DES LEÇONS A TIRER

40 ans après la révolution : nature et bilan du sandinisme

40 ans après la révolution : nature et bilan du sandinisme

La « révolution populaire sandiniste » a cédé et échoué sous les coups de l’agression impérialiste, mais aussi du fait des conceptions et de la politique de sa direction. Face à l’aboutissement dramatique que représente la dictature du régime Ortega-Murillo, aujourd’hui, et dans un climat général de désorientation, tout est à reconstruire.

Le fait qu’entre son accession au pouvoir en 1979 et le moment où il l’a quitté en 1990, le Front Sandiniste de Libération Nationale n’ait pas procédé à une expropriation générale des grandes entreprises capitalistes, mais ait au contraire maintenu un secteur privé très substantiel, n’est contesté par personne. En ce sens, si la propriété d’Etat de l’économie détermine – comme l’ont traditionnellement considéré beaucoup de trotskystes – l’existence d’un « Etat ouvrier », le Nicaragua n’entrait clairement pas dans cette catégorie.

Dans son livre incontournable pour l’étude du sandinisme [1], Dan La Botz indique qu’en 1984, lorsque le processus de nationalisation a culminé, les secteurs étatisés (y compris les terres dont la gestion était confiée à des coopératives) contribuaient pour 49 % au PIB du pays. Ils représentaient 25 % de l’agriculture, 25 % de l’industrie, 70 % du BTP, 30 % du commerce, 30 % des activités minières et 100 % du secteur financier. La présence maintenue d’un fort secteur capitaliste, avec en son sein de très grandes entreprises, faisait que l’économie nicaraguayenne, malgré les réglementations édictées par l’Etat, son contrôle sur le commerce extérieur et la fixation de certains prix [2], n’échappait pas à la logique et aux règles du système capitaliste. En ce sens, le Nicaragua serait donc resté un « Etat bourgeois ». La restauration de 1990 et le processus général de reprivatisation engagé à partir de là ont considérablement réduit la part du secteur étatique, mais n’ont pas changé qualitativement la nature de l’économie.

Dresser ce constat ne suffit cependant pas à renseigner sur la nature du FSLN et de sa politique. A l’évidence, du fait de toutes les difficultés et principalement de l’agression militaire organisée et armée par les Etats-Unis, il a pu y avoir une différence entre ce qu’étaient ses intentions initiales et ce qu’il a pu atteindre de ses objectifs. En même temps, ces questions restent aussi controversées aujourd’hui qu’elles l’étaient en 1979 et dans les années 1980, comme en a témoigné une « Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale », datée du 28 octobre 2018 et dont la première partie revient sur « la révolution populaire sandiniste » [3].

Un « projet révolutionnaire à caractère socialiste » ?

Ce texte commence par citer la première phrase du « programme historique » du FSLN, en signalant que « le Front sandiniste de libération nationale (FSLN) est né comme ‘‘organisation d’avant-garde’’ avec une orientation anti-impérialiste et révolutionnaire, telle qu’établie dans son programme historique (1969), ‘‘capable de prendre le pouvoir politique (…) en établissant un système social qui élimine l’exploitation et la pauvreté auxquelles notre peuple a été soumis dans l’histoire’’ ».

Disons tout de suite que la citation aurait été plus complète et utile si elle avait également inclus la deuxième phrase de ce programme. La voici : « le FSLN est une organisation politico-militaire dont l’objectif stratégique est la prise du pouvoir politique à travers la destruction de l’appareil militaire et bureaucratique de la dictature et l’instauration d’un gouvernement révolutionnaire basé sur l’alliance ouvrière-paysanne et le concours de toutes les forces patriotiques anti-impérialistes et anti-oligarchiques du pays. » En premier lieu, la définition de l’organisation comme « politico-militaire », qui correspondait bien à la réalité du FSLN (et était commune à la plupart des mouvements de guérilla dans le monde), impliquait de façon quasi automatique un fonctionnement autoritaire et verticaliste, avec une absence de démocratie interne, qui a toujours caractérisé cette organisation. En second lieu, la référence au « concours de toutes les forces patriotiques, anti-impérialistes et anti-oligarchiques du pays » comme l’une des deux « bases » du futur « gouvernement révolutionnaire », constituait pour le moins un indice que le sandinisme développait dès ses débuts une stratégie de collaboration de classes.

