont les unités présentes dans la capitale interviennent. Mais l’armée hongroise leur fait face et distribue des armes aux insurgés. Les troupes du Kremlin sont contraintes de se retirer.

Le 28 octobre, le parti unique rappelle comme premier ministre le réformateur Imre Nagy, qui avait déjà occupé ce poste de 1953 à 1955, avant d’être forcé à la démission. Mais contrairement à Gomulka en Pologne, Nagy ne parvient pas à contrôler la situation. Son appel à la population pour qu’elle rentre chez elle et cesse de manifester est ignoré. Des conseils ouvriers se forment dans les usines et revendiquent leur contrôle, des comités révolutionnaires contestent et chassent les autorités municipales, des partis politiques apparaissent. Sous la pression de la rue, Imre Nagy annonce la sortie du Pacte de Varsovie (l’alliance militaire du bloc de l’Est) et déclare l’indépendance et la neutralité de la Hongrie, en demandant la protection de l’ONU – qui, sans surprise, temporise.

Le 4 novembre débute la deuxième intervention soviétique, cette fois massive et mieux organisée. Des combats de rue se poursuivent pendant une semaine, faisant 3000 morts chez les insurgés et 700 parmi les troupes soviétiques, qui reprennent finalement le contrôle de Budapest et du pays. 200 000 Hongrois fuient vers l’Autriche – et à partir de là, d’autres Etats occidentaux. Le régime bureaucratique rétablit sa chape de plomb. Arrêté par les Soviétiques, Imre Nagy est condamné à mort et exécuté pour l’exemple en juin 1958.

Tchécoslovaquie 1968

Dans ce pays, le déclencheur vient d’en haut, lorsque le 5 janvier 1968 Alexander Dubcek, un parfait apparatchik devenu réformateur, est porté à la tête du Parti communiste... sur les instances du principal dirigeant de l’URSS, Leonid Brejnev, inquiet du discrédit frappant la direction du régime tchécoslovaque. Dubcek défend une libéralisation du régime vers ce qu’il appelle un « socialisme à visage humain » et proclame la liberté de la presse, d’expression, de réunion et de circulation. Une nouvelle Constitution reconnaît l’égalité des nations tchèque et slovaque au sein d’une république fédérale. Une réforme économique se donne pour objectif d’accroître l’autonomie des entreprises et de renforcer les mécanismes de marché.

Mais Dubcek se trouve vite débordé par le mouvement qu’il a lui-même enclenché. Les travailleurs et la population s’emparent des premières libertés démocratiques et entreprennent de les étendre, notamment au plan politique. C’est ainsi que nombre de clubs politiques se forment, tandis que le Parti social-démocrate tchèque, intégré de force au PC en 1948, annonce sa reconstitution. Et comme douze ans plus tôt en Pologne et en Hongrie, des conseils ouvriers se constituent dans les entreprises et revendiquent des réformes économiques et sociales, non pour rétablir le capitalisme mais pour imposer un contrôle des travailleurs et de la population sur l’économie et plus généralement la marche du pays.

Inquiet par-dessus tout de la liberté d’expression dans les médias et des débuts de pluralisme politique, le pouvoir soviétique engage des négociations avec les nouvelles autorités de Prague pour tenter de mettre un terme aux changements ou du moins les limiter, mais sans résultat tangible. Le 21 août 1968, les armées de cinq pays du Pacte de Varsovie (URSS, Hongrie, Pologne, Bulgarie, RDA) envahissent la Tchécoslovaquie et, comme ailleurs, rétablissent la chape de plomb bureaucratico-stalinienne. Malgré les tentatives de résistance, qui se poursuivent pendant plusieurs mois, Dubcek – qui ne sera démissionné de son poste qu’en avril 1969, avant d’être exclu du parti en 1970 – collabore avec les occupants. S’ensuivront dix années de « normalisation », au cours desquelles la répression des opposants, bien réelle, prendra cependant des formes moins violentes que dans le passé.

Pologne 1980-81

Le dernier grand mouvement au contenu essentiellement émancipateur est celui qui a ébranlé la Pologne à partir d’août 1980. La grève avec occupation des 17 000 ouvriers des chantiers navals de Gdansk – contre le licenciement d’une dirigeante ouvrière et une forte hausse des prix –, débute le 14 août. Elle est suivie d’autres mouvements dans le pays et cette crise force la démission du chef du parti unique, Edward Gierek, celui qui avait succédé à Gomulka en 1970. Mais surtout, à travers les accords de Gdansk signés entre le gouvernement polonais et le comité de grève inter-entreprises de cette ville, la légalisation d’un syndicat libre « autogéré », qui prend le nom de Solidarnosc (« Solidarité »), est imposée pour la première fois dans un pays du « bloc soviétique ».

