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Du Pain et des Roses

Notre corps, notre choix

32 gouvernements signent une déclaration réactionnaire contre le droit à l’avortement

La semaine dernière, 32 États, dont les États-Unis et le Brésil ont signé une déclaration s'attaquant directement au droit à l’avortement. Dans un contexte de crise sanitaire et économique qui va toucher en premier lieu les femmes, et en particulier les femmes travailleuses, il est impératif de défendre nos acquis et de réaffirmer le droit de toutes les femmes à disposer librement de leur corps.

samedi 31 octobre

Une manifestation pour l’avortement le 19 février 2020 à Buenos Aires. RONALDO SCHEMIDT / AFP

La semaine dernière, 32 États, dont les États-Unis, le Brésil ou encore la Hongrie ont signé une déclaration s’attaquant frontalement au droit à l’avortement. Si elle ne change rien au niveau juridique et matériel, la déclaration, effrontément intitulée “déclaration sur la promotion de la santé de la femme et le renforcement de la famille”, constitue une attaque réactionnaire et montre bien la volonté des gouvernements des différents pays de remettre en cause un droit durement acquis par la lutte, voire inexistant dans les deux tiers des pays du monde. Les 32 États l’ayant signé assument ainsi clairement vouloir “réaffirmer qu’il n’existe pas de droit international à l’avortement, ni d’obligation de la part des États de financer ou de faciliter l’avortement”, chaque pays ayant “le droit souverain de mettre en oeuvre des programmes et des activités en conformité avec ses lois et politiques”.

Les États-Unis, chefs de file de cette tribune réactionnaire

Cette offensive réactionnaire a été initiée par les États-Unis, Mike Pompeo en tête. Ce n’est pas anodin si les États-Unis, pays du capitalisme, pays occidental soi-disant le plus avancé culturellement, se retrouve aujourd’hui à la tête d’une offensive contre le droit à l’avortement et d’une idéologie réactionnaire sur la place des femmes dans la société : depuis le début de son mandat, le gouvernement Trump a mené une politique réactionnaire, raciste, misogyne et homophobe. Plus encore, tout comme en Amérique latine où l’Église a une influence très forte et constitue régulièrement une force d’opposition aux mouvements pour l’avortement, le lien entre l’Église et le gouvernement étatsunien reste très fort. Ainsi, la décision de nommer Coney Barett, une juge anti-avortement, à la Cour suprême, assurant ainsi une victoire pour Trump aux présidentielles en cas de recours contre les résultats du scrutin, permet par ailleurs à Trump de donner des gages à l’Église, en remplissant sa promesse de 2016 de nommer à foison des juges conservateurs à la Cour suprême et dans les tribunaux.

Alors que Mike Pompeo a tenté de justifier la signature de cette déclaration par de pseudo arguments humanistes en déclarant que “sous la direction du président Trump, les États-Unis ont défendu la dignité de la vie humaine partout et toujours”, les images de la mort de George Floyd, des centaines d’enfants migrants séparés de leurs familles, ou encore des 229 705 morts du Covid nous rappellent que le gouvernement Trump n’a jamais été du côté de la population, et encore moins des populations opprimées, mais toujours de celui des grands entreprises et du capital. Face à cette attaque contre un droit démocratique élémentaire, il s’agit de défendre le droit inconditionnel des femmes à disposer de leur corps, et de continuer à revendiquer l’accès à l’avortement là où il n’est pas encore acquis.

Défendre inconditionnellement le droit des femmes à disposer de leur corps

Aujourd’hui, le droit à l’avortement est limité dans plus des deux tiers des pays. 225 millions de femmes n’ont pas accès à la contraception et 500 000 meurent de complications liées à la grossesse ou à l’avortement. 56 millions d’avortements ont eu lieu en 2014, dont 25 millions clandestins, soit près de la moitié. 500 femmes meurent chaque jour des suites d’un avortement clandestin. Même dans les pays où le droit à l’avortement existe, comme la France, il reste un droit limité auquel toutes les femmes n’ont pas accès de manière égale, du fait du manque d’accès à l’éducation sexuelle, de l’impossibilité pour les femmes sans-papiers d’avoir accès à des soins corrects, mais aussi et surtout de la casse des services publics, avec la fermeture de nombre de plannings familiaux ou centres IVG depuis les vingt dernières années. Si la France ne fait pas partie des 32 pays signataires de la déclaration du consensus de Genève, le gouvernement Macron ne fait pas défaut à la liste des gouvernements qui tentent de flatter la droite et l’extrême-droite réactionnaire ; en témoigne la fureur de Macron lorsque le débat sur l’allongement du délai d’IVG a été remis sur la table début octobre, ou encore l’offensive islamophobe actuelle.