Avant de laisser là le « programme historique », on doit en outre signaler que dans ce document, par ailleurs d’un caractère très général, deux choses sont absentes. En premier lieu, il n’y a pas la moindre référence à des organismes au moyen desquels les travailleurs, les paysans pauvres et les secteurs populaires pourraient exercer le pouvoir – un tel rôle étant de toute évidence réservé au seul FSLN. Deuxièmement, la liberté politique pour les masses exploitées et opprimées, leur droit de former les partis qu’elles jugeraient utiles afin de défendre leurs intérêts, était totalement gommée ; là aussi, c’est le FSLN et lui seul qui devait incarner politiquement « l’alliance ouvrière-paysanne ».

La déclaration du Bureau exécutif poursuit en affirmant que, malgré tous les obstacles (dépendance économique et déstructuration sociale, contre-révolution armée par les Etats-Unis), le FSLN « a essayé de poser les fondements objectifs et subjectifs d’un projet révolutionnaire à caractère socialiste ». Certes, il y a eu « d’importantes lacunes », concernant « l’émancipation des femmes » et « les exigences de la paysannerie », et même « de très graves erreurs, telles que le respect de la dette extérieure contractée par Somoza et la mise en œuvre de politiques monétaristes à la fin des années 80 », à quoi s’est ajouté le fait que « la réforme agraire n’allait pas assez loin » et que « l’auto-organisation et le contrôle des travailleurs n’étaient pas assez encouragés », ce qui a eu pour conséquence que « les masses ne pouvaient pas participer pleinement à leur propre émancipation ». Etonnants euphémismes !

Mais, est-il immédiatement précisé, « le programme du FSLN comprenait la construction d’un gouvernement révolutionnaire qui permettrait la pleine participation de toute la population, au niveau national et local, le respect des droits humains, la liberté d’organiser le mouvement syndical dans les villes et les campagnes, la liberté d’organiser des groupes de paysans, de jeunes, d’étudiants, de femmes, etc. Les latifundios furent expropriés, la terre redistribuée et des syndicats et des associations paysannes se sont formés. Il y eut aussi la nationalisation des usines, des immeubles et autres biens de l’oligarchie de Somoza. »

En définitive, conclut ce texte avant de passer à la situation actuelle, le FSLN n’aurait été affecté d’un processus de dégénérescence, qui a produit ses effets graduellement, qu’après sa défaite électorale de février 1990 – notamment avec l’affaire de la « piñata », suivie quelques années plus tard du pacte Ortega-Alemán.

La véritable politique des sandinistes

Cette description ne correspond pas à la réalité – que les articles précédents de ce dossier publié à l’occasion du 40ème anniversaire de la Révolution sandiniste se sont efforcés de décrire. Tout en recherchant en permanence le soutien de secteurs de la bourgeoisie nicaraguayenne et internationale (pays du groupe de Contadora, impérialismes européens), et parfois en collaborant avec eux, le FSLN a réprimé les grèves et occupations d’usine, les occupations de terres dans les campagnes, en emprisonnant leurs dirigeants comme il l’a fait avec ceux des organisations ouvrières qui ne partageaient pas ses orientations. Composée très majoritairement de fils de la bourgeoisie – grande, moyenne ou petite –, sans aucune racine dans la classe ouvrière, la direction sandiniste a considéré les travailleurs « de haut », depuis la position d’une avant-garde « élue » qui savait ce qui était bon pour le peuple et entendait le « guider », autant que possible par la persuasion mais si nécessaire par la force, grâce à son contrôle de l’appareil d’Etat – tout en bénéficiant des privilèges que lui apportaient ses fonctions de parti du pouvoir.