Solidarnosc rassemble bientôt quelque 10 millions d’adhérents, soit près de 30 % de la population du pays et trois fois le nombre des adhérents du POUP (le parti dit communiste en Pologne), dont quelques centaines de milliers le rejoignent d’ailleurs dans les mois suivants. Il devient très vite, par-delà les seules revendications ouvrières, le vecteur de la lutte pour les libertés démocratiques et pour l’indépendance nationale vis-à-vis de l’URSS.

D’emblée le nouveau syndicat, qui est donc en même temps bien plus qu’un syndicat, se trouve soumis à deux influences, contradictoires mais qui ne s’opposent pas ouvertement : celle des travailleurs qui veulent l’autogestion des entreprises et de l’économie, dans un système qui soit plus authentiquement socialiste ; et celle, réactionnaire et œuvrant dans les faits à une restauration du capitalisme, de la puissante Eglise catholique polonaise, dont un représentant vient d’être porté à la tête du Vatican sous le nom de Jean-Paul II. Ce dernier dispose en Lech Walesa, président et principale figure du syndicat, d’un partisan et défenseur de premier plan.

Le premier congrès de Solidarnosc, qui s’ouvre le 5 septembre 1981 en présence de près de 1000 délégués, met cette contradiction en évidence. Il débute avec une messe célébrée par le cardinal et archevêque de Varsovie, chef de l’Eglise catholique de Pologne, Jozep Glemp, pendant laquelle les participants prient à genoux. Dans le même temps, la résolution adoptée à l’issue du congrès demande « la mise en œuvre d’une réforme autogestionnaire et démocratique à tous les niveaux de gestion, et l’instauration d’un nouvel ordre social et économique combinant le plan, l’autogestion et le marché. » L’économie devrait être basée sur « l’entreprise sociale, gérée par les salariés, représentés par un conseil des travailleurs, la direction opérationnelle étant confiée à un directeur choisi parle conseil des travailleurs par voie de concours et responsable également devant ce conseil. »La résolution exige également « la socialisation de la planification » et affirme l’objectif d’« une authentique autogestion des travailleurs [qui] constituera la base de la République autogérée. »

Alors que l’URSS hésite devant une invasion militaire et que le POUP se trouve trop affaibli et divisé pour prendre l’initiative, c’est l’armée qui s’empare du pouvoir à travers le coup d’Etat du 13 décembre 1981, conduit par le général Jaruzelski. L’état de siège est instauré, Solidarnosc est interdit et ses activités réprimées. Ses dirigeants et près de 6000 militants sont emprisonnés.

Les premières libérations interviendront au bout d’un an, parmi elles celle de Lech Walesa, qui deviendra en décembre 1990 le premier président de la Pologne post-stalinienne. Mais ce sera dans d’autres conditions, et sans rien qui ne ressemble plus au mouvement ouvrier combatif et de masse de 1980-81. En Pologne et ailleurs, la contre-révolution bureaucratique n’avait pas stoppé la marche vers les réformes de marché et vers la libéralisation politique, mais avait réussi à conjurer le spectre de révolutions ouvrières ouvrant la voie à un socialisme authentique.

Gorbatchev, la glasnost et la perestroïka ouvrent la voie à la restauration capitaliste

Du fait de sa puissance économique et militaire, de son étendue géographique et de la taille de sa population, qui avait de plus un caractère multinational et multiculturel, les contradictions qui traversaient tout le bloc de l’Est se manifestaient en URSS de façon particulièrement aiguë, alors même que les contestations y avaient été et restaient plus fortement et savamment étouffées qu’ailleurs. En retour, tout ce qui pouvait se produire dans la « patrie du socialisme » avait des répercussions immédiates dans les pays du glacis.

Les années de la stagnation brejnévienne (1964-82) ont vu se creuser sensiblement le retard économique de l’URSS par rapport aux pays capitalistes centraux. A la fin des années 1970 son PIB global, très loin et toujours plus loin de celui des Etats-Unis, a été « rattrapé et dépassé » non seulement par le Japon, mais aussi par l’Allemagne de l’Ouest [4]. L’URSS s’avère de plus incapable de supporter la course aux armements imposée par les Etats-Unis. Alors que ceux-ci consacrent à leur budget militaire 8 % du PIB, cette proportion est pour l’URSS de plus du double. Après l’invasion, fin 1979, de l’Afghanistan par ses troupes, le Kremlin se trouve en outre embourbé dans une guerre coûteuse et sanglante, dont il ne finira par sortir (début 1989) qu’avec une défaite.