Au-delà des attaques contre le droit à l’avortement, les femmes subissent de plein fouet les conséquences de la crise économique de 2008, doublées de celles de la crise sanitaire et économique de cette année, et constituent 70% de la population pauvre. Occupant les postes les plus précaires, elles ont été et vont être en première ligne des vagues de licenciements pour sauver et maximiser les profits du patronat, que ce soit chez AirFrance ou Nokia. Mais la crise actuelle du capitalisme ne se limite pas à des impacts économiques dans la vie des femmes : viols, féminicides, escalade xénophobe et islamophobe en Europe avec des attaques contre les femmes voilées se multiplient de jour en jour. Plus encore, la crise sanitaire, avec son lot de confinements, de fermetures d’écoles, de centres pour enfants et de centre de loisir, a accru la charge des tâches de soins que les femmes réalisent dans leur foyer. Et ne parlons même pas des femmes subissant des violences conjugales qui ont dû rester deux mois et demi enfermées avec leur conjoint violent ou fuir leur domicile en pleine pandémie.

Tous ces éléments nous montrent à quel point l’émancipation des femmes ne sera pas possible sous ce système dans lequel capitalisme et patriarcat sont intimement liés, et dans lequel le sexisme, au même titre que le racisme ou l’homophobie, est un outil permettant de maximiser l’exploitation. Plus encore, comme l’écrivaient Andrea d’Atri et Laura Lif dans un précédent article, “avec la crise il est devenu évident que chaque droit obtenu, loin d’être une conquête pérenne, est assujetti aux coupes budgétaires imposées par les gouvernements et les institutions financières internationales, et soumis - lorsqu’il ne s’agit pas d’un problème strictement économique - aux aléas des rapports de force. La crise exacerbe la polarisation sociale et fait resurgir avec fracas les secteurs les plus réactionnaires, qui expriment toute leur xénophobie, homophobie, misogynie, etc. Ainsi, de nombreux gouvernements, derrière un discours supposément “progressiste”, font des compromis avec des secteurs d’extrême-droite et des concessions à certains groupes religieux, renforçant le contrôle social par une restriction des libertés démocratiques.

En effet, dans ce contexte de crise économique et sanitaire doublée d’un retour de la lutte des classes à l’international, cette offensive réactionnaire a bien un objectif de contrôle social (aux conséquences terribles sur la vie des femmes). Alors que le patronat multiplie les attaques contre le camp des travailleurs, il est essentiel pour la bourgeoisie de mater toute possible réaction, afin d’éviter un Gilets Jaunes ou un 5 décembre bis. En ce sens, les arguments réactionnaires sur la place de la femme et le rôle de la famille dans la société ont toujours été une option pour faire accepter aux travailleurs et travailleuses de participer à "l’effort" pour résorber la crise. Dans un moment de crise économique où chômage et licenciements vont être main courante, il est nécessaire de faire accepter aux travailleurs et travailleuses qu’il va falloir se serrer la ceinture, faire passer des réformes austéritaires et renforcer les liens familiaux traditionnels pour se serrer les coudes en renvoyant au passage la femme au foyer et à son rôle de mère, plutôt que d’investir massivement dans les services publics. Comme la déclaration le stipule, la bourgeoisie a tout intérêt à “appuyer le rôle de la famille en tant que fondation de la société et source de santé, de soutien et de soins”, plutôt que de mettre des moyens dans la santé, l’école ou les transports et interdire les licenciements.

Face à ces relents réactionnaires qui attaquent nos droits démocratiques, il s’agit aujourd’hui d’organiser une riposte à la hauteur des enjeux et de construire un féminisme révolutionnaire, anti raciste, anti-impérialiste et lutte des classes. La quatrième vague féministe, entamée dans les années 2010 en Amérique latine et venue jusqu’en Europe, où des millions de femmes ont défilé et se sont mises en grève contre les violences sexistes et sexuelles comme en Espagne par exemple, risque fort de connaître des rebonds dans les mois et années à venir. En ce sens, l’exemple de la Pologne, où des milliers de femmes ont déferlé dans la rue suite à la décision de justice de quasiment interdire l’avortement et se sont mises en grève pour réclamer la démission de leur gouvernement réactionnaire, nous montre qu’il est possible de se battre pour une autre société, libérée de toute exploitation et de toute oppression.




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