Dan La Botz rappelle notamment : « quand, en janvier 1980, le FSLN a été confronté à une vague de grèves et d’occupations de terres illégales soutenues par le Front ouvrier (FO) et son journal ‘‘El Pueblo’’, le gouvernement a dissous le FO et condamné quatre de ses dirigeants à deux ans de ‘‘travail public’’. De même, en février, quand le Parti communiste du Nicaragua (PCN) et la Confédération pour l’unité et l’action syndicale (CAUS) ont été impliqués dans une manifestation de masse critiquant le gouvernement, une série de leurs dirigeants et de leurs membres ont été arrêtés. Certains d’entre eux ont reçu des peines de prison allant de 7 à 29 mois. A d’autres moments, des militants sandinistes connus comme les ‘‘turbas’’, c’est-à-dire des hooligans, étaient envoyés pour attaquer les fédérations ouvrières non sandinistes ou les domiciles des dirigeants syndicaux rivaux. » [4]

Si l’on veut comprendre ce qui s’est passé dans cette période, il faut en réalité se référer, non au « programme historique » de 1969, mais au programme d’action, beaucoup plus précis et concret, adopté par le FSLN pour l’étape ouverte par la prise du pouvoir, le 23 septembre 1979 à l’issue d’une réunion de trois jours de 400 cadres sandinistes convoqués par leur Direction nationale. Ce texte connu comme le « Document des 72 heures » dit assez clairement ce que les sandinistes voulaient faire à ce moment-là (et que pour l’essentiel ils ont fait), ainsi que pourquoi et comment.

Il commence par justifier l’alliance avec la bourgeoisie « patriotique » et la modération de son programme de gouvernement, en signalant qu’il s’agit d’une « alliance pour la neutralisation interne » qui répond aussi à « la nécessité de neutraliser l’interventionnisme yankee » ; il est répété plus loin qu’il faut « maintenir une habile posture de neutralisation de l’impérialisme » (US, dans les textes sandinistes le terme d’impérialisme désigne invariablement les seuls Etats-Unis). La récente déclaration du bureau exécutif de la Quatrième Internationale, remarquons-le, va plus loin en estimant, sans considérer de tels choix comme étant critiquables (puisqu’ils ne font pas l’objet de la moindre critique), que « conscient que les transformations économiques et sociales radicales seraient graduelles, le FSLN a mis en place une Junte de reconstruction nationale où le bloc sandiniste et la bourgeoisie étaient représentées. Il a donc été proclamé que les principes de la révolution étaient l’économie mixte, le pluralisme politique et le non-alignement, en tant que stratégies nécessaires à court terme. »

La question du pouvoir ouvrier et paysan ne se poserait par conséquent qu’à une étape ultérieure et dans un délai inconnu, indique le « document des 72 heures » : « malgré la profondeur de la victoire obtenue », il n’est pas question de « transformer, en une seule fois, tout ce pouvoir en pouvoir des ouvriers et des paysans, parce que la tactique politique impose la recherche de conditions plus favorables à la révolution » et qu’il faut assurer « sa consolidation politique, économique et militaire pour passer à de plus grandes transformations révolutionnaires. »

Mais ce n’est pas un mal car le « réalisme politique pratiqué par le FSLN nous a attiré les sympathies débordantes des couches moyennes de la population » et des « secteurs patriotiques de la nation ». Ceci, « comme reflet de l’influence de plusieurs facteurs qui ont influé sur nos décisions, tels que : a) La nécessité de gagner du temps pour consolider notre armée ; b) Maintenir un niveau élevé de cohésion sociale, en particulier avec la bourgeoisie ; c) L’attente de l’aide financière en provenance du bloc occidental ; d) La nécessité de délégitimer les tactiques de sape de l’impérialisme ; » un dernier point, e), concernant « les souhaits de fusion avec le FSLN qu’ont manifesté des groupes politiques ‘‘intermédiaires’’ » parmi lesquels au moins deux formations bourgeoises, le Parti libéral indépendant et le Parti social-chrétien (ces espérances ne se sont cependant pas concrétisées).