C’est dans cette situation qu’après le court intermède (1982-85) des secrétaires généraux Andropov et Tchernenko, tous deux morts prématurément, les sommets de la bureaucratie d’Etat décident de porter à la tête du parti et du pays leur membre le plus jeune (54 ans) et considéré le plus capable. Mikhaïl Gorbatchev doit alors affronter, dans un cadre d’urgence de plus en plus pressant, la quadrature du cercle devant laquelle ses prédécesseurs, mais aussi les dirigeants des autres pays du bloc de l’Est, ont tous buté : introduire des réformes capables de revitaliser l’économie et la société, tout en maintenant le pouvoir et les privilèges de la bureaucratie. Ne procéder à des changements qu’à dose homéopathique (l’option choisie par tous les régimes bureaucratiques jusque dans les années 1980) conduisait à ne rien modifier significativement dans la situation économique, tandis qu’un tournant vers le marché qui aurait été trop marqué pouvait fragiliser le pouvoir de la bureaucratie, voire aboutir à le remettre en cause.

Sur ce plan, Gorbatchev procède au départ prudemment, par petites touches. La glasnost (« publicité » ou « transparence »), initiée en 1986, vise à secouer la bureaucratie d’Etat pour la faire sortir de son apathie, de sa routine, en surmontant sa résistance à tout changement réel. Les résultats sont pauvres, tandis que la libéralisation politique qui accompagne la glasnost– en incluant, dans une certaine mesure, une liberté d’expression et de la presse, ainsi que des engagements sur les droits de l’Homme – reste limitée.

Dès son arrivée au poste de secrétaire général, Gorbatchev prend en revanche des initiatives fortes en matière de politique extérieure. Ses efforts afin de réduire les tensions et parvenir à une véritable « coexistence pacifique » avec les Etats-Unis, alors présidés par Reagan, trouvent un premier aboutissement en décembre 1987à travers les accords de Washington, par lesquels les deux « grands » s’engagent à réduire de 50 % leurs arsenaux nucléaires. Dans le même temps, en guise de bonne foi mais aussi pour des raisons financières, Gorbatchev réduit ou abandonne le soutien traditionnel de l’URSS à des mouvements de libération nationale ainsi qu’à des gouvernements « amis ». La fin de l’aide économique et militaire soviétique signe ainsi celle de la « révolution sandiniste » au Nicaragua.

A la mi-1987, Gorbatchev complète la glasnost par la perestroïka (« restructuration »), un plan d’introduction de mécanismes de marché incluant : l’autonomie financière des entreprises, où les allocations d’Etat et les salaires viendront à dépendre des résultats et de la qualité des produits, avec à la clé le développement d’éléments de concurrence ; l’autorisation et l’encouragement de l’auto-entreprenariat ; la liberté accordée aux citoyens de former des coopératives de production dans le cadre de petites entreprises ; la remise de la terre (qui reste néanmoins propriété d’Etat) aux paysans sous la forme de baux longs, allant jusqu’à 50 ans.

L’objectif affirmé est celui de la constitution d’une « économie socialiste de marché ». Mais ce qui est en réalité un projet « bureaucratique de marché » échoue. Au lieu d’une amélioration, il débouche sur le chaos, qui s’étend progressivement à toute l’URSS sur fond d’affrontements inter-bureaucratiques.

Après la contre-révolution des années 1920 et 1930, accompagnée de l’usurpation et du travestissement des idéaux de la révolution d’Octobre, la bureaucratie stalinienne a été de plus en plus confrontée à une grande contradiction. Elle tirait sa situation privilégiée (et très privilégiée s’agissant de ses hautes sphères) de l’accaparement, à travers son contrôle de l’Etat, d’une part substantielle du surproduit social, c’est-à-dire de la sueur et du sang des travailleurs. Mais ce rapport d’exploitation restait indirect, non-organique, parasitaire. Les hauts bureaucrates pouvaient vivre comme de grands bourgeois mais ils ne pouvaient pas, à la différence des capitalistes, posséder en propre leurs entreprises ni faire hériter leur progéniture.

C’est ce blocage, cette limite que Gorbatchev contribue, probablement contre son gré, à faire sauter et à dépasser. A partir de 1989, et alors que la baisse du niveau de vie de la population la pousse à désirer et soutenir des changements, les dirigeants d’entreprise et les bureaucrates les plus qualifiés commencent à penser sérieusement à se transformer en capitalistes – un processus qui se développera au début des années 1990, après la chute de Gorbatchev et la dissolution de l’URSS.

