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Politique

Casse de l’éducation

24 élèves par classe : Macron tente de colmater les brèches ouvertes par la mobilisation enseignante

Macron a annoncé jeudi vouloir plafonner les effectifs de la grande section au CE1 à 24 élèves par classe. Une mesure pensée pour apaiser la colère et la mobilisation dans l’Education Nationale, qui semble pourtant bien ridicule face à l’ampleur des attaques menées par Blanquer.

vendredi 26 avril

Lors de ses annonces post-grand débat, Emmanuel Macron s’est engagé, jeudi, à plafonner à 24 élèves les effectifs des classes de la grande section jusqu’au CE1 à partir de la rentrée 2020. Une mesure, qui fait suite à sa promesse de campagne de dédoublement des classes de CP (pour un maximum de 12 élèves par classe) dans les REP +. Si c’est le mouvement des gilets jaunes (bien que Macron n’y réponde absolument pas) qui a motivé la mise en place du grand débat et donc des annonces faites hier par Macron, ces dernières semaines, ce sont aussi les personnels de l’Education Nationale qui se sont massivement mobilisés contre les multiples attaques qui pleuvent à toutes les étapes du parcours scolaire. Un secteur du mouvement ouvrier qui se réveille après de longues années d’apathie, et qui a déjà prouvé par le passé sa capacité à donner des sueurs froides à de nombreux gouvernements. Une situation qui préoccupe Macron et son fidèle Blanquer, obligés de faire un geste pour tenter de calmer la colère.

La tactique usée du « donner ici pour prendre ailleurs »

Jean-Michel Blanquer, à l’avant-garde (déjà sous Sarkozy) de la destruction de l’éducation publique, sait s’y prendre avec les profs. En enrobant ses contres-réformes d’un discours social, à destination d’un milieu historiquement porté à gauche, l’ancien recteur de l’académie de Créteil y a fait ses armes en promouvant des structures élitistes et autoritaires dans le plus pur style de l’école-caserne. Un moyen d’avancer ses pions sous l’air de concessions apparentes. La mesure de dédoublement des classes de CP en REP+ relève de la même logique. Les baisses d’effectif sont une revendication de longue date du corps enseignant qui ne peut assurer correctement sa tâche dans des classes surchargées. Une des rares mesures qui permettaient à Macron de ne pas apparaître juste de droite lors de sa campagne !

Cette mesure a pu être relativement bénéfique là où elle a été appliquée (encore que les résultats sont en-deça des objectifs), mais que se passe-t-il à partir des classes où le plafonnement disparaît, c’est-à-dire du CE1 ou plutôt désormais du CE2 selon les annonces de Macron ? Subitement, le nombre d’enfants par classe pourrait augmenter, Blanquer mettant juste les problèmes sous le tapis, au risque de s’y prendre les pieds. Car, de la part d’un gouvernement qui cherche à supprimer 120.000 fonctionnaires dans le cadre du projet Cap22, qui gèle le point d’indice des enseignants, fait de plus en plus appel à des contractuels précaires et refuse les primes à la fonction publique — tout cela au motif que les caisses sont vides —, comment rendre effective une telle mesure ?

Car le gouvernement compte bien réaliser cette réforme à effectifs constants ! Lorsque la mesure se limitait aux REP+ il s’agissait alors de prendre des effectifs ailleurs pour renforcer ces classes ; désormais, ce seront les classes suivantes qui pourraient être surchargées pour pouvoir supporter la baisse dans les plus petites classes. D’autant que la réforme initiale, limitée au CP en REP+, avait pu voir le jour grâce à la suppression du dispositif « plus de maîtres que de classes » qui permettait des réserves de remplaçants (dont les écoles manquent cruellement) en cas de besoin. Or malgré le paquet cadeau de la réduction (donc limitée à quelques classes), les coupes budgétaires continuent. Des centaines de classes sont fermées, principalement dans les zones rurales mais également dans les villes, obligeant les familles à se déplacer toujours plus loin pour amener leurs enfants à l’école. L’occasion pour l’extrême-droite et le Rassemblement National, bien obligé de trouver quelque chose à critiquer à ce ministre qui met en place une politique si proche de la sienne (« Pour appliquer ses bonnes idées, Jean-Michel Blanquer aurait besoin d’une majorité RN », titre d’un communiqué du RN), d’engager une polémique — sur fond d’idéologie nauséabonde du grand remplacement — sur les moyens qui seraient accordés au REP+ au détriment des zones rurales. Car pour le RN, pas question de dénoncer les coupes budgétaires : il n’y en aura pas pour tout le monde !