Une tâche essentielle, à laquelle ce document consacre près de cinq pages sur les onze qu’il comporte, est le renforcement du FSLN et de son unité « monolithique » : « les énergies sandinistes se sont consacrées à réunir tous les secteurs sociaux, opprimés dans le passé, en organisations de masse ; seul instrument à travers lequel pourra être garantie la réalisation de leurs aspirations les plus pressantes (…) Parler d’unité monolithique signifie à partir de maintenant transformer toutes les forces militantes actuellement divisées et sans direction en une force organisée et puissante qui soit la traduction politique du processus révolutionnaire (…) Nous devons réaliser avec maturité l’impératif historique de notre peuple qui est de compter sur une avant-garde monolithique, forte et capable (…) Réorganiser les forces militantes du FSLN et unifier toutes les forces dispersées sous une seule direction politique et militaire compétente, en créant des organismes à tous les niveaux de l’organisation avec la Direction nationale comme commandement suprême (…) Commencer à structurer le parti révolutionnaire dont l’idéologie n’est autre que celle qu’incarnent l’héritage sandiniste et les apports de la révolution mondiale. »

Quant aux ennemis de l’intérieur (à l’extérieur, seul l’impérialisme étatsunien entrait dans cette catégorie), ils étaient au nombre de trois. « En synthèse, dans notre pays, les ennemis de la révolution sont : a) la bourgeoisie traître, principal instrument de la contre-révolution. Cet ennemi s’incarne dans l’oligarchie financière (…) [et] le secteur commercial et industriel réactionnaire (…) b) les résidus somozistes (…) c) les secteurs d’ultragauche qui prétendent tromper le peuple au moyen d’attitudes provocatrices contre la révolution » (à un autre endroit étaient dénoncés spécifiquement le MAP maoïste et « les groupes trotskystes »), dont le document précisait, point d’exclamation à l’appui, qu’ils devaient être « écrasés ! »

Le poids du stalinisme et les conséquences de sa crise

A la lecture de cette prose sandiniste, l’influence du stalinisme ne fait aucun doute. L’histoire du FSLN montre même une véritable filiation. Ses fondateurs, Carlos Fonseca et Tomás Borge, provenaient tous deux du PSN (le parti stalinien au Nicaragua), avant de se tourner vers Cuba ; de nombreux autres dirigeants et cadres sont passés par les écoles « marxistes » de la bureaucratie cubaine ; et c’est Fidel Castro qui a imposé et organisé, en mars 1979, la réunification des trois fractions du FSLN sous hégémonie « tercériste » (le secteur le plus favorable à la collaboration de classes, dirigé par les frères Ortega).

Une fois au pouvoir, les sandinistes se sont efforcés d’avancer vers la formation d’une structure étatique capable de contrôler l’économie et la société. Sans jamais y parvenir réellement, mais avec toujours le plus grand mépris pour tout ce qui aurait représenté des organismes indépendants – sans parler de pouvoir – des masses. Cuba a été très présente au Nicaragua après 1979, tandis que l’armée et la police sandinistes étaient équipées de pied en cap par l’URSS et l’Allemagne de l’Est. La « patrie du socialisme » fournissait également le pétrole sans lequel l’économie aurait difficilement pu fonctionner, et l’armée combattre la Contra.

Il est donc assez cohérent de considérer que les sandinistes voulaient réellement créer « un nouveau Cuba », c’est-à-dire un Etat « socialiste » basé sur une économie étatisée et un régime de parti unique ; qu’ils considéraient leur alliance avec la bourgeoisie anti-somoziste comme une tactique dont l’application serait temporaire ou ne correspondrait qu’à une première étape de la révolution – un argument qui, il faut le noter, a été historiquement mis en avant par tous les courants réformistes afin de justifier leurs politiques et coalitions de collaboration de classes ; mais que contrairement à ce qui s’était produit à Cuba, ils n’ont pas pu passer à la seconde étape parce que les conditions ne l’ont pas permis.