Mais dès avant ces événements, les évolutions au sein de l’ancienne « patrie du socialisme » ont des effets directs, et considérables, sur les « démocraties populaires » de l’Est européen, où la peur que des réformes entraînent à nouveau une intervention soviétique s’évapore. L’un après l’autre, les régimes bureaucratiques vont céder la place.

La chute des dominos

Parfois de manière pacifique et par en haut, sous l’impulsion des bureaucraties dirigeantes elles-mêmes, parfois au prix de convulsions et d’affrontements plus ou moins sévères, tous les « socialismes réels » en Europe s’effondrent en effet entre 1989 et 1991.

Dès février 1989, le Parti socialiste ouvrier de Hongrie (nom officiel du PC local), qui a entamé des négociations avec l’opposition, propose d’abandonner son « rôle dirigeant » et d’organiser le passage au multipartisme dans le cadre d’élections libres. Le 2 mai, le gouvernement annonce l’ouverture de sa frontière avec l’Autriche. Le 6 octobre, le PC décide de se transformer en parti social-démocrate. Le 18, le parlement adopte les réformes que le parti avait proposées en début d’année. En mars-avril 1990, le Forum démocratique (opposition) gagne les premières élections libres.

En Pologne aussi, les négociations entre le gouvernement et l’opposition ont commencé tôt – dans le cadre d’une « table ronde » réunie en décembre 1988. Le 4 juin se tiennent des élections « partiellement démocratiques », qui concernent un tiers de la chambre des députés (les deux autres tiers sont réservés au POUP et à ses organisations satellites) ainsi que la totalité du sénat. La coalition menée par Solidarnosc remporte une victoire éclatante, avec l’ensemble des 161 sièges de députés soumis à concurrence et 99 des 100 sièges du sénat. A une voix de majorité, le général Jaruzelski parvient à se faire élire par le parlement président de la République. Dans la foulée, il nomme comme premier ministre un conseiller de Walesa, Tadeusz Mazowiecki, qui prend la tête d’un gouvernement d’union nationale associant l’opposition et les représentants du régime en débandade. Le PC polonais se saborde en janvier 1990, en donnant naissance à non pas une mais deux formations qui se revendiquent de la social-démocratie.

A l’été 1989, près de 20 000 citoyens de RDA profitent de l’ouverture des frontières hongroises pour passer à l’Ouest. Le gouvernement en place à Berlin-Est démissionne le 7 novembre et le Mur tombe deux jours plus tard. Le bureau politique et le comité central du parti de la bureaucratie, le SED, démissionnent le 3 décembre. Le 9, un congrès extraordinaire de ce parti renouvelle profondément ses instances dirigeantes et change son nom en « Parti du socialisme démocratique » – qui deviendra plus tard la principale composante fondatrice de Die Linke. Les conservateurs (avec à leur tête la CDU – droite démocrate-chrétienne – de l’Est) remporte les élections en février 1990. Le 23 août 1990, la Chambre du peuple (chambre des députés) vote l’intégration de la RDA à la République fédérale d’Allemagne, qui devient effective le 3 octobre.

En Tchécoslovaquie, en revanche, le régime se distingue durant la plus grande partie de 1989 par son immobilisme. C’est l’exemple des pays voisins qui met peu à peu la société en mouvement. La première manifestation de masse, sévèrement réprimée par les forces anti-émeute, est organisée le 17 novembre à Prague par les étudiants de la ville, qui font grève le lendemain. Le Forum civique, avec à sa tête le dramaturge Vaclav Havel, est formé le 19 novembre. Les manifestations prennent de l’ampleur et une grève générale est largement suivie le 27 novembre. Le régime recule alors en catastrophe. Le premier ministre démissionne, les « réformateurs » s’imposent au sein du PCT et un gouvernement d’union nationale se met en place sur le modèle polonais. Alexandre Dubcek, de retour, est porté le 28 décembre à la présidence de l’Assemblée fédérale (regroupant les députés tchèques et slovaques), qui le lendemain élit Vaclav Havel à la présidence de la République.

Contagion aussi en Bulgarie, où c’est sous la pression de Gorbatchev que le chef du PC et président du pays, Todor Jivkov, démissionne le 10 novembre 1989 – soit au même moment que la chute du Mur de Berlin. Jivkov avait auparavant multiplié les proclamations de fermeté, tout en menant une politique de stigmatisation et d’expulsion de la minorité turque, visant à « unifier » derrière lui la population sur des bases xénophobes et racistes. Après sa démission, une première manifestation de masse a lieu le 18 novembre à Sofia, devant le siège de l’Assemblée nationale. La contestation s’étend et le régime commence à reculer. Le « rôle dirigeant » du PC est officiellement abandonné et le pluripartisme s’impose dans les faits. En février 1990, le parti renonce au « marxisme-léninisme » et se transforme en Parti socialiste. Le principal dirigeant de la coalition d’opposition est élu président de la République le 1er août suivant.