En définitive, celui qui résumait encore le mieux la politique du gouvernement et des partis, qui cherchent d’une manière ou d’une autre à diviser les classes populaires pour mieux régner, c’est peut-être Hanouna, quasi porte-parole du gouvernement et néo-admirateur de Jean-Marie Lepen qui s’était fendu, lors de l’émission Grand Débat, d’une brillante analyse politique : « Les classes surchargées sont la conséquence, bien sûr, de la suppression des postes de professeur […] pour augmenter les salaires des autres. Donc voilà, 1000 euros par an et par professeur. […] Ce qu’on donne aux uns, on l’enlève aux autres. ». Quant au fait que les profs n’aient jamais obtenu une telle augmentation (il s’agit éventuellement d’une augmentation annuelle brut que devraient toucher les enseignants débutants... en 2020 !), Hanouna illustre à merveille la propagande ministérielle de Blanquer qui n’hésite pas à avancer que les syndicats enseignants mentent à propos des réformes (maintenues volontairement floues) qui risquent de s’abattre sur l’Education Nationale.

Des miettes insuffisantes pour calmer les profs

Une généralisation des mobilisations à un secteur comme celui des profs (avec un fort potentiel d’élargissement de la colère, en s’adressant par exemple aux parents d’élèves, ce que le ministère essaye d’empêcher à tout prix) alors que le gouvernement n’arrive pas à se sortir du mouvement des gilets jaunes provoque, à raison, une certaine crainte du pouvoir. Pourtant, la mesurette annoncée par Macron est loin de pouvoir apaiser la colère qui gronde. Elle semble avant tout totalement irréaliste et relève d’avantage de l’effet de communication que de l’amélioration concrète des conditions de travail des enseignants. Car la réforme s’effectuera à moyens constants, le gouvernement prétextant une baisse démographique pour les années à venir qui devrait réduire le nombre d’élèves par tranche d’âge.

On a pourtant connu les gouvernements successifs moins sensibles à la démographie quand celle-ci présentait la dynamique inverse, puisque les budgets n’ont pas augmenté conséquemment malgré le « mini baby-boom » des années 2000, qui se ressent aujourd’hui fortement dans l’enseignement supérieur. Par ailleurs, les statistiques sont bien pratiques pour casser l’école publique, puisqu’on peut les prendre dans le sens qu’on veut : si nationalement il pourrait bien y avoir une baisse, elle s’exprimera plus fortement dans les territoires ruraux, alors que des territoires urbains pourraient voir les effectifs augmenter. Seul un investissement massif dans l’Education Nationale pour ouvrir de nouveaux établissements (et ainsi permettre la création de nouvelles classes), restaurer l’existant, et augmenter en effectif et en rémunération les personnels permettrait d’assurer de manière pérenne la baisse des effectifs par classe et tout au long du parcours scolaire.

Par ailleurs, les revendications des profs vont bien au-delà. Car même si Macron avance sur la forme par la baisse des effectifs, c’est aujourd’hui sur le fond que les profs se mobilisent, sur le rôle politique de l’école. A quoi bon baisser les effectifs pour faire face aux « inégalités de destin, de naissance » (dixit Macron) quand tout le système scolaire de la maternelle à l’enseignement supérieur devient de plus en plus sélectif, avec des filières d’élite et des filières poubelles ? « Les enfants en situation de handicap » et « les décrocheurs scolaires » pourront remercier ce gouvernement d’avoir amélioré leurs conditions d’études en CP et en CE1 pour mieux leur barrer la route au lycée ou à l’université. Par ailleurs on ne connaît que trop bien la philosophie Macron pour ne pas se méfier, car la demande accrue en professeurs permettra aussi d’accélérer le recours aux contractuels et peut-être à des petits boulots étudiants.

A l’image de l’ensemble des annonces, Macron a rappelé à quel point la politique qu’il mène depuis le début de son quinquennat est la bonne. Il s’agirait simplement d’un problème de méthode, ou de pédagogie. Un moyen commode pour le pouvoir de toujours expliquer que ce sont les travailleurs, la population qui ne comprend pas ce qui est bien pour elle mais qu’il faudrait mieux le lui expliquer. Mais en terme de pédagogie, c’est encore les enseignants qui sont en capacité de faire la leçon à Macron, dont les mesurettes qui concernent aujourd’hui des revendications secondaires ne les feront pas taire. Ce sont en effet ces enseignants, par leur mobilisation et la prise en main de toutes les questions qui concernent l’école, en lien avec les parents d’élèves, qui sont capables de régler et de réinventer les problématiques de l’éducation. De ce gouvernement aux ordres du patronat (ce dernier n’attendant que l’ouverture de l’école au privé) on ne peut attendre d’illusoires améliorations à la marge ne servant qu’à justifier les destructions, bien réelles pour le coup, au bulldozer Blanquer.

Crédits photo : PHILIPPE WOJAZER / POOL / AFP




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