Cuba, qui avait par ailleurs l’avantage d’être une île (impossible de l’envahir par terre, et par mer l’affaire était compliquée comme l’a montré le fiasco impérialiste de la Baie des Cochons), n’aurait probablement pas tenu, au cours des années 1960-70, sans le soutien politique, économique et militaire de l’URSS. Il est en fait douteux que la direction castriste se serait même lancée dans l’expropriation des intérêts impérialistes étatsuniens, si elle n’avait pas su alors pouvoir s’adosser à la puissance de la bureaucratie soviétique.

Or, les années du gouvernement sandiniste ont justement correspondu à la crise de l’URSS, confrontée à un déclin économique prononcé, embourbée dans une guerre de dix ans (1979-1989) en Afghanistan et devenue incapable de soutenir la course aux armements que lui imposaient les Etats-Unis. Lorsque s’engagèrent en 1985 les négociations entre Moscou et Washington, puis au fur et à mesure que Gorbatchev et Reagan parvinrent à de premiers accords, le sort de la « révolution populaire sandiniste », telle que le FSLN l’avait conçue et conduite, se trouva extrêmement compromis. L’URSS commença à réduire ses aides (en particulier en pétrole) alors que Cuba, elle-même affectée par ce repli, n’avait pas la possibilité de se substituer au grand frère soviétique.

Dans son ouvrage, Dan La Botz mentionne un fait très illustratif : « l’Union soviétique avait signé un accord pour envoyer au Nicaragua une flotte d’avions de combat Mig et Cuba avait été chargée de construire le vaste aéroport militaire destiné à les recevoir, avec une piste de trois kilomètres, une tour de contrôle, des bâtiments administratifs, des hangars et des logements pour le personnel. Bien que les Cubains assurèrent l’essentiel de la construction, le projet coûta [au Nicaragua] des centaines de millions de dollars, une part immense du budget national, et contribua à une inflation galopante. A la fin, sous la pression de l’administration Reagan, l’Union soviétique se retira de l’accord et n’envoya aucun avion, les ingénieurs et travailleurs cubains partirent, et l’aéroport ne fut jamais terminé. » [5]

Dans cette situation, la seule carte qu’il restait théoriquement au FSLN était celle de l’extension internationale du processus révolutionnaire, en premier lieu en Amérique centrale. Mais à travers les accords d’Esquipulas II, signés en août 1987, les sandinistes s’engagèrent au contraire à cesser tout soutien aux guérillas du Salvador et du Guatemala, pour promouvoir la défense de « la paix », c’est-à-dire du statu quo, dans l’ensemble de la région. Moins de trois ans après, une fois la droite revenue au pouvoir à la suite d’élections que le FSLN avait lui-même organisées, ses dirigeants et nombre de ses cadres se ruèrent vers la mangeoire.

Avec le recul, la trajectoire du FSLN apparaît assez comparable à celle d’autres mouvements de guérilla de l’époque qui, se revendiquant « marxistes-léninistes », ont caressé l’idée de construire un Etat sur le modèle de l’URSS et de Cuba mais, lorsque le vent international a tourné, se sont parfaitement accommodés des réalités du capitalisme et de l’impérialisme – on pense entre autres au MPLA d’Angola et au FRELIMO du Mozambique. Sans parler de la trajectoire de partis « communistes » ex-guérilléristes, plus anciens, qui se sont convertis avec succès au capitalisme tout en maintenant leur idéologie officielle et leur régime de parti unique.

Que reste-t-il du sandinisme ?