En Roumanie, où la situation économique se dégrade de façon accélérée, le Conducator Nicolae Ceausescu campe sur une position irréductible. Le 16 décembre, après la répression d’une protestation pacifique, organisée contre une mesure d’éloignement frappant un représentant de la minorité hongroise, la ville de Timisoara s’embrase. Elle est pendant plusieurs jours le théâtre d’affrontements violents, qui font un nombre important de victimes [5].Une aile du parti communiste et de la bureaucratie d’Etat, organisée clandestinement dans un Front de salut national (FSN), était alors en train de préparer un coup d’Etat, un projet probablement connu et peut-être soutenu par Gorbatchev. Devant l’accélération des événements, elle décide de passer immédiatement à l’action.

Le 21 décembre, au retour d’un voyage à l’étranger, Ceausescu tente de reprendre la main. Il demande à la Sécurité d’Etat d’organiser un « meeting de masse », retransmis à la télévision d’Etat. Mais le rassemblement à sa gloire se transforme soudain en manifestation contre lui. Dans la nuit, la population descend massivement dans la rue et le lendemain, Ceausescu prend la fuite. Il est rapidement arrêté et au terme d’un simili-procès, qui est filmé et retransmis en direct, lui et son épouse sont condamnés à mort pour « génocide » et immédiatement exécutés, le 25 décembre, toujours en direct à la télévision. Au lendemain de ce qui sera abusivement appelé la « révolution roumaine », le FSN annonce son rejet du « socialisme scientifique » et son adhésion à la démocratie à l’occidentale. En 1990, il remporte les premières élections libres et son principal dirigeant, l’apparatchik Ion Iliescu – par ailleurs, actuellement jugé en Roumanie pour « crimes contre l’humanité » –, devient président de la République.

La transition est beaucoup plus difficile en Yougoslavie, où la bureaucratie post-titiste se divise pour le partage du gâteau selon des lignes de fracture nationales. L’agressivité de l’appareil du parti serbe, qui fait tout pour préserver sa position privilégiée et dominante au sein de l’Etat, en s’appuyant sur l’armée nationale qu’il contrôle, conduit à la guerre. De 1991 à 1995, puis de 1998 à 2001, l’ex-Yougoslavie est le théâtre d’une suite et d’un entrelacement de conflits armés, aggravés par les interventions impérialistes.

Quant à l’Albanie, pays le plus pauvre des anciens Etats « communistes », elle suit le mouvement au début de 1991, lorsque face au mécontentement populaire, à la fuite et l’exil de nombreux Albanais ainsi qu’à des affrontements sanglants dans plusieurs villes du pays, le parti ultra-stalinien fondé par Enver Hoxha autorise le multipartisme et finit lui aussi par se rallier officiellement à la social-démocratie.

En URSS, loin de redresser l’économie et l’Etat, la politique de réformes de Gorbatchev a ouvert la boîte de Pandore des revendications et appétits de tout type. Pendant toute cette période, la crise ne cesse de s’approfondir et peu à peu, c’est le chaos qui s’installe. La question nationale, correspondant à une oppression bien réelle même si les segments nationaux de la bureaucratie l’instrumentalisent à leur profit, occupe le premier plan. L’une après l’autre, les républiques de l’URSS déclarent leur souveraineté ou leur indépendance, à commencer par les trois pays baltes qui s’étaient trouvées intégrés à l’URSS en juin-juillet 1940, après l’invasion des troupes russes déclenchée en application du Pacte germano-soviétique. Le tournant décisif intervient après l’élection au suffrage universel, le 12 juin 1991, de Boris Eltsine à la présidence de la fédération de Russie. Auparavant allié de Gorbatchev, Eltsine est devenu le chantre du libéralisme – économique comme politique – ainsi qu’un soutien public des nationalismes qui déchirent l’Union. Au même moment, la Fédération de Russie se déclare à son tour souveraine, tandis qu’Eltsine démissionne un mois plus tard du parti communiste.