Il reste certainement l’abnégation, le courage, l’héroïsme des combattants sandinistes et de la population qui s’est insurgée en masse, à partir de 1978, pour faire tomber la dictature honnie des Somoza. Mais pas grand-chose d’autre. Et même cela, même la geste révolutionnaire de 1978-79, s’est trouvé entaché par l’autoritarisme et la corruption, jusqu’à l’aboutissement représenté par le régime Ortega-Murillo. Un peu comme, au Venezuela, l’immense espoir suscité par le chavisme des premières années s’est retrouvé enfoui sous les prédations de la bolibourgeoisie et la politique de répression tous azimuts – contre la droite pro-impérialiste et putschiste, mais aussi contre les travailleurs et les secteurs populaires – menée par le gouvernement Maduro.

La « déclaration du bureau exécutif de la Quatrième Internationale » affirme contre toute évidence qu’il existerait aujourd’hui dans l’opposition nicaraguayenne « un consensus (…) sur la nécessité de reconstruire le sandinisme sans Ortega. » Dans sa déclaration de fondation [6] en date du 4 octobre 2018, l’UNAB (Unité nationale Bleu et Blanc, des couleurs du drapeau national [7]), c’est-à-dire l’organisation qui regroupe toutes les composantes de l’opposition, y compris celles où se trouvent d’ex ou toujours sandinistes, « s’engage à promouvoir et défendre (…) un modèle de développement socio-économique qui encourage le libre marché » ainsi que « le respect de la propriété privée ».

Le premier point des « revendications urgentes » de l’UNAB est « un dialogue national pour accorder les termes et les conditions de la transition démocratique. Nous appuyons les évêques de la Conférence épiscopale du Nicaragua comme médiateurs et témoins ; et l’Alliance Civique pour la Justice et la Démocratie comme représentante de la société nicaraguayenne dans cette négociation. Nous sollicitons comme garants l’Organisation des Etats américains (OEA), l’organisation des Nations Unies (ONU) et l’Union européenne (UE). » L’Alliance civique pour la justice et la démocratie, à qui l’UNAB a donc confié sa représentation exclusive dans les négociations avec le régime, est un regroupement formé autour de la principale et historique organisation patronale, le COSEP, Conseil supérieur de l’entreprise privée.

Le texte de la IV° Internationale-Secrétariat Unifié se conclut en signalant qu’elle « manifeste sa solidarité avec les secteurs qui luttent pour la reconstruction d’un sandinisme qui soit anticapitaliste, démocratique et respectueux des droits humains ». Mais de tels secteurs n’existent pas. Le MRS, Mouvement rénovateur sandiniste, fondé en 1995 par des figures connues du sandinisme (et auquel le régime Ortega-Murillo a retiré sa légalité électorale en 2008), a développé dès ses origines une orientation de type social-démocrate, en s’alliant régulièrement avec une série de formations de droite. Aux élections de 2006, il avait obtenu deux députés dans le cadre d’une alliance avec le PLI, Parti libéral indépendant, dont la principale figure était l’ancien ministre des affaires étrangères du président de droite Enrique Bolaños (2002-2006), Eduardo Montealegre, lui-même candidat cette année-là à l’élection présidentielle. Le MRS intègre aujourd’hui, toujours au côté de groupes bourgeois, le Front large pour la démocratie (FAD), membre de l’UNAB.

D’autres dissidents sandinistes se retrouvent au sein de l’Articulation des mouvements sociaux (AMS), une des principales composantes de l’UNAB. Ils partagent l’affirmation contenue dans la déclaration fondatrice de cette dernière, selon laquelle « l’unité de toutes les forces est impérative pour continuer et approfondir la lutte afin d’aboutir au départ de la dictature et à la construction de la démocratie à laquelle nous aspirons », par-delà les classes sociales et les intérêts de classe. De même ont-ils soutenu les démarches visant à obtenir des « sanctions » de l’OEA sous contrôle étatsunien, de l’Union européenne et de l’ONU, alors même que Trump et son administration dénonçaient une « troïka du Mal » composée de Cuba, du Venezuela et du Nicaragua.