Le 19 août, l’entourage de Gorbatchev – celui-ci étant alors en vacances – organise un coup d’Etat prétendant revenir à la situation antérieure et freiner les réformes, qu’Eltsine contribue à défaire en venant se placer à la tête de la mobilisation populaire qui lui répond. Le 8 décembre 1991, les dirigeants des républiques de Russie, de Biélorussie et d’Ukraine annoncent la fin de l’URSS et son remplacement par une Communauté des Etats indépendants (CEI), une forme d’union volontaire et bien plus lâche. Douze des quinze républiques de l’URSS la rejoindront, mais cette structure restera une coquille vide [6]. Gorbatchev démissionne le 25 décembre de ses postes de président de l’URSS et de secrétaire général du PCUS – qui tous deux avaient, en réalité, déjà cessé d’exister –, puis remet à Eltsine les codes nucléaires. Réuni le 26 décembre, le « Soviet suprême » proclame la dissolution de l’URSS et l’indépendance de chacune de ses républiques. Le 31 décembre, l’ONU reconnaît une disposition essentielle de l’accord de création de la CEI, à savoir la reprise par la Russie des prérogatives, droits et devoirs l’URSS.

Pourquoi ce dénouement et non un autre ?

C’est le moment de répondre à la question : pourquoi la crise terminale du bloc de l’Est a-t-elle abouti partout à la restauration capitaliste, et non à des révolutions ouvrières antibureaucratiques, ouvrant la voie à un socialisme authentique ? C’est-à-dire à la « révolution politique » que Trotsky avait préconisée et défendue durant les années 1930 ? Deux grands facteurs entrent en ligne de compte, l’un interne au bloc de l’Est, l’autre ayant trait à l’évolution de la situation internationale.

En premier lieu, les révolutions démocratiques et socialisantes menées par la classe ouvrière des pays de l’Est des pays de l’Est avaient été sévèrement défaites, la violence de la contre-révolution et de la répression bureaucratiques parvenant y compris, dans la plupart des cas (la Pologne faisant en partie exception), à en couper le fil de continuité historique pour les générations ultérieures. Les aspirations à un socialisme « démocratique » ou « autogestionnaire », que ces grands mouvements avaient portées, sont ainsi apparues comme relevant d’une utopie inatteignable.

En URSS, comme cela a été dit plus haut, la contre-révolution était intervenue bien plus tôt, culminant probablement dans les procès de Moscou de 1936-38. Force est de constater que depuis cette date, la classe des travailleurs n’y a plus joué de rôle politique indépendant. En 1989 puis en 1991, les grèves massives des mineurs, notamment dans le Donbass (est russophone de l’Ukraine) et le Kouzbass (sud-ouest sibérien), n’ont donné lieu à aucune expression politique ou politico-syndicale indépendante, et ont y compris fini par devenir instrumentales à la politique des directions bureaucratico-nationalistes, en particulier celle de Boris Eltsine, devenu le principal artisan de la lutte contre la propriété d’Etat et pour sa privatisation.

Cet épisode, comme plus généralement la passivité de la classe ouvrière des différents pays face à la restauration capitaliste imposée après la chute des « socialismes réels », témoigne également de ce que les formes de propriété d’Etat dans ces pays étaient devenues étrangères et hostiles à un grand nombre, si ce n’est à une majorité de leurs travailleurs. Sur le fond, la question était que ces derniers n’étaient pas seulement opprimés, mais aussi indirectement exploités. A travers son contrôle de l’Etat, la bureaucratie décidait en effet seule des objectifs et des conditions de la production, sur laquelle elle opérait en outre une forte ponction finançant ses hauts salaires et autres privilèges. En outre, les travailleurs de l’Est comparaient leur situation matérielle à celle de leurs homologues d’Europe de l’Ouest, qu’ils considéraient meilleure que la leur sur la plupart des plans.

Pour prendre (dans le « glacis ») ou reprendre (en URSS) le pouvoir, les classes ouvrières aurait dû mener à bien d’authentiques révolutions, qui auraient non seulement arraché les libertés démocratiques mais aussi opéré une transformation radicale de la société, en liquidant les privilèges et le pouvoir – politique et économique – de la bureaucratie. Mais les obstacles étaient considérables et la tâche s’est avérée bien trop ardue [7]. Pour la bureaucratie stalinienne (ou post-stalinienne si l’on retient ce terme pour l’après-1953), en revanche, le passage au capitalisme apparaissait comme un processus de plus en plus logique et, quasiment, naturel. D’autant que cette transition allait bénéficier du soutien de quasiment tous les autres Etats, notamment toutes les puissances capitalistes et impérialistes.

Les bureaucrates de l’URSS et des pays de l’Est partageaient avec les bourgeois de l’Ouest les privilèges de la richesse et du pouvoir, mais il leur manquait ce qui aurait permis de stabiliser leur situation et espérer la rendre pérenne : la propriété des entreprises et la capacité de la léguer à leur famille. Cette aspiration présente de longue date a trouvé à se réaliser – du moins pour certains – au cours des années 1990. Le fait que l’on passait ainsi d’un mode d’exploitation indirect et bâtard à un mode d’exploitation beaucoup plus stable et organique, mais qu’en définitive il y avait toujours expropriation de la force de travail et spoliation du surproduit social, explique aussi pourquoi, dans la plupart des cas, cette transition s’est opérée de manière non ou relativement peu violente. Les exceptions se sont produites lorsque les luttes inter-bureaucratiques pour le partage des privatisations et des profits attendus ont débouché sur des guerres, qui ont alors pris la forme d’affrontements entre nations ou nationalités (en ex-Yougoslavie et dans/entre certaines républiques de l’ex-URSS) [8].