Un problème est que non seulement le sandinisme a défendu dès ses origines, puis appliqué une politique de collaboration de classes, mais aussi que le pays n’a jamais eu de parti ouvrier, disposant d’un minimum d’influence, qui ait été indépendant de la bourgeoisie. Le premier parti ouvrier, fondé en 1939 sous les auspices de Moscou, a été le Parti socialiste du Nicaragua. Presque immédiatement, il s’est allié avec la dictature du premier Somoza pour soutenir l’impérialisme US – et par répercussion l’Union soviétique – dans la guerre contre l’Allemagne nazie et l’empire du Japon (à partir de 1979, toujours en suivant la ligne de la bureaucratie soviétique, le PSN a soutenu inconditionnellement la révolution sandiniste). L’indépendance de classe des travailleurs est une tradition malheureusement absente de l’histoire politique du pays.

Une rencontre dans le Rhode Island et des propos éclairants

De façon générale, toutes les voix dissidentes, ou même seulement critiques, issues du sandinisme d’avant 1990 réévaluent sa trajectoire depuis la droite. L’ancien vice-président Sergio Ramírez (qui a été l’un des fondateurs du MRS) et les anciens commandants de la DN historique, Jaime Wheelock et Luis Carrión ont participé, en mai 2019 à la Brown University de l’Etat du Rhode Island (USA), à une rencontre avec d’anciens responsables de la Contra et des « dirigeants de la nouvelle génération » nicaraguayenne, destinée à « prendre à bras-le-corps les erreurs du passé ». Les déclarations qu’ils y ont faites sont édifiantes [8].

Sergio Ramírez y a décrit la révolution sandiniste comme « ‘‘une illusion sincère’’. Ses dirigeants, a-t-il dit, ont succombé aux ‘‘conceptions léninistes du pouvoir’’ qui les ont conduits à donner des ordres et à s’attendre à ce qu’ils soient obéis comme si c’était un dogme religieux. ‘‘Un grand péché de la révolution nicaraguayenne a été de placer l’idéologie au-dessus des possibilités réelles’’, a-t-il regretté. ‘‘Le seul moyen de venir en aide aux pauvres était de créer de la richesse, mais placer l’agriculture et d’autres secteurs clés de l’économie sous le contrôle de l’Etat, et imposer ensuite des contrôles sur les affaires et le commerce extérieur, nous a menés à l’échec. »

« Jaime Wheelock a reconnu que la politique consistant à confisquer la propriété contrôlée par la vieille dictature a rapidement évolué hors de contrôle : ‘‘le gouvernement a exproprié des entreprises possédées par des gens qui n’avaient rien à voir avec la dictature. Ensuite il a confisqué des propriétés de gens qui avaient quitté le pays, et qui étaient liés à la contre-révolution. Cette série d’actions a envoyé le message qu’il n’y avait aucune garantie pour la propriété de personne, quelle que soit sa taille ou sa nature, ce qui a eu des conséquences prévisibles sur la production et l’investissement. »

« Un autre membre de la Direction nationale sandiniste, Luis Carrión, a été également autocritique. Alors qu’il était au pouvoir, Carrión a rejoint ses camarades en condamnant les combattants de la Contra comme des laquais de l’impérialisme américain. C’était, a-t-il admis, erroné : ‘‘si cette guerre était une guerre d’agression étrangère, il s’ensuivait que les combattants de la Contra étaient des mercenaires – et c’est ainsi que la propagande sandiniste les dépeignait’’, dit-il. ‘‘Ceci a obscurci les causes politiques de la guerre’’. »

« Pendant que les plus anciens parlaient », conclut ce compte rendu, « de jeunes dirigeants du soulèvement actuel, maintenant dans l’exil mais farouchement décidés à renverser Ortega, écoutaient intensément depuis le fond de la salle. Lesther Alemán, âgé de 21 ans, l’une des figures les plus en vue du mouvement actuel de contestation, a été le dernier intervenant du week-end. Il a dit qu’avoir écouté ces ex-sandinistes l’a laissé plus convaincu que jamais de deux principes. Premièrement, que son mouvement doit rester pacifique, puisque la révolution a apporté tant de souffrances au Nicaragua. Deuxièmement, qu’il devrait éviter l’idéologie et viser à créer ‘‘un Nicaragua où il y ait de la place pour tout le monde’’. Quand on lui a demandé son opinion sur le fondateur du Front sandiniste, Carlos Fonseca, il a répondu : ‘‘je l’admire, mais je ne veux pas suivre ses pas’’. »

Cette opinion correspond à celle que l’on rencontre en France, très majoritairement, dans le milieu des exilés de la répression ortéguiste et notamment les jeunes. Celles et ceux qui se considèrent de gauche estiment en général que l’unité avec le patronat et la droite est justifiée et nécessaire afin d’obtenir le départ d’Ortega-Murillo et la démocratie, soutiennent en conséquence l’UNAB par-delà d’éventuelles critiques, et pensent qu’une fois débarrassés de la dictature il faudra dans tous les cas ne plus reproduire les excès des années 1980. Quand on considère le bilan des sandinistes au pouvoir et ce sur quoi le FSLN a débouché, du côté d’Ortega-Murillo mais aussi, en termes politiques, du côté de leurs critiques ou opposants issus du sandinisme, comment s’étonner d’une telle perception ?

Le principal bilan de l’expérience sandiniste est que les choix politiques imposés par sa direction ont mené la révolution dans une voie qui n’était pas celle du socialisme, qui en réalité s’opposait à cette perspective (si bien sûr on considère que la démocratie et l’internationalisme des travailleurs en sont des fondements essentiels), et qui s’est en outre avérée sans issue.

La leçon politique est que rien ne justifiait de s’adapter au FSLN et à sa politique, d’abandonner la défense de l’auto-organisation et de l’autodétermination des masses exploitées, le combat pour qu’elles exercent elles-mêmes le pouvoir, le travail de construction d’un parti révolutionnaire capable de les orienter dans cette voie. En un mot, une politique marxiste-révolutionnaire indépendante.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1What Went Wrong ? The Nicaraguan Revolution – A Marxist Analysis, Chicago, Haymarket, 2018. Incontournable, parce qu’il s’agit de la seule étude marxiste sérieuse et globale sur le Nicaragua et, dans ce cadre, le sandinisme et sa période révolutionnaire. Cela, que l’on partage ou non les positions de l’auteur sur un certain nombre de sujets (nous ne les partageons pas toutes). Les chiffres cités dans ce passage figurent p. 205

[2Toutes choses qui, certes dans un tout autre contexte, ont existé en France jusque dans les années 1980, en même temps qu’un fort « secteur public et nationalisé » dans l’industrie, les services, les banques et assurances. Aujourd’hui encore, après toutes les contre-réformes néolibérales, les dépenses publiques représentent 56 % du PIB français (chiffre de 2018). Autrement dit, les nationalisations et le poids du secteur public, le contrôle du commerce extérieur ou la régulation des prix ne sont nullement synonymes de transformation sociale anticapitaliste.

[3« Face à la crise sociale et politique au Nicaragua – Solidarité avec les revendications populaires et contre la dictature ortéguiste », Inprecor, n° 657-658, novembre-décembre 2018.

[4Op. cit., p. 188. Le Front ouvrier était le correspondant syndical du MAP-ML, maoïste. Le PCN est une scission sur la gauche du PSN (Parti socialiste du Nicaragua), l’organisation stalinienne « historique » au Nicaragua.

[5Op.cit., p. 209-210.

[6Nous utilisons la traduction française de ce texte réalisée par le site A l’Encontre

[7Par opposition au rouge et noir sandiniste. Le premier point du chapitre « Principes et valeurs » établit : « ce qui nous unit, ce sont les symboles de la Patrie, et en particulier le drapeau national bleu et blanc ».

[8Stephen Kinzer, ancien correspondant du New York Times au Nicaragua, en a rédigé le compte rendu que nous citons ici. Une traduction espagnole publiée au Nicaragua sur le site El Confidencial prend beaucoup de libertés avec le texte original.
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