Le second facteur est l’inversion du rapport des forces entre les classes, intervenue à l’échelle mondiale au début des années 1980. En 1989, la poussée ouvrière et socialisante des années 1960-70, succédant à celle des mouvements de libération nationale dans les deux décennies précédentes, avait clairement pris fin. Les dernières révolutions anti-impérialistes et sociales d’envergure, qui dataient de 1979, s’étaient conclues par une contre-révolution aussi violente qu’inattendue (Iran) ou par une restauration bourgeoise pro-impérialiste amère (Nicaragua). Les espoirs suscités par les gouvernements « de gauche » (dont, en France, ceux de Mitterrand après son élection en 1981) avaient ensuite été trahis, en entraînant au sein du monde du travail davantage de résignation que de révolte. En Grande-Bretagne, la grève d’un an de 140 000 mineurs, fer de lance de la classe ouvrière, s’était terminée en mars 1985 par une défaite qui s’est avérée d’ampleur historique, la bourgeoisie prenant ensuite appui sur ce résultat pour attaquer et détruire une conquête ouvrière après l’autre.

En déployant puis en imposant ses politiques néolibérales (avec la mondialisation du capital et de la production qui les ont accompagnées), le capitalisme impérialiste est passé globalement à la contre-offensive face à un monde du travail qui s’est retrouvé désarmé par les directions – « socialistes »et« communistes » – dans lesquelles il avait déposé sa confiance. Dès lors, avant même le début des grands bouleversements, les classes ouvrières occidentales ne constituaient plus non plus un point de référence pour celles de l’Est, pas davantage que ne pouvait le rester à leurs yeux la perspective, envisagée auparavant, d’un « socialisme non bureaucratique ». Et l’identification trompeuse entre le socialisme et les régimes de domination bureaucratique s’est imposée à une échelle de masse.

Des effets politiques immédiats et durables… jusqu’à quand ?

La restauration capitaliste dans l’ex-URSS et à l’Est de l’Europe a non seulement ouvert au capital de nouveaux et gigantesques marchés, mais considérablement renforcé le capitalisme impérialiste sur le plan politique. S’il n’y a jamais eu de « fin de l’Histoire », la propagande sur « la fin du socialisme », plus ou moins identifié au stalinisme, a été perçue par de larges majorités comme correspondant à une réalité.

Aujourd’hui encore, quand le système capitaliste est entré dans une nouvelle période de crise, et que des révoltes voire débuts de révolution éclatent en divers points du monde, cette perspective de transformation sociale reste très minoritaire. Du Chili au Liban et de Hong Kong à Haïti, le combat pour que la classe des travailleurs prenne la tête des mobilisations et leur imprime une dynamique socialiste reste compliqué et ses résultats, incertains.

Au début des années 1990, tout en constatant le processus de restauration capitaliste, beaucoup de trotskystes espéraient et confiaient dans le fait que l’effondrement du « bloc soviétique » produirait dans des délais relativement brefs une autre conséquence : la fin du stalinisme en tant qu’appareil mondial contre-révolutionnaire ayant son centre au Kremlin, qui avait été depuis des décennies, internationalement et dans de très nombreux pays, le principal facteur contre-révolutionnaire au sein des secteurs organisés et combatifs du mouvement ouvrier, signifiait en effet la libération d’une chape de plomb bureaucratique, qui permettrait à la classe des travailleurs de reconstruire, avec l’aide des marxistes révolutionnaires, une perspective émancipatrice.

Force est de constater que cet espoir et pronostic ne s’est pas, jusqu’à présent, réalisé. Pour prendre le cas de la France, la dernière victoire d’ampleur nationale remportée par une mobilisation de salariés, large et combative, remonte à 1995 – à l’issue de grèves et manifestations, en partie auto-organisées, que personne n’avait prévues ni n’osait même envisager quelques mois plus tôt. Mais contrairement à ce que beaucoup d’entre nous attendions, le mouvement profondément prolétarien de novembre-décembre n’a pas constitué le prélude d’un processus de reconstruction du mouvement ouvrier sur de nouveaux axes de classe. A la place s’est développée l’illusion « antilibérale », d’un retour à un capitalisme régulé et plus « humain », accompagnée d’une renaissance de faux espoirs électoraux-institutionnels que la « gauche plurielle » de Jospin (1997-2002) a brièvement incarnés. Aujourd’hui, il est frappant de constater à quel point, dans des conditions pourtant très différentes, le même type d’illusions peut se manifester à travers les rébellions en cours, notamment au Chili (mais ailleurs aussi).

Les possibilités d’un renouveau restent cependant ouvertes, d’autant que deux facteurs sont venus modifier la situation. En premier lieu, les effets persistants et redoublés de la crise économique mondiale ouverte en 2008-2009, avec le spectre toujours plus présent d’une réplique encore plus grave. Deuxièmement, le discrédit qui frappe dans la plupart des pays (avec quelques rares exceptions, dont celle du Labour au Royaume-Uni) toutes les directions et organisations réformistes, anciennes ou nouvelles, ouvertement ralliées au capitalisme ou qui maintiennent un discours critique.

La reconstruction d’une perspective socialiste et révolutionnaire est un grand enjeu de la nouvelle vague de mobilisations qui se développe à l’échelle internationale. A l’orée de la bataille annoncée sur les retraites, le prolétariat de France aura à y jouer son rôle.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Les processus ont été différents dans les cas de la Yougoslavie et de l’Albanie, qui avaient été délivrées de l’occupation allemande (pour la première) et italienne (pour la seconde) non par les troupes soviétiques, mais par des mouvements armés de libération nationale dirigés par les partis communistes locaux. De ce fait, ces derniers considéraient disposer d’une légitimité propre et étaient peu disposés à accepter la tutelle du Kremlin. Les régimes politiques, types d’Etat et d’organisation économique mis en place dans ces pays ont cependant été similaires à ceux du « glacis ». La direction soviétique a rompu en 1948 avec le parti yougoslave, considéré trop indépendant (avant une semi-réconciliation en 1955), puis en 1961 avec son homologue albanais, qui avait suivi l’URSS sans la suivre avant de se rallier à la direction maoïste chinoise.

[2On peinerait toutefois à trouver sur ce plan une différence qualitative avec les évolutions qu’ont connues au même moment les pays impérialistes – en Europe, en grande partie grâce aux aides du plan Marshall –, où les travailleurs ont également vu leur situation matérielle s’améliorer substantiellement. Ainsi, au Royaume-Uni, le gouvernement travailliste a créé en 1948 le National Health Service qui garantissait une santé gratuite pour tous, trois ans plus tôt la Sécurité sociale avait été fondée en France, etc. Rappelons aussi que jusqu’au début des années 1970, le chômage était dans les pays occidentaux quasi inexistant.

[3On pourra se référer, à ce sujet, à Pierre Broué, Trotsky, Paris, Fayard, 1988, notamment de la troisième à la cinquième partie, p.399-936. Pour ce qui avait pu subsister, perdurer ou se récréer en termes d’opposition anti-stalinienne en URSS dans l’immédiat après-guerre, on pourra également se référer à Communistes contre Staline. Massacre d’une génération, Paris, Fayard, 2003.

[4La population japonaise représentait à ce moment 45 % de celle de l’URSS. Pour l’Allemagne, la proportion était de moins d’un quart.

[5Grossièrement exagéré dans les médias, notamment occidentaux, qui évoquent alors des massacres de masse. Il sera ensuite établi que la rumeur propagée avait servi l’une des plus grandes falsifications et manipulations de l’information jamais effectuée.

[6Les trois pays baltes (Estonie, Lettonie, Lituanie) n’en ont jamais fait partie tandis que la Géorgie puis l’Ukraine, qui ont été ou sont guerre avec la Russie, l’ont quittée au cours des années 2010 (le Turkménistan étant quant à lui passé d’Etat membre à Etat associé). Les instances dirigeantes de la CEI, qui servaient de cadre de concertation et parfois de coopération inter-étatique, ne se sont plus réunies depuis des années.

[7Evidemment, il manquait aussi des partis révolutionnaires marxistes suffisamment influents pour donner corps à une alternative socialiste et aider les masses à s’orienter dans les événements. Mais comme cette réalité est mondiale, et inchangée depuis bientôt un siècle, la remarque ne mérite pas beaucoup plus qu’une note de fin de texte.

[8Le cas de la Chine, ainsi que du Vietnam et du Laos, est particulier et mériterait d’être étudié sérieusement puisque dans ces pays, les bureaucraties d’Etat de type stalinien ont conduit la restauration de rapports de production capitalistes – sans que ne s’exprime sur ce plan de véritable résistance – tout en maintenant les dictatures de parti unique et leur contrôle sur l’économie